GŒTHE
> Novembre 1774. »
Telle est riiisloirc des Souffrances du jeune Werther. Cello œuvre parut d'abord sans nom d'auteur, mais toute l'Allemagne sut vite quel était ce héros écrivain
qu'elle ne demandait pas mieux que de fêter et d'honorer. C'est de l'époque de cette publication que comptent la gloire et la fortune du grand Gœthe.
L'événement de fJ^erthei- sm^rit l'Allemagne dans une période étrange ! L'Allemagne n'était alors qu'un long ennui. On baillait depuis Vienne jusqu'à Berlin sur une fort grande échelle. Les guerres venaient de finir, les tambours révolutionnaires n'avaient pas encore battu aux champs dans les communes de France, où l'on s'occupait plus alors des noms de Voltaire et de Jean- Jacques que de toute autre chose. En Allemagne, un homme seul entretenait la lumière des belles-lettres et de la philosophie, c'était Lessing... mais alors il était comme ces nobles débris de pierres vieillies qu'on voit sur les sommets de la Souabe, jadis manoirs dans la splendeur, aujourd'hui ruines imposantes, mais isolées et sans appuis contre les tempêtes déchaînées sur les grands sapins des colUnes. Lessing avait jeté des idées , il avait répandu le bel éclat d'un esprit puissant, sa plume avait soutenu de vaillantes luttes , mais déjà le philosophe était un vieillard, il allait mourir, peut-être aussi sans appui, comme les vieux manoirs sur les hauteurs !
Il n'en fut rien... car ce fut le temps oui Gœthe parut, et on peut dire que sur la terre germanique , pendant qu'aux horizons du couchant trônait le vieux Lessing, on vit à ceux du levant la belle figure du jeune Gœthe, épanouie de son drame de Gœtz de Derlichingen et de son
roman de Werther. Ce dut être pour le i^enseur d'ÉmUia GaloUi , pour celui qu'un des plus remarquables esprits franco-germains a nommé l'Arminius littéraire de son pays , un rayon de lumineux espoir que le jour où Wolfgang Gœthe offrit à l'Allemagne ses premiers écrits ! De ce jour date l'origine de la brillante pléiade de Weymar. Un des plus charmants spectacles qui aient jamais illustré l'histoire des littératures que cette pléiade admirable où trônaient Gœthe , Schiller , Herder , Wieland , et où les venaient visiter d'autres illustres tels que Jean-Paul Richter!
Werther parut donc en 1774, six ans avant la mort de Lessing,et, comme nous le disions, l'Allemagne était dans une torpeur rêveuse et ennuyée. J'en trouve précisément une image bien juste dans une lettre cordialement écrite par le bon Kestner, dans un moment charmant d'expansion. C'est en août 1770; il devait faire alors une grosse chaleur, lourde et étouffante , qui vous accable, qui vous indispose, qui rend l'humeur noire. Kestner, ennuyé comme son pays, écrit à M. de Hennings , son ami , homme distingué et diplomate, en le style mélancolique dont voici un modèle :
« Ma situation n'est pas toul à fait de mon goût, il s'en faut de beaucoup pour cela. La réunion actuelle des inspecteurs se distingue des autres, en ce qu'elle laisse Irainer les affaires. Puis, mon ambassadeur est, de tous ses collègues, le plusp^rand liaviMJIeur, parliciilMrilè qui
LES ORIGI^ES DE NVERTHtEl. 55
iiillue beaucoup sur ma silualion. J'ai un grand nombre d'occupations désagréables. On n'est qu'une machine qui se meut quand les autres ^ eulent , et on s'arrête de même. La conscience d'avoir travaillé un peu me donne peu de satisfaction. Combien il est douloureux de ne pouvoir étudier à son aise, satisfaire à son amour des sciences, relever son àme; d'avoir des amis et ne pouvoir aller chez eux ou leur écrire ; de sentir, de savoir apprécier les charmes du printemps , les fraîches matinées, les repos du crépuscule, et de ne pouvoir en jouir! dites-moi donc si ce n'est point là de l'amertume ! Il faut avoir autour de soi tant de personnes, dont c'est un devoir de se défier!.... »
Cette lettre expansivc du bon Kestner si attristé de sa glèbe bureaucratique... c'est toute l'Allemagne d'alors! Ce cri d'une vie privée , c'est celui d'une vie générale! Comme Kestner, l'Allemagne était une machine qui se mouvait au gré d'une multitude de petits puissants ; la conscience du travail qu'elle faisait ne la pouvait guère consoler et satisfaire... L'atmosphère enfin était lourde î On était esclave moralement. Les alTaires traînaient
Werther paraît ! Les esprits s'émeuvent ! les rayons qu'il projette échauffent ! le sang circule, un homme entre tous a trouvé le mot de l'énigme ; le cri de la liberté individuelle est poussé , la pensée de Gœthe est grandie, c'est un pas de fait vers des conquêtes libérales qui promettaient d'être grandes pour cotte immense
Allemagne; des milliers de cœurs croient se reconnaître dans le portrait de Werther y on en proclame le triomphe, la poésie est réveillée ! Et alors Gœthe, dans un moment de ce délire admirable dont Dieu n'accorde les accès qu'avec réserve, dans un moment radieux et enthousiaste, Gœthe, dis-je, est en droit d'écrire à Charlotte et à Kestner : « Si vous pouviez sentir la millième partie de ce qu'est Werther pour des mUliers de cœurs , compteriez-vous les frais que vous y avez apportés ?... Vous ne le comprenez pas, /lu, vous n'y voyez que moi et vous deux... »
La voilà marquée cette influence d'un livre ouvert à tant d'horizons pour la pensée et la méditation ; la voilà dans le réveil de populations assombries. Le temps de Wertïier est un champ vaste pour une belle étude de philosophie et de littérature î Que quelqu'un, en France, se plaise à en explorer les sentiers et les allées ! Cueillez-en les fleurs, ne serait-ce que par souvenir pour Charlotte et pour l'agrément de cette petite portion de public qui est restée sentimentale. Jamais , au nom de Werther et de tout ce qui le touche, on ne saurait être insensible, en ce doux monde-là (1).
(I) Nous savons qu'à Leipsick, Irès-procliaiiicmcnt , un ouvrage fort curieux paraîtra sous ce litre : Weiiher und seine Zeit. — Werther el son lenifs , par M. .T. Ai»i»i:i,f,, de Krancforl.