‹ Les origines de Werther, d'après des documents authentiquesChapitre 7 sur 24 · LES OKIGINES DE WERTHER · texte numérisé non relu

LES OKIGINES DE WERTHER

pour mademoiselle Charlotte et pour vous aussi, Werther, combien j'ai reconnu que la nature, la vive nature était au-dessus des mauvaises passions des hommes ! Sérénité de ce beau soir, calme infini des bois, bruits assoupis des chemins, petits toits de Wetzlar qui lanciez dans l'air vos dernières fumées, nuées légères qui passiez sous la voûte des cieux tendrement assombrie et où commençait à monter le croissant que, moi pèlerin heureux, je venais de voir, peu de jours avant, illuminant les rivages de Venise; combien il semblait peu vous importer que des hommes épris se fussent tués ou non chez vous, près de vous, en songeant à vous et en invoquant ces mêmes charmes qui avaient séduit l'âme rêveuse de Werther ! Wetzlar est donc la source positive du livre de Werther : si ce n'est point là qu'il a été écrit , c'est là qu'il fut inspiré , c'est là qu'ont vécu les héros de cet épisode domestique, c'est là que se sont écoulées les heures de méditation et de passion dépeintes avec cette plénitude de talent achevé et de génie naissant qui caractérisaient alors W^olfgang Gœthe. Parler de Wetzlar et de quelques personnages qui y étaient, c'est faire un récit historique des origines et des influences de Werther, c'est de plus vivre avec Gœthe lui-même, c'est lire une page de la vie allemande d'alors, e'est entrer dans les coulisses du drame werthérien, c'est en voir un peu le c(Mé de comédie , c'est examiner Gœthe sous un jour assez nouveau , c'est apprendre

f2 LES ORIGINES DE WERTHER.

jusqu'à quel point il s'est peint lui-même dans le livre, et d'où lui est venue la source des autres types.

Nous sommes trop habitués à ne voir Goethe que dans les plis solennels du marbre. Quand nous parlons de lui en France, c'est le plus souvent d'une façon olympienne ; nous nous l'imaginons sans cesse un personnage de haute taille, découpé à l'antique, ayant le calme obligé d'un ministre en habit habillé, présidant un conseil ; nous ne songeons pas que son âme n'a pas toujours été marmoréenne, que son cœur n'a pas toujours été un minerai de fer : et c'est pour cela qu'aujourd'hui nous voulons surtout le montrer aux heures charmantes de sa vie à Wetzlar. Là s'est passée sa vraie vie de jeunesse, de poésie, d'amitié et d'amour! Là, tout doué qu'il fut d'un esprit de savant précoce, le jeune Allemand donna à son âme la permission d'avoir vingt- trois ans. Quand Wolfgang Gœthe, jeune lecteur des chants d'Homère et des soupirs de Musœus, promeneur solitaire, ami des campagnes émaillées, amant de Charlotte, eut quitté Wetzlar, on peut dire que dès lors, ou du moins peu de mois après, il devint le magistral et impersonnel M. de Gœthe. Les amis du genre de M. Kestner sont, il est vrai, des amis terribles, sans grandes vues extérieures et sans grande adresse pour toute chose en dehors de leur profession ; ils parlent et écrivent de vous selon la vérité et l'horinélcté de leur bon cœur, leur plume vous liîibillr' tels (pi'ils vous ont vu, ils vous foni connallro

tel qu'ils vous ont connu, et, pour être franc, je ne sais guère ce que dirait M. Gœtlie de son ami Kestner, s'il pouvait lire le portrait, excellent d'ailleurs, que celui-ci a écrit dans ses notes, au temps de son amicale liaison, en 17T-2 :

« Il a beaucoup de talent, dit-il, c'est un véritable génie et un homme de caractère ; son imagination est très-vive, aussi s'exprime-t-il ordinairement par images et par comparaisons. Il est violent dans ses affections, mais il a beaucoup de pouvoir sur lui-même. Ses principes sont nobles et il dédaigne les préjugés. Il agit à sa fantaisie, sans s'inquiéter si cela plaît aux autres, si c'est à la mode ou non ; . . . toute gêne lui est odieuse ; il aime les enfants et peut s'occuper avec eux. Il y a dans sa conversation et dans son extérieur certaines choses qui pourraient le rendre désagréable, mais les enfants (i) et les femmes tiennent beaucoup à lui. Son estime est grande pour le beau sexe. 11 n'est pas encore ferme in principiis, et il cherche un système déterminé ; il tient beaucoup à Rousseau, mais il n'est pas son adorateur

(1) On ne doit pas s'étonner de trouver dans les chapitres de Werther tant d'aUusions heureuses à l'endroit des enfants. Goethe en parle fréquemment et réussit avec eux de charmants tableaux : « Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà, dit Werther^ ils m'aiment beaucoup, surtout les enfants. » Voyez le délicieux tableau de genre qu'il écrit à la date du 26 mai, c'est d'une fraîcheur et d'une tendresse exquises; voyez aussi comme l'inimitable Tony Johannot s'est heureusement inspiré de cette pagel

14 LKS ORIGINES DE WEKTHEK.

aveugle. 11 n'est pas ce qu'on appelle un orthodoxe, mais ce n'est point par orgueil ou par idée de se poser en personnage . Il n'expose qu'à certains ses opinions sur de certaines matières principales. Il n'aime pas à déranger les idées paisibles des autres, il hait le scepticisme, il recherche la vérité... Il ne va pas à l'éghse, non plus à la communion, et fait rarement ses prières... Il a déjà travaillé beaucoup , mais il a encore plus réfléchi et raisonné... Les belles-lettres et les arts sont le but principal de ses études : enfin c'est un homme remarquable, etc. »

Voici Gœthe en ladite année 1772, voyons-le maintenant avec la gracieuse Charlotte et le simple M. Kestner.

En parlant des habitants de Wetzlar, Gœthe fait dire à Werther : « Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie, 6.'arranger une partie de promenade en xoiture, ou un petit bal sans apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. » Ne croyez pas que la partie de promenade en voiture et le petit bal sans apprêts soient là sans raison ! Causes charmantes, qui pour charmants effets ont eu la rencontre de Charlotte, la scène de la valse, et un amour des plus nobles.

LES OKIGINES DE WEKTHER.

En ce temps-là vivait en effet, dans Wetzlar, une famille Buff des mieux renommées ; la mère était morte en laissant dix enfants luttant de fraîcheur et de beauté, à tel point que le populaire n'avait appelé madame Buff que la mère aux beaux marmots. Parmi eux était une fille cadette, du nom de Charlotte, supérieure à tous en qualités heureuses. Cette supériorité même était si bien reconnue par toute la chère famille et faisait si peu de jaloux , qu'à la mort de la pauvre madame Buff, Charlotte, bien qu'elle n'eût point le droit d'aînesse, fut unanimement élue pour prendre la direction du logis et le gouvernement de ses jeunes habitants. C'était une charmante jeune fille, tout à fait semblable au portrait fait par Werther dans son journal. J'ai ici sous les yeux le portrait gravé de la tête de Charlotte : elle a des cheveux admirables, sa tête est celle d'une duchesse de Lamballe bourgeoise. Ses yeux sont noirs, bien ouverts ; elle porte très-fièrement ses cheveux ; on remarque en elle une candeur distinguée, une grâce native et toute naturelle. Cherchez dans le journal do Wfvther la date du 16 juin,

parcourez les inimitables pages qui vous mèneront jusqu'à celle du 6 juillet. Je ne veux point ici parler d'esthétique, mais il m'est bien permis de le dire, en aucune littérature on ne trouverait un pareil morceau ; ce récit est le chef-d'œuvre de Werther. Où le simple bonheur, où le poëme de l'âme naïve, où la joie pure, où la première anxiété du cœur ont-ils été mieux chantés ! Ces dix pages-là ont immortalisé Charlotte et en ont fait une des héroïnes les plus gracieuses et les plus vraies de la vie privée ! Quel ton de vérité délicieux ! — Depuis le portrait de Charlotte, Gœthe a toujours excellé dans celui de ses héroïnes. On ne peut être plus sobre et plus artiste. Charlotte, Marguerite, Claire, Lise, Dorothée, autant de figures fortunées, autant de suaves souvenirs; elles sont femmes et anges, tous les siècles souriront à les voir ! Rien d'outré , rien d'excessif; c'est la mesure même de la grâce ! Gœthe avait l'une des qualités les plus heureuses pour le succès d'un écrivain, il avait la science des limites précises, il savait jusqu'où doit aller une plume qui veut être un modèle.

L'épisode de la rencontre de Charlotte S*** et de Werther est absolument vraie, il ne s'agit que de mettre Gœthe au lieu du héros et Charlotte Buff au lieu de l'héroïne. De cette partie de promenade en voiture avec des amis date cet amour épisodique ; c'était la première fois que Gœthe voyait Charlotte, fiancée depuis longtemps à son ami Kestner, secrétaire d'ambassade, Gœthe avait

LES OP.IGINKS DE WERTHER. i7

fait sa connaissance peu de mois avant le petit bal sans apprêts j auquel, du reste, M. Kestner n'avait pu assister, sans doute en raison de quelque besogne de chancellerie non terminée. A cet égard, Kestner était un homme précieux : c( Mon ambassadeur est un infatigable travailleur, écrit-il à M. de Hennings, et je ne veux lui céder en rien de ce côté-là. »

L'occasion de leur connaissance fut des plus champêtres. Un jour qu'étant dans les prés, couché sur le dos et discutant avec des philosophes ses amis, Gœthe vit venir de son cOté M. Kestner, qui prenait le frais et le bon air, il lui adressa la parole, l'invita à s'asseoir près de lui, et il fut de sa compagnie pour revenir à la ville. '« Plusieurs personnages, raconte Kestner, étaient debout autour de lui, dans la prairie ; c'étaient trois philosophes, l'un reconnaissant Epicure, l'autre Zenon, et le troisième étant le juste-milieu du premier et du second : Gœthe discutait leurs idées. » Kestner voyait alors pour la première fois l'honmie qui devait être pour lui le plus admirable des amis, bien qu'il n'y eût entre leur esprit aucun rapport de goûts et aucune harmonie intellectuelle. Il lui reconnaît du génie, une imagination puissante, beaucoup de savoir, etc. « Mais, dit-il, cela ne me suffisait pas pour l'estimer... Vous savez que je ne hàle pas mon jugement. » Ce qui est certain, c'est que c^tte rencontre décida d'une bien noble amitié entre ces deux luunines, et que c'est au commencement de cette

18 l-ES ORIGINES DK NVERTHEK.

liaison que Gœthe alla au petit bal sans apprêts, où se trouva mademoiselle Gliarlotte Buff, fiancée à Kestner.

On ne commande guère à l'amour de ne pas entrer chez soi; l'amour entra dans le cœur de Gœthe à la vue de Gharlotte ! Il en fit part à son ami, mais cette confiance ne fit qu'accroître leur bien digne sympathie, et ce qui est vraiment sublime au point de vue moral, c'est de voir cette amitié à trois, — Charlotte, Kestner et Gœthe, — s'écoulant tranquille et sereine, malgré la lutte de sentiments intimes qui mettaient nécessairement de côté l'un des cœurs amis !

Cette victime , c'était Gœthe.

Pour rien au monde il n'eût voulu être un rival déclaré, il avait compris le noble rôle d'ami qui lui était dès lors réservé. L'honnête Kestner avait en Gœthe cette confiance magnanime qui honore autant celui qui la mérite que celui qui la donne. Comme il ne hâtait jamaU son jugement , il avait su connaître Gœthe, il avait su comprendre la noblesse et la générosité de son âme, d'autant mieux qu'il la connaissait passionnée, portée à des sentiments d'aulant plus vifs qu'ils dépendaient de son imagination très-vive elle-même, comme il le répète à tout instant. GaMhe, en effet, apprenait alors les premières souffrances du cœur ; chaque jour il passait avec Charlotte et Kestner, son fiancé, des heures d'échange amical, et plus il vivait ainsi , plus l'amour grandi.s.sait et en même temps l'abnégation la plus généreuse.

A bien examiner les choses, on peut reconnaître que Charlotte Bufl" était une adorable petite bourgeoise qui convenait beaucoup mieux à M. Kestner, et qui le comprenait peut-être mieux que Gœlhe. L'honnête Kestner aimait Charlotte de cet amour qui n'est point celui d'un jour, par cela même qu'il est réfléchi et fondé sur des bases mesurées. Non, cet amour-là ne passe point relut umbra et sicut jiubes : s'il n'a pas cette initiative passionnée et tumultueuse dont fait preuve l'amour exalté, il a du moins dans tous ses effets une durée vénérable ; c'est cet aniour-là qui devait convenir à mademoiselle Charlotte. M. Kestner, lui, ne trouvait pas de meilleure preuve d'amour à donner à sa fiancée qu'une fidélité .scrupuleuse à faccomplissement de tous ses devoirs de secrétaire, a Je m'établis de mieux en mieux dans son cœur, dit-il , et d'autant plus que je fais mon possible pour ne pas négliger mon devoir. » Penser à Charlotte , loin de le distraire , ne le rend que plus intrépide à la besogne ; le sentiment du devoir accompli trouve pour lui sa récompense dans l'idée qu'il est le fiancé de Lolotte^ qu'il habitera un petit coin de terre joyeusement fleuri , tout à fait à l'allemande; qu'il pourra écrire au-dessus de .sa porte la devise (ÏAurea mediocritas, aux ombres de sa treille verdoyante, près de ses rosiers en espaliers. Voilà le brave Kestner, le voilà cet Albert du roman, et j'ai la persuasion que la chère Lotte était pour le ciel de son âme une étoile convenable en tout point. Ce qui

n'empêchait pas Gœtlie de pouvoir dire de lui-môme : a Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille d'un pénible rêve. . . Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content... Comme je me retirais hier, elle me tendit la main et me dit : « Adieu, cher Werther! » Cher Werther! c'est la première fois qu'elle m'ait donné le nom de cher, et la joie que je ressentis a pénétré jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois, et le soir, lorsque je voulus me mettre au lit, en babillant avec moi-même de toutes sortes de choses, je me dis tout à coup : Bonne nuit, cher Werther! Et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même. »

Ainsi se passaient les journées de Gœthe, en rêves, en mélancolies, en souffrances intimes et sincères. Plus il voyait Charlotte, plus il souffrait, et plus il la voulait voir. Tn soir, et c'est ici que le livre de Werther est encore pour Gœthe une autobiographie, un soir, tout ce poème d'amour eut un dénouement, dii à l'ardente sensibilité de son cœur. La soirée était radieuse , — une soirée de septembre; — les trois amis, assis sur un banc

du jardin de Charlotte , causaient sui^ anl l'habitude ; Gœthc était plus triste, il parlait peu. . . Un moment vint où la conversation tomba sur la destinée des âmes après la mort , Gœthe devint plus triste encore ; Charlotte, en souriant, proposa un pacte aux amis : « Le premier parti pour ce grand voyage donnera, dit-elle, de ses nouvelles aux autres... » Gœtlie conclut le pacte en lui tendant la main, Charlotte lui tendit la sienne, il la baisa, et serra la main de Kestner. — Le reste de la soirée se passa dans le silence ; les deux amis comprenaient les sensations du troisième... Ils se séparèrent à l'heure ordinaire, n'ayant pour témoins , dans ce jardin embaumé , que les étoiles brillantes et l'astre aux teintes d'argent.

Toute cette scène, parfaitement vraie, est d'une poésie exquise. J'ai vu ce petit jardin! Ah! Charlotte, je crois qu'en ce moment mon âme se mit aussi, comme celle de Werther, à faire des siennes !

Ce fut la dernière soirée de Gœthe à Wetzlar! Cette conversation des âmes, après la mort du premier des trois qui partirait, avait comblé cette âme aimante. Après le dernier baiser, il avait gagné sa chambre, il avait fait ses malles pour Francfort, et il avait écrit sur le premier papier venu ces mots à Kestner, qui les reçut le lendemain matin :

< TO septembre 177'2.

1) Il csi parti! nioii cher Kcsliiorî Oiiand vous aurez lu ce plij il sera parti ! Hemeltez le l)illel ci-joiut à Charlotte.

'12 l.tS OIUGl>ES i)K WKUTULH.

J'ai eu beaucoup de courage et de rernicté^ mais votre conversation m'a brisé. En ce moment^ je ne puis vous dire que... adieu! Si j'étais reste chez vous quelques instants de plus, je ne me serais pas retenu. Maintenant je suis seul, et demain je m'en irai. Ah! ma pauvre tète! »

Billet renfermé dans le précédent : Gœthe à Lotte.

« J'espère revenir, mais c'est Dieu qui sait quand, Lotte ! quels ont été mes sentiments pendant que tu as parlé ! Je savais que c'était la dernière fois que je vous voyais. Peutêtre, non, n'est-ce pas la dernière fois? Cependant, je m'en irai demain. — // est parti! Quel démon vous a entraîné à cette conversation?... Il s'est agi pour moi de cette teiTe, de votre main que j'ai baisée pour la dernière fois... Me voici encore dans la chambre où je ne retournerai plus... Maintenant, je suis seul, et il m'est permis de pleurer; je vous laisse heureux, je ne veux pas sortir de vos cœurs... Dites à mes garçons : Il est parti!... Je ne veux pas continuer...

Page 1