PREMIÈRE PARTIE
OÙ nous sommes, dans cette année 1791, année de Varennes, année critique à tant d'égards, les patriotes ont déjà pris l'habitude de se réunir dans des cérémonies ou fêtes civiques pour se communiquer les uns les autres leurs espérances, leurs craintes, leurs douleurs communes, pour commémorer l'anniversaire de leurs victoires sur le despotisme, pour honorer leurs morts illustres, pour exalter mutuellement leurs courag-es. Ces réunions civiques, laissées en général à l'initiative des citoyens, varient encore de forme, de caractère, de tendances dans toute la France. Celles-ci sont plutôt feuillantes, celles-là jacobines. Les unes et les autres ne s'opposent pas encore aux cérémonies catlioliques, elles font une place aux prêtres de la religion ancienne, une place plus ou moins importante. Mais il est visible que le catholicisme , le catholicisme épuré par la Constitution civile, n'est déjà plus dans la fête qu'un élément accessoire, dont on ne tardera pas à se passer. — Nous verrons tout à l'heure sous l'influence de quelles circonstances la coupure se fera entre la religion nouvelle et l'ancienne, comment cellelà s'opposera à celle-ci et tentera ouvertement de la supplanter.
Les Fédérations. — La première, non seulement en date, mais en importance, de ces cérémonies civiques où les Français communièrent dans le patriotisme, celle qui servit d'exemple et de modèle aux autres qui suivirent, celle qui donna véritablement naissance au culte révolutionnaire, c'est la Fédération, ou plutôt les Fédérations.
C'est pour réprimer les troubles, pour protéger les subsistances, pour rétablir l'ordre indispensable à la régénération de la chose pul^lique que se forment, après la Grande Peur, les premières fédérations, véritables ligues armées au service de l'Assemblée Nationale. Le sentiment qu'elles tiennent à exprimer tout d'abord, à proclamer bien haut, c'est leur contiaiice absolue dans le dogme politique de la toute puissance des représentants de la nation à préparer et à
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assurer le ])oiiheur public '. Elles ne doutent pas que les intrigues des méchants, les conspirations des « aristocrates », ne soient le seul obstacle <pii retarde l'iieure prochaine de la félicité générale et c'est pour déjouer leurs intrigues, leurs complots qu'elles ont pris les armes. Elles prolestent de leur soumission sans bornes à la Constitution, de leur ardent amour de la Pairie.
Et par Patrie elles n'entendaient pas une entité morte, une abstraction incolore, mais une fraternité réelle et durable, un mutuel désir du bien i)ublic, le sacritice volontaire de l'intérêt privé à l'intérêt général, l'abandon de tous les privilèges provinciaux, locaux, j)ersonnels. « Nous déclarons solennellement, juraient les Bretons cl les Angevins à Pontivy, le i5 février 1790, <]ue n'étant ni Bretons, ni Angevins, mais Français et citoyens du même Empire, nous renonçons à tous nos privilèges locaux et particuliers et que nous les abjurons connne anti-constitulionnels ' ». La liberté dont ils se proclament « idolâtres », ce n'est pas une liberté stérile, une liberté neutre, indilïé rente, mais c'est la faculté de réaliser leur idéal politi(pu' profondément unitaire, le moyen de bâtir leur cité future harmonieuse et fraternelle.
Si les fédérations furent avant tout un acte de foi dans le nouveau credo politique, elles eurent aussi d'autres caractères. Une conception générale de la société ne va pas d'ordinaire sans une vue d'ensemble sur l'Univers, sans une
1. La milice citoyenne de Luynes, en se constituant le 2 août 1789, déclare qu'elle a été encouragée d'ans son entreprise « par le dévouement de l'Assemblée nationale pour l'intérêt du peuple, par les motions patriotiques, par les discussions profondes et justes des Ijally-Tollendal, des Mirabeau, des Volney, des Siéyès, par tout ce que l'on doit attendre enfin de la renommée du courage, des vertus et des lumières d'un Bailly, d'un Lafayette, d'un Rabaut-Saint-Étienne, d'un Mounier, d'un Target, d'un Clermont-Tonnerre et de tant d'autres illustres soutiens de la vérité, de la justice et de la liberté ». Acte de confédération patriotique et de constitution provisoire de L'administration et de la milice citoyennes de la ville et cité de Luynes, arrêté en Assemblée générale le a août lySg. (Bibl. nat., Lb39 754H).
2. De liellec, Les deux fédérations bretonnes-angevines, dans La Révolution française, 1890, t. XXVIII, p. 32.
PHKMIÈRK PARTIE ^I
philosophie et sans une morale. Cette philosophie et cette morale, encore imprécises, commencent déjà à percer par endroits.
Très souvent des inscriptions., gravées sur l'aulel de la Patrie, avertissent les citoyens que les meilleures institutions politiques sont sansefïicacité, si elles ne sont doublées d'institutions morales correspondantes. Le credo politiqvie est ainsi lié à un credo moral. A Rennes, on lit sur une pyramide, élevée sur l'autel de la Pairie, cette phrase de Rousseau : « La Pairie ne peut subsister sans la liberté, la liberté sans la vertu ». A Lyon, sur les porti(|ues du temple de la ('oncorde est gravée cette maxime : « Point d'Etat sans mœurs, point de citoyens sans vertu, point de vertu sans liberté. » — Plus d'une fois ce sont les vieillards qui président la fête, comme s'ils étaient revêtus d'une sorte de magistrature morale. « A la grande fédération de Rouen, où parurent les gardes nationales de soixante villes, on alla chercher jusqu'aux Andelys, pour être à la tète de l'Assemblée, un chevalier de INIalte, âgé de 85 ans. A Saint- Andéol en Vivarais, deux vieillards de gS et de 94 ans, l'un noble, colonel de la garde nationale, l'autre, simple laboureur, prêtèrent les premiers le serment civique * »
Le culte de l'Etre suprême, la Théophilanthropie, le culte décadaire reprendront en les élargissant, en les systématisant, ces mêmes préoccupations morales.
Dans d'autres fédérations s'exprima d'une façon naïve l'admiration pour les découvertes de la Science, un vif amour de la Nature. A la grande fédération de Dôle (21 février 1790), une jeune tille vint au début de la fêle « avec un verre d'opti({ue extraire du Soleil le feu sacré et allumer dans un vase grec, placé sur l'autel, un feu qui donna subitement une llamme tricolore ^ » A Strasbourg, les cultivateurs qui figurent dans le cortège avec une char-
1. Michelet, Histoire de la Révolution, édition du centenaire, t. I", p. 469-
2. Maurice Lambert, Les fédérations en Franche-Comté, Paris, 1890, in-8.
42 LES ORIGIXES DES CULTES UÉVOLUÏIO.NNAIIIES
rue, (lé[)oseii( une ^erbe de blé sur l'autel de la Patrie.
Si dans la très grande majorité des cas, le clergé préside la c'éréuionie, qui s'ouvre par une messe solennelle, il se produit néanmoins çà et là quelques démonstrations anticléricales. Par la plume de Jacques Boileau, dont le frère Etienne jouera dans la suite un rôle considérable dans l'établissement des cultes révolutionnaires dans l'Yonne, les f*-ardes nationales de Saint-Brice, Gravant, Vermanton, etc., invitent l'Assemblée nationale à redoubler d'énergie contre le monstre du fanatisme : « Ah ! c'est le plus cruel de tous ; tel que ces tyrans ambitieux et féroces dont l'histoire nous offre tant d'exemples, il n'aspire qu'à verser le sang de ceux qui l'impiiètent et portent ombrage à son affreux despotisme. Frappez, frappez avec force cette tête altière. Une fois détruit, la paix et la concorde, qui seules font fleurir les États, vont renaître et nous serons tous heureux. » *
A Glamecy, un grenadier de la garde nationale, Ch. de Suroy, chante au banquet civique, qui termina la fédération, des couplets qui furent imprimés au procès-verbal : -
Si la noblesse et la calotte Insulte à notre dévouement RI', rlan, rlatamplan !
Qu'on nous les frotte Rlatamplan !
Tambour battant !
A Rennes, le procès-verbal dénonce ceux qui « redoublent leurs criminels efforts, emploient comme dernière ressource le poignard du fanatisme et les terreurs de la superstition- ».
Plus significatifs que ces incidents sans écho sont les réconciliations solennelles des prêtres des différents cultes
1. Les gardes nationales de Saint-Brice, Gravant, Vermanton, loyers, eic. à l'Assemblée nationale... (Bib. nat., Lb39 3498).
2. Fédération des gardes nationales du district de Clamecy le 27 mai lygo. (Bib. nat , Lb 33 8867).
3. Procès-verbal de la fédération faite à Rennes, le 23 mai ijgo, entre la garnison et la garde nationale de la même ville. (Bib. nat., Ll)39 8800).