PREMIÈRE PARTIE
siip l'autel (le la Patrie. Curés, pasteurs, rabbins, viennent abjurer leurs vieilles haines, rej^retter les luttes passées, se promettre sincère amitié pour l'avenir, et sceller leurs serments du baiser traternel. A Monlélimar, le curé et le pasteur se jettent dans les bras l'un de l'autre. Les catholiques conduisent les protestants à l'église et donnent au pasteur la place d'honneur au chœur. Inversement, les })rotestants reçoivent les catiioliques au prêche et mettent le curé à la première place. A Clairac (Lot-et-Garonne) pasteur et curé ouvrent euxmêmes le bal patriotique qui termina la fédération * .
C'est à la fédération de Strasbourg (i3 juin 1790) qu'on procéda, pour la première fois à ma connaissance, à cette cérémonie du baptême civique qui, débarrassé de tout caractère confessionnel, deviendra l'un des sacrements du culte de la Raison. Je cite le procès-verbal :
(( L'épouse de M. Brodard, garde national de Strasbourg, était accouchée d'un tils le jour même du serment fédératif. Plusieurs citoyens, saisissant la circonstance, demandèrent que le nouveau-né fût baptisé sur l'autel de la Patrie.... Tout était arrangé lorsque M. Kohler, de la garde nationale de Strasbourg et de la Confession d'Augsbourg, réclama la même faveur pour un tils que son épouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant plus volontiers qu'on trouva par là une occasion de montrer l'union qui règne à Strasbourg entre les différents cultes'.... ))
Et le procès-verbal décrit la cérémonie, qui eut lieu en grande pompe. L'enfant catholique eut pour marraine i\/[me Dietrich, de la religion réformée ; l'enfant luthérien, M™® Mathieu, catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut prénommé : Charles, Patrice, Fikléré, Prime, René, De la Plaine, Fortuné ; l'enfant protestant : François, Frédéric, Fortuné, Civique. Quand les
1. D'après un article de M. Dide dans La Révolution française, t P'', p, 9.
2. Procès-verbal de La confédération de Strasbourg, iy,go, chez Ph.-J. Dannbach, imprimeur de la municipalité, in-8" (fonds Gazier).
deux ministres, luthérien et catholique, eurent terminé chacun leur ofTice et qu'ils se furent donné « le baiser de paix et de fraternité », au l)aptème relig-ieux succéda le baptême civique proprement dit :
« L'autel religieux lut enlevé. Les marraines portant les nouveau-nés vinrent occuper son emplacement. On déploya le drapeau de la fédération au-dessus de leurs tètes. Les autres drapeaux les entourèrent, ayant cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armée el du peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approchèrent pour servir de témoins. Alors les parrains deboul sur l'autel de la Patrie prononcèrent à haute et intelligible voix, au nom de leurs tilleuls, le serment solennel d'être fidèles à la Nation, à la Loi, au Roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la (constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi. Des cris répétés de Vive la Nation, Vive la Loi, Vive le Roi, se firent aussitôt entendre de toutes parts. Pendant ces acclamations, les commandants et autres chefs formèrent, avec leurs épées nues, une voûte d'acier * au-dessus de la tête des enfants. Tous les drapeaux réunis au-dessus de cette voûte se montraient en forme de dôme, le drapeau de la fédération surmontait le tout et semblait le couronner. Les épées, en se froissant légèrement, laissaient entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen des commandants des confédérés attachait à chacun des enfants une cocarde en prononçant ces mots : Mon enfant, je te reçois garde national, ^ois brave et bon citoyen comme ton parrain. Ce fut alors que les marraines offrirent les enfants à la patrie et les exposèrent pendant quelques instants aux regards du peuple. A ce speclacle, les acclamations redoul)lèrent. Il laissa dans l'àme une émotion qu'il est impossible de rendre. Ce fut ainsi que se termina une cérémonie dont l'histoire ne fournil aucun exem]>le. »