LES ORIGINES DE NVEUTUER
Poètes, vous avez aimé Werther, parce qu'il a su dire en paroles mélodieuses ce qu'étaient les félicités de la nature mariées aux contemplations de l'àme ! Femmes, vous ne l'oublierez jamais , car il est pour vous le sublime sacrifié qui vous grandit et ne vous laisse voii* qu'avec le prestige de la grâce infinie ! Amants qui n'avez jamais franchi les prairies émaillées où règne le premier amour, vous l'avez pressé sur votre cœur exalté, en trouvant en lui un frère, et en Charlotte une image délicieuse pour laquelle vous avez épuisé le vocabulaire des tendresses intimes et des accents ensevelis dans les retraites de vos âmes émues! Alberts et Kestners de tous les temps , vous ne le méprisez pas, heureux que vous êtes de vous y voir triomphants dans la personne du mari de Charlotte ! Vous tous donc cpii avez aimé le livre et qui l'aimez encore, ne vous imaginez pas qu'en cherchant à vous olTrir ici la biographie de vos idcals, j'aie cherché à mettre l'habit d'un analyste exagéré ou celui d'un maître sceptique! Non; imagine/, phitùl ([ne c'est une
»>X LES OUIC.INES DE WERTHER.
légende véridiquement racontée, et que ce que je vous ai exposé dans ces feuilles vous devrez l'appeler la Légende de Werther.
Je me défends hautement d'être sceptique ; si je l'étais je n'eusse point fait le beau rêve qui charma mon esprit, le jour où je saluai le petit pays de Wetzlar. Je n'oubliai point alors le village de Garbenheim, à deux milles de la ville, c'est le Valheim tant décrit par Gœthe et dont Werther dit : « A une lieue de la ville est un village nommé Valheim, sa situation sur une colline est très-belle ; en montant le sentier qui y conduit, on embrasse toute la vallée
d'un coup d'œil il y a deux tilleuls dont les branches
touffues couvrent la petite place devant l'église ; des fermes, des granges, des chaumières forment l'enceinte de cette place. Il est impossible de découvrir un coin plus paisible, plus intime... etc.» — Je n'oubliai pas plus le pèlerinage à Valheim que le pèlerinage à Wolpertshausen, où un vrai démon avait voiture Werther. J'étais alors sur la route où s'arrêta la voiture pour prendre
Charlotte et l'emmener au petit bal « Le soleil allait
bientôt se cacher derrière les collines..., » absolument comme le jour de l'apparition de l'héroïne. Il me sembla la voir comme dans le chef-d'œuvre du tableau... « Six enfants de deux ans jus(iu'à onze se i)ressaient autoujd'une jeune iilie d'une taille moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des nœuds couleur (le rose prde aux bras et au schi. Elle lenail un i»nin
bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun en proportion de son âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec tant de naïveté I Toutes les petites mains étaient en l'air avant que le morceau fût coupé. A mesure qu'ils recevaient leur goûter, les uns s'en allaient en sautant ; les autres, plus posés, se rendaient à la porte de la cour pour voir les belles dames et la voiture qui devait emmener leur chère Charlotte. » — Arrivé à Wolpertshausen, je contemplai doucement ce petit pays de verdure où s'élèvent de temps en temps de modestes maisons de campagne noyées dans les fleurs, selon la poétique coutume d'Allemagne; je souriais, en vérité, de me voir ainsi à Wolpertshausen, amené là par le souvenir le plus poétique qui fût au monde, remerciant du fond de mon cœur ravi l'ombre de Gœlhe de me procurer un plaisir d'une naïveté aussi charmante et pareillement exemplaire. Il me sembla voir toute la petite fête si doucement contée. Je les voyais descendre de la voilure, les unes avaient peur d'un orage, j'entendais les bavardages plaisants de toute la Toiturée, je vis les rtienuets qu'on dansa d'abord. (( Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la voir danser! Elle y est de tout son cœur, de toute son àmc ; tout en elle est harmonie ; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne sentir rien au monde, ne penser h rien qu'à In danse ;
00 i.F.s originï:s de wertiifr.
et sans doiile en ce moment, rien autre cliose n'existe plus pour elle ! »
Puis on dansa Vallemande! En ce rêve vers le passé, comme Charlotte était jolie! quelle grâce! Ah ! rêve fortuné ! comme je n'en ai plus rêvé de pareils, une fois hors les pentes de la colline de Valheim ! Oui, je l'ai vue complète, la légende de Werther, complète jusqu'à la scène
de la valse. J'entendais la musique harmonieuse et
comme dans l'image de Tony Johannot, tout aussi bien
que dans l'œuvre de Goethe j'aperçus, au bord de la
fenêtre, les deux gracieux héros... « l'air était rafraîchi et nous apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes » Charlotte était appuyée sur son
coude, elle promenait ses regards sur la campagne.
Je revins de Wolpertshausen, à la nuit tombante, je repassai par Valheim, les étoiles scintillaient à travers les beaux bois de la colline ; peu à peu parut en longue lame d'argent la rivière où, sur les rives touffues de mille Heurs aussi modestes que les violettes, bourdonnaient les dernières libellules. Quelques vers luisants sortaient leur dos d'émeraude lumineuse, et se montraient au coin des buissons. Je voyais encore Charlotte
et la musique de la valse me suivait encon; et telle
fut ma compagnie jusqu'au moment où je pris place pour Francfort, dans un wagon qui, venant de Berlin, devait me ramener à Paris, après cinq mois d'une route heureuse!