I.F.S ORIGINE? DE WERTHER
dans l'esprit de tout le monde, livré aux orages de l'appréciation si ondoyante d'un chacun, d'une chacune ! Des commentateurs écriront sur sa personne , sur ses pratiques, pour savoir et dire si Gœthe n'a point trop inventé 1 Ce qui est plus fort, c'est qu'il se voit en partie la cause des détails du dénouement : il reconnaît toutes les nuances, il voit le billet de Jérusalem reproduit textuellement, à propos des pistolets demandés, il sent que personne à Wetzlar ne sera sans le reconnaître, sans reconnaître Charlotte , qui elle-même est un mélange de mademoiselle Bufî d'abord et de madame H*** ensuite , absolument comme Werther en est un de Gœthe et de Jérusalem. Enfin, après avoir bien réfléchi à la réponse qu'il doit faire, il se décide à écrire à Gœthe ce que voici :
« Votre Werther serait de nature à me faire grand plaisir, puisqu'il pourrait me rappeler bien des scènes et des événements intéressants; mais, tel qu'il est, il m'a peu édifié à certains égards. Vous savez que j'aime à parler franchement.
)) Vous avez prêté, j'en conviens, à chaque personnage quelques traits étrangers, ou bien vous avez mis ceux de plusieurs sur un seul ; mais si, empruntant et fondant ainsi, vous aviez tant soit peu consulté votre cœur, les personnes véritables auxrpielles vous avez ravi ces traits n'am-aient pas été prostituées à ce point. Vous avez voulu dessiner d'après nature pour donner de la vérité au tableau, et cependant, i)ar l'assemblage de tant de choses contradictoires.
VOUS avez manqué votre Imt. Monsieur l'auteur se révoltera contre ce jugement; mais, en trouvant peu fidèles les portraits du peintre, je sers la réalité et la vérité elles-mêmes. Combien la vraie Charlotte serait fâchée de ressembler en beaucoup de points à la Charlotte de votre livre ! Je sais bien que ce dernier est une composition : mais madame H*'''', que vous y faites figurer en partie, était-elle donc capable de la conduite que vous faites tenir à votre héroïne? Ce luxe de fiction n'était cependant pas nécessaire à votre but, pas plus qu'au naturel ni à la vérité. Sans qu'une femme, en effet, une femme supérieure se fût comportée comme votre héroïne, Jérusalem ne s'en fût pas moins brûlé la cervelle.
» La vraie Charlotte, dont toutefois vous voulez être l'ami, paraît dans votre tableau sans trop de détails, pour ne pas être reconnue; elle paraît, dis-je..., mais non, je me refuse à le dire, cette pensée seule me fait déjà trop de mal ! Et le mari de Charlotte, vous le nommiez votre ami, et Dieu sait s'il le fut, lui aussi paraît avec elle!... Et puis la créalion pitoyable d'un Albert! Je veux croire qu'elle ne doit pas être une copie, mais on lui trouve tant de ressemblance extérieure, Dieu merci, extérieure seulement avec l'original, qu'il n'est pas difficile de le deviner. Si c'est ainsi que vous vouliez le représenter, au moins auriez-vous dû en faire une bûche, afin de pouvoir vous camper fièrement devant lui et dire : Regardez quel homme je suis, moi !
)) KESTNER
Fin septembre ou 1" octobre 1774.
Gœlhc répondit à Kcstnor et à Lotte :
a Mes amis, mes amis courroucés, il faut que je vous (•(•rive tout d<' suite pour en avoir h' avuv net. La cliose est
faite, l'œuvre a paru; si vous le pouvez, pardonnez-moi. Ne me dites rien, je vous prie, ne me dites rien, jusqu'à ce ce que le succès ait affaibli l'exagération de vos craintes, jusqu'à ce que l'œuvre même ait fait pénétrer en vos cœurs, dune façon plus gracieuse, Tinnocent mélange de mensonge et de vérité. Toi, Kestner, un avocat plein d'affection, tu as passé sous silence tout ce que j'aurais pu alléguer pour
mon excuse
. . . . Je me tais; seulement, je dois vous faire entrevoir un pressentiment joyeux : je pense, j'espère que le destin éternel a permis ma façon d'agir, afin de resserrer les liens qui déjà nous unissent. Oui, mes amis, moi qui vous aime si profondément, je dois encore devenir- votre débiteur et celui de vos enfants, pour les mauvaises heiu-es que ma... — nommez-la comme vous voudrez — vous a fait passer. Tenez bon, je vous en prie, tenez bon. Toi, Kestncr, toi, Charlotte, restez donc tels que je vous ai entièrement connus. Ne vous montrez pas autrement dans toute l'alfaire, (juoi qu'il en puisse résulter. — Père céleste, on dit de toi que tu fais tourner tout au mieux! etc..
» GOETHE
> Octobre 1774. >
Cependant, Kestner ne se consolait guère avec les cordialités de Gœlhe, et il ne se complaisait point à penser qu'il avait pu un instant ])Oser en modèle. Il continue à réclamer; or, un jour, Gœlhe, sans doute pour l'adoucir, lui écrivit qu'il consenlail à quelques cbangements. Kestner le prend au mot ei note, en marge du Werther^
50 lES OUIGINES DE WERTHER.
les plus grosses fautes , selon lui , et il écrit magistralement :
<( Je vous remercie d'avoir pensé à m'avertir du projet que vous avez de faire des changements dans Werther. . . . . . . Voici les observations qui en ce moment me passent par la tète :
^) 1" Les soufflets (1) donnés par Lotte nous ont semblé inconvenants, à Lotte et à moi. L'histoire véritable ne justifie point cet épisode, il n'est d'aillem-s pas conforme au caractère de la Lotte dont vous faites le portrait. Au moins ma Lotte n'aurait-elle jamais été capable d'agir ainsi. Il est vrai (prollc était une fille vive et pétulante, mais elle restait toujours fille, et, avec toute sa vivacité et sa gaieté, elle gardait toujours aussi la délicatesse féminine.
» ^'^ 11 nous a été aussi pénible de voir que tout de suite elle fait entendre à Werther, dans le bal, qu'elle est déjà fiancée, cngayce. Si vous avez voulu parler de ma Lotte, c'est une erreur, elle n'aurait jamais pu le dire, car nous n'avons jamais été formellement promis. Nous aurions pu encore nous séparer d'après les lois humaines.
» KESTNER
Nous n'avons cité cette dernière lettre que pour donner la mesure des critiques de Kestner, qui, il faut en convenir, joue là un rôle bien amusant; nous ne sommes pas sûrs, du reste, que Gœllie ait eu connaissance de ces
(1) Kestner fait ici allusion à une iiairc ik \)clitcs tapes que LoUc donna un jour aux bambins tapageurs, au dire de Gœthe.
indications, elles n'ont été trouvées qu'en brouillon dans les papiers de M. Kestncr.
Quant à Gœthe, ce n'était pas ainsi qu'il regardait Werther, qu'il le contemplait, lorsqu'un mois après sa publication, qui eut lieu, à Leipsick, en octobre 1774, il en vit l'immense elTet, et en constata l'énorme succès. Dès lors plus de rêveries, adieu aux rubans roses, adieu au bouquet de la mariée attaché aux cordons de son chapeau ! Il a la flèvre de l'auteur, il a de ces accès turbulents et enthousiastes qui dénotent que désormais c'est la gloire et non plus de tendres Charlottes qu'il veut dompter ! Adieu à la charmante parenthèse ouverte à Wetzlar, la voilà close et bien close ! Gœthe s'écrie déjà qu'il ne s'appartient plus, il comprend que, lorsqu'on se livre à la gloire et à ses caprices, au public et à ses désirs, il faut une àme trempée de fer. Il va jusqu'à dire à Kestner, qui certes dut en concevoir une effroyable peur, qu'il y aurait du danger pour sa propre vie s'il voulait arrêter la publication de Werther !. . . Nous citerons cette dernière lettre, que nous regardons comme la transition du caractère de Gœthe ; c'est le passage de sa vie de jeune homme, encore incertaine, à sa vie d'auteur triomphale et olympienne.
« Oh ! si je pouvais sauter à ton cou, me jeter aux pieds de Lotte, une minute, une seule minute ! et tout ce que je ne pouiTais te dire en des rames de papier serait expliqué. Oh ! c'est la foi qui vous manque 1 Si vous pouviez sentir la