I. — Le Commerce
On a vu cependant que c'était le commerce qui avait fait le plus défaut à Mahé jusqu'à la convention de 1728. L'irrégularité dans l'arrivée des bateaux de France, le manque de fonds à Pondichéry, la pénurie de toutes choses à la côte Malabar, nous avaient empêchés, de 1722 à 172o, de tirer du pays de Bayanor la quantité de poivre que ce prince eût désiré nous fournir. Cette impuissance commerciale avait déterminé notre expulsion en 172o et la guerre de 1726.
Nous ne fûmes en état d'entreprendre réellement le commerce qu'au début de 1727 et la sécurité fut seulement assurée en 1728, après la convention signée avec les Anglais de Tellichéry.
Mahé traversa alors une période de dix à douze années de tranquillité complète, à peine troublée, à partir de 1732, par des nuages légers, précurseurs lointains et insoupçonnés de l'orage qui devait éclater en 1740 et atteindre son maximum de violence en 1741. Ce fut la période heureuse de Mahé, une période où l'historien ne trouve pas de faits qui puissent passionner le lecteur.
Mahé n'ayant été créé qu'en vue «lu commerce du poivre, tout fut ramené à cet objectif avec une inflexibilité absolue. Acheter du poivre et en acheter encore, voilà le refrain de toutes les correspondances. Ces achats devaient servir à alimenter plusieurs marchés différents, dont le plus important était celui de France ; mais il y avait encore Pondichéry, le Bengale, la
Perse, Moka et même la Chine qu'il fallait pouvoir approvisionner.
La Compagnie, calculant sur de premiers rapports, non démentis par la suite, qu'elle pouvait tirer chaque année 3.500 candils de la côte Malabar, limita d'abord ses demandes à ce chiffre ; mais, soit que les achats se fussent faits aisément, soit que la Compagnie, mise en goût par le bénéfice des opérations, crût pouvoir les étendre indéfiniment, elle prescrivit, à partir de 1733, des achats annuels de 5.200 candils. Dans sa pensée, 5.000 devaient être fournis par Mahé et 200 par Calicut. Si l'on ne demandait pas davantage à Calicut, c'est que le poivre y était de moins bonne qualité et, le commerce étant libre dans les états du Samorin, s'y vendait beaucoup plus cher. Or, le Conseil de Mahé avait toujours considéré que le chiffre de 4.000 candils ne pouvait pas être dépassé dans ces deux établissements ; il fut donc amené à envisager la possibilité de créer d'autres comptoirs, sur la suggestion même des princes du pays, et c'est ainsi qu'on étudia, tant à Pondichéry qu'à Mahé, différents projets d'établissement au Canara, à Darmotte, à l'embouchure de la rivière Cotte et chez le prince de Tanour. Nous verrons, au chapitre des relations avec les Anglais et les princes du pays, que les négociations relatives à ces établissements n'aboutirent ni les unes ni les autres. Malgré les sollicitations dont il fut l'objet, malgré les fonds qui lui furent fournis parfois en abondance, le Conseil de Mahé ne put jamais livrer à la Compagnie et au commerce d'Inde en Inde plus de 4.000 candils par an, et nous doutons même que ce chiffre ait jamais été atteint.
Le prix moyen du poivre à Mahé était, au début de
notre établissement, de 53 à 60 roupies le candil ; avec l'afflux des demandes et la concurrence anglaise, ces prix montèrent insensiblement à 65, 70, 78 et même, en 1738, à 84 roupies. A Calicut il fallait calculer un quart en sus. En prenant le chiffre moyen de 70 roupies et un chiffre d'affaires de 4.000 candils, le total de nos achats pouvait osciller entre 250 et 300.000 roupies ; nous pencherions plutôt pour le chiffre le moins élevé.
D'après la convention conclue avec les Anglais en 1728, les deux Compagnies devaient s'entendre entre elles pour l'achat du poivre, de façon à ne pas faire monter les prix par la concurrence. Dans la réalité, cette entente n'existait pas ; chaque comptoir achetait pour son compte, avec le désir de faire un chiffre d'affaires supérieur à celui de son voisin ; or c'étaient les Anglais, par leurs aptitudes spéciales au commerce, qui achetaient le plus et faisaient monter les prix. Le Conseil Supérieur de Pondichéry s'en émut à plusieurs reprises et demanda au Conseil de Mahé de négocier avec celui de Tellichéry pour éviter la surenchère.
M. Adam n'était plus chef de la loge de Tellichéry depuis 1728 ; il avait eu pour successeurs M. Braddyl, puis M. Law. Ce dernier passait pour un homme conciliant ; pressenti sur les intentions du Conseil Supérieur, il proposa à la fin de 1737 la combinaison suivante : dans leur sphère générale d'action et d influence, les Anglais et les Français achèteraient le poivre à tour de rôle à un prix qu'ils auraient arrêté d'avance et, sur les quantités achetées, les Anglais prendraient les trois cinquièmes et les Français les deux cinquièmes.
Ces propositions parurent d abord justes au Conseil
Supérieur, et, en attendant que l'on fût complètement d'accord sur le roulement des achats et sur le quantum à répartir, on convint que chacun, agissant pour son compte, n'achèterait plus le poivre que 70 roupies. Néanmoins, en violation de cet accord, M. Law l'acheta 80 dans les premiers mois de 1738. M. Bunel se rendit en conséquence à Tellichéry le 22 avril et eut avec M. Law un entretien qui dura trois heures. M. Law reconnut sans difficulté qu'il avait promis de faire les achats à 70 roupies ; mais dans l'intervalle il lui était arrivé d'Europe un vaisseau qu'il avait absolument fallu charger et d'ailleurs, ajouta-t-il, le poivre était plus abondant chez Bayanor que chez Gotiatte ^ ; les . Français étaient les plus favorisés ; aiix Anglais de corriger ce désavantage. Toutefois, il promit formellementàM. Bunel de s'en tenir désormais au chiffre de 70 roupies. Le même jour, il en fit acheter à 84. Est-ce que, dans la pratique, tout accord n'est pas un chiffon de papier?
Le Conseil Supérieur parut assez désillusionné de cette nouvelle ; il songea alors que, si le pays de Bayanor était plus riche et plus productif que celui de Gotiatte, il n'était pas raisonnable que les Anglais eussent une part prépondérante dans les achats. Les pourparlers avec Tellichéry furent alors provisoirement suspendus.
D'après des évaluations optimistes, le bénéfice d'une opération devait être de 200 •'/o ; mais c'était im chiffre brut et, quand on avait pourvu aux dépenses d'armement et de navigation, à toutes celles d'adminis-
i. Sil'Étatde Bayanor produisait alors plusque celui de Gotiatte, c'est que, depuis quelques années, on y avait fait des plantations nombreuses, tandis que, dans celui de Gotiatte, la guerre avec le Ganara avait détruit beaucoup de poivriers.
tration générale et aux besoins du cuiuploir lui-même, le Conseil de Pondichéry se demandait, avec un doute non dissimulé, si l'opération dans son ensemble ne se traduisait pas par une perte réelle, cette perte résultant principalement des avances à fonds perdu que nous fûmes à plusieurs reprises obligés de consentira Bayanor et à d'autres princes du pays. « Si la Compagnie, écrivait le Conseil le 12 février i73o, joignait au prix d'achat les frais de son établissement de Mahé, elle se trouverait bien éloignée des vues qu'elle s'était proposées en le formant. »
Les fonds de ce tralîc étaient tous fournis par la Métropole, qu'ils vinssent directement de France ou indirectement de Pondichéry. Les fonds venant de Pondichéry étaient les plus nombreux et ceux sur lesquels on devait normalement compter.
La correspondance des Conseils permet de reconstituer à peu près intégralement le total des sommes ou valeurs qui furent ainsi envoyées à Mahé, après le rétablissement de la paix. Nous les donnons ci-dessous sans commentaires, en faisant seulement observer que ces valeurs comprennent presque toujours aussi bien celles afférentes au commerce que celles plus spécialement aifectées en principe à l'entretien du comptoir. La différence entre les unes et les autres n'est du reste pas toujours très nettement déterminée. Nous les indiquerons telles qu'elles se présentent.
La nouvelle du trnité du 8 novembre 1726, reçue à Pondichéry le 12 décembre, trouva le Conseil Supérieur en pleine crise financière ; il n'avait pas d'argent pour en exécuter les clauses essentielles, c'est-à-dire pour acheter
du poivre et procurer à Bayanor des recettes douanières. Néanmoins, en faisant quelques sacrifices et en s'adressant à des particuliers, il put envoyer le 25 janvier suivant par la Minerve 15.300 pagodes, dont 11.500 pour l'achat de poivres et le reste pour l'entretien du Comptoir. Il expédia ensuite par voie de terre 8.000 pagodes par paquets de 1.000, les 18 et 30 avril, 12mai, 5 juillet, 11 et 18 août, l*^"" septembre et l^"" octobre. Enfin, le 13 octobre, la Marie-Gertrude transporta 22.000 pagodes en matières d'argent et 8.000 pagodes d'or.
En 1728, la Minerve transporta 14.000 pagodes, le 26 janvier, et lePondichéry 10. 000 piastres, le 19 octobre.
En 1729, le Saint-Joseph apporta 20.000 piastres et 6.000 pagodes d'or, le 31 janvier, et le brigantin la Marie, appartenant à des particuliers, 5.262 pagodes, le 14 octobre.
En 1730, les envois furent plus importants: 9.136 pagodes par lePondiche'ry, le 12 janvier ; 10.000 pagodes par le brigantin le Saint-Ignace, le 21 janvier; 29.185 pagodes en matières d'argent et 3.183 pagodes en marchandises par le Duc-de-Chartres, le 10 février; 8.562 pagodes par le Fortuné, le 16 octobre.
En 1731, 10.453 pagodes par V Union, le 6 janvier; 8.494 pagodes par le Pondichéry, le 14 janvier; 6.587 pagodes en matières d'argent et 6.329 pagodes en marchandises par le Saint-Pierre, le 5 février ; enfin 27.693 pagodes par Y Entreprenant, le 29 octobre.
En 1732, 10.460 pagodes en argent et 8.070 pagodes en marchandises par le Saint-Joseph, le 20 février; 2.314 marcs de matières d'argent par le Griffon, venant de France, au mois de septembre ; enfin, par le Saint- Pierre, parti de Pondichéry le 18 octobre, 990 marcs de
piastres et environ 100.000 fanons d'argent, sans compter 5.582 pagodes d'etFets, 120 milliers de bois rouge et 150 balles de marchandises, le tout faisant 16.190 pagodes.
En 1733, 197.808 fanons et 3.000 pagodes d'or par le Pondichéry, le 31 janvier; les 9 juin, 11 et 22 juillet, l.GOO, 1.200 et l.GOO pagodes par voie de terre ^ ; en août, 1.007 marcs par le Cavalier] en septembre, par la Badine^ venant de France, 4.847 marcs ; enfin, le 15 octobre, par V Indien, parti de Pondichéry, 150.000 fanons, 5.000 pagodes et environ 2.000 marcs d'argent, faisant ensemble 20.535 pagodes, plus 3.959 pagodes d'objets divers : bois, draps, etc.
En 1 73i, 50.000 fanons, 21 .000 roupies de marchandises du Bengale et 7.484 pagodes de marchandises de Pondichéry par le Saint-Pierre, le 13 février; 2.335 pagodes de marchandises par le Saint-Joseph, le 26 février; 7.000 marcs d'argent et 14.320 piastres par le Jason, le 21 juillet ; 34.892 pagodes de marchandises et 90.000 fanons par la Galathée, le 4 octobre ; enfin, en novembre ou décembre, 10.000 marcs d'argent par le Cavalier.
En 1735, 125.993 fanons par le Saint-Joseph, le 12 février ; 3.855 marcs de matières d'argent par le Ducde-Bourbon venant de France, vers le l^"" septembre; 54.000 roupies en fanons, 30.000 roupies en marchandises et 9.000 roupies en lettres de change par \e Saint- Pierre, le 20 octobre.
En 1736, 21 balles de marchandises faisant 1.953
1. Si l'on recourut à ce moyen, c'est que le Héron, venant de France et parti de Bourbon pour l'Inde le 29 octobre 1732, fut contrarié par le mauvais temps et ne put arriver à destination ; il dut aller relâcher à Sainte-Marie de Madagascar.
pagodes par le Fortuné, le 14 lévrier; 60.000 piastres par la Thétis, venant de France, lin août ; enfin, de nouveau par la Thétis, partie de Pondichéry, le 27 octobre, du bois rouge, 290 balles de marchandises valant 26.154 pagodes et 203.126 fanons
En 1737, 100.000 fanons et 20.000 piastres par la Marie, le 23 janvier; 5.000 roupies par le Bon Voyage, le Ofévrier ; 12.000 pagodes par IMucn/HriVr, lé24 février; 25.000 pagodes et 206.000 fanons par le Duc-de-Bourbon, le 23 octobre. Puis, en septembre, M. Ingrand, chef de la loge de Moka, revenant d'Arabie par le Saint-Pierre, laissa à Mahé 50.000 piastres.
Enfin, en 1738, le Saint-Benoît, parti de Pondichéry le 42 février, déposa à Mahé 20.000 pagodes en or et 100.000 fanons. Ce furent les seuls envois de l'année; mais le 19 juin, le Conseil Supérieur autorisa celui de Mahé à prendre jusqu'à 100.000 piastres sur les bateaux de France qui pourraient venir directement à la côte Malabar. Ces navires, V Apollon et le Dauphin, arrivèrent à la fin d'août et le Conseil de Mahé s'y pourvut selon ses besoins; il prit à V Apollon 90.000 piastres.
Nous connaissons, par la correspondance, la situation de la caisse de Mahé à différentes époques et notamment à la fin de quelques exercices et au 30 juin. La publication de ces états complétera utilement les indications que nous venons de donner; en synthétisant en quelque sorte les chiffres, on se rendra mieux compte des moyens d action que le Conseil de Mahé eut à sa disposition.
x\u 30 juin 1731 : 44.000 roupies tant en marchandises qu'en argent, outre 15.000 qui étaient dues et dont le remboursement était considéré comme assuré.
Au 30 juin 173i: en caisse, 85.215 roupies ; en mar chandises, 38.1 15 ; en avances aux marchands, 103.301. Au total, 226.631 roupies.
En septembre 1735, au moment du passage du Duc-de- Bourhon : en caisse, 20.999 roupies; en marcliandises, 24.068; en avances aux marchands et princes malabars, 127.636. Au total, 172.697 roupies. Le Duc-de-Bourbon laissa en outre 69.300 roupies.
Au 30 juin 1736: en caisse, 26.235 roupies; en marchandises, 27.478; en dettes actives, 93.878. Au total, 147.591 roupies.
Au 31 décembre 1736: en caisse, 152.069 roupies ; en marchandises, 19.347; en dettes actives, 110.770. Au total, 282.186 roupies. Les dettes passives s'élevaient à 19.195 roupies; l'avoir net était donc de 264.991 roupies.
Au 15 décembre 1737: en caisse, 216.000 roupies; en marchandises, 55.260; en avances, 163.572. Au total, 434.832 roupies.
Les vaisseaux partis de Pondichéry mettaient généralement trois semaines ou un mois pour arriver à Mahé K Lorsque le Conseil était en possession des fonds, il les distribuait immédiatement aux marchands pour qu'ils pussent faire leurs achats. La livraison des marchandises commençait en décembre pour les poivres achetés à Calicut, Panana et Tanour, en février pour ceux achetés à Mahé ; elle se terminait au plus tard au mois de mai. Les premières livraisons étaient chargées sur des bateaux de France qui retournaient immédiatement dans