‹ Les origines du chant romain; l'Antiphonaire grégorienChapitre 9 sur 65 · I. La liturgie juive · texte numérisé non relu

I. La liturgie juive

Lorsque l'P^glise chrétienne, il y a dix-neuf cents ans, prit naissance en Judée, rien, dans les formes publiques de son culte, ne la différencia du culte national des Israélites. Les premiers disciples, à Jérusalem, montaient au Temple pour prier (i) ; quand ils allaient prêcher la bonne nouvelle dans les pays proches ou lointains, ils s'adressaient d'abord aux synagogues de la dispersion, et, au moment où la liturgie hébraïque le permettait, ils annonçaient l'Évangile (2) ; le Maître luimême leur en avait donné l'exemple (3).

Mais, en dehors du culte extérieur, qui restait pour eux celui des autres Israélites (4), ils se réunissaient, après avoir célébré la liturgie officielle, dans la maison de l'un d'eux, pour la « fraction du pain « (5) ; c'est la partie de ce que nous appelons la Messe qui comprend, avec l'oblation du pain et du vin, la mémoire du dernier repas de Jésus, par la consécration et la communion c'est elle seule qui constitue par essence ce qui est proprement chrétien dans la liturgie.

Au bout de peu de temps, l'Evangile est annoncé aux païens, et, pour ceux-ci, l'assistance aux offices de la synagogue devenait impossible, en même temps que s'accusait la division entre les Juifs chrétiens et non chrétiens (6) ; aussi, l'Église déserte petit à petit la synagogue : continuant de célébrer en son particulier le sabbat et les fêtes légales (7), elle fait précéder la « fraction du pain » des lectures des Livres saints, des prédications, des actions de grâces, du chant des psaumes et des can-

(i) Luc, XXIV, 53 ; Act. Ap., m, i ; xxi, 26 ; xxii, 17, eic.

(2) Act., XIII, 5, 14, et surtout 1 5 et le reste du chapitre; xiv, 3 ; xv, 21 ; etc.

(3) Matth., IV, 23; IX, 35 ; xni, 54; Marc, i, 21-29, 59' '"• ' ; vi, » ; et surtout Luc, iv, I 5 et s., 31, 44, etc.

(4) Act., XI, 19 ; XV, I et s. ; xvi, i et s. ; xx, 6; surtout xxi, 23-27 ; et Paul lui-même dans sa défense au tribunal d'Agrippa, Act., xxvi, ii.

(5) Act., II, 46 ; XX, 7 ; etc.

(6) Act., XV ; XVII, 1-5, 10-12, 16-19; xviii, 4, etc.

(7) I Corinth., xvi, 2.

tiques tirés de l'Ecriture, à rimitation évidente du culte hébraïque.

Ainsi se forma la liturgie chrétienne, et, dans la concision des textes, saint Paul apparaît comme ayant été, peut-être, son principal organisateur (i).

De leur côté, lorsque les Juifs, vaincus par les Romains, chassés de leur patrie, se répandent dans les diverses nations, ils y retrouvent les synagogues de l'ancienne dispersion en possession de pratiques rituelles

(i) Sur l'ordre général de la liturgie: I Timoth., ii, i ; ce passage était considéré par les Pères comme un règlement liturgique; cf. saint Augustin, I£pist. 1^9; — sur la fraction: I Corinth., X, 16-17; "•> -0 cl s.; xiv, à rapprocher des rubriques de la A'.Say-r, (éd. Bryennios, Constantinople, 1883, in-8''; édition française, /ij Di'Xic/;^, avec un commentaire et des notes par Paul Sabatier, Paris, 1885, in-8'>) qui renferme la plus ancienne liturgie chrétienne, compilée au plus tard un demi-siècle après Jésus ; — sur l'usage du chant: Ephes., v, 18-jo ; Coloss., m, 16-17. Ces deux passages sont à peu près les mêmes : aux Éphésiens : « Soyez remplis Je l'Esprit- Sjint, vous entretenant dans les psaumes et hymnes, et cantiques spirituels, chantant et psalmodiant en vos cœurs au Seigneur, lui rendant grâces toujours pour tous, à Dieu le Père, au nom de Sotre-Seigneur Jésus-Christ " ; aux Colosséens : « Enseignez-vous et faites-vous connaître les psaumes, hymnes et cantiques spirituels, chantant en grâce en vos cœurs à Dieu.,., au nom de Notre-Seigneur Jèsus-(yirist, rendant grâces par lui à Dieu le Père, »

Ces deux passages à eux seuls demanderaient un long commentaire:

— Psaumes et hymnes : l'un est amplificatif de l'autre (cf. Constit. Apostol , 1. 11, c. 57, ï'tpôi -::; -o'j Aaê'O i|;aX),É-:(o 'jii-iryji;, IVligne, Patr. Gr., t. II, c. 728) ; cantiques spirituels, 'jioa! en grec, cantica en latin, est le terme liturgique désignant des passages poétiques de l'Écriture d'une facture analogue à celle des psaumes; ces deux vocables sont du reste la traduction exacte de tehillim et sir ; le livre hébreu des psaumes porte le litre générique de sefer tehillim, qu'on entend par 'i livre des hymnes ■> ; le titre ordinaire des psaumes est mizmor, mais ils sont aussi désignés par sir, expression que tous les interprètes latins rendent par canticum. C'est également le titre des passages poétiques de l'Ecriture auxquels nous faisons allusion ci-dessus; «ùôaî -vEJjiaT'.y.a'. pourrait aussi être traduit par: cantiques inspires. Les psaumes cl hymnes de ces deux passages parallèles de saint Paul sont donc les mizmorin et tehillim, le cantique est le sir. Nous ne croyons pas que cette explication ait été donnée jusqu'ici.

Un très ancien recueil des cantiques était attribué (par une tradition chrétienne) à Esdras. Cependant, le scribe inspiré n'est nullement l'objet d'une tradition juive analogue, malgré l'organisation liturgique qu'on fait remonter jusqu'à lui ; les liturgies juives ne chantent pas non plus ces cantiques, dont on trouve la première prescription dans saint Paul.

— Rendant grâces, etc. : a) il est à peine besoin de faire remarquer comment ce texte souligne éloquemment, dans la préface eucharistique, un passage commun à toutes les liturgies chrétiennes :... vous rendre grâces toujours et partout. Seigneur satnt, Père tout-puissant, éternel Dieu, par le (Christ Notre Seigneur, b) Or, celte prière d'actions de grâces, dans les plus anciennes liturgies écrites, correspond à celle de la liturgie juive d'Alexandrie, décrite par Philon : 0 -riov 'loooaiiov àpy tsssj; oj jjtoviv -j-ïp Ït:2vto; àvOsd'i-tov yvio'^;, iXÀi za". JTièp ■ciuv Tf,; ç'Ja;a)i; ^iipùi'i, 'ùSa-Oî, àipo^, zx; Tupôî. Ta; tï eùj'à; xa! -za^ eJ/apiiT'.à; TtotsÏTat. {De monarchia, I. II, c. vi.) c) La description de Philon s'applique très bien au Schémoné-esreh, et particulièrement à celui de mousaph du nouvel an juif, d) Cf. encore Act., xviii, 4, où l'on voit Paul, " le sabbat, disputant dans les synagogues, en insérant le nom de Seigneur Jésus ». On pourrait se rappeler que la préface d'actions de grâces portait dans certaines liturgies latines le nom de contcstatio. e Saint Paul avait écrit les lettres plus haut citées étant en prison, à Rome (Croit-on), où il avait prêché aux Juifs assemblés ; c'est aussi à Rome, moins d'un siècle après, que saint Justin, Apologia, décrit presque dans les mêmes termes la prière eucharistique.

— Saint Paul était fort apte à s'occuper de liturgie. Avant sa conversion, actif Pharisien, il fut 1 élève du naci Rabbi Gamaliel l'ancien, également converti, que nous honorons comme saint; celui-ci était fils de K. Siméon, peut-être celui de l'Kvangile (Luc, n, 25), et petit-fils du célèbre R. Hillel. Les 'ralmud rapportent à la présidence de R. Gamaliel plusieurs décisions liturgiques, et en particulier la pseudo bénédiction contre les ininim, qui peuvent être les chrétiens ; cependant, cette décision prendrait plutCit place sous la présidence de Gamaliel le jeune, quelques années après la ruine du Temple.

déjà peut-être quelque peu différentes des leurs. Certaines pouvaient garder des usages empruntés au culte primitif, tandis que les autres, constituées depuis le retour de la captivité de Bab\ione. reconnaissaient Esdras et les Pères de la Grande Synagogue pour les organisateurs de leur liturgie, selon l'enseignement rabbinique(rj ; déjà se m^anifestait donc la division cultuelle des Séphardim et des Askenazim, des rites orientaux et occidentaux, entre lesquels sans doute, dès l'origine, durent aussi se partager les chrétiens (2).

Les diverses communautés juives de la dispersion ont continué de se différencier jusqu'à nos jours par des liturgies variées ; cependant, à ouvrir au hasard l'une d'elles, on demeure frappé de l'étroite connexité qu'elle présente, non seulement avec ses congénères, mais encore avec les offices chrétiens correspondants.

Les dénominations des offices juifs se rattachent à l'ancienne liturgie du Temple, mise à l'usage des s\'nagogues vers le temps de la ruine de Jérusalem, c'est-à-dire dépouillée de la pompe extérieure des sacrifices et des oblations, qu'on ne pouvait célébrer que dans l'enceinte consacrée (3). Par exemple, l'office du soir a conservé le nom de Mincha, qui est celui de l'oblation, cérémonie pour laquelle David composa (à moins que le titre ne soit apocrj'phe), le psaume 141 (Vulgate 140), où ce Sacrifice du soir est nettement indiqué (4). Bien entendu, ce sacrifice et ce qui l'accompagnait a disparu de l'office des synagogues.

Le rit grec a intégralement conservé ce psaume pour l'encensement au même office ; le rit romain (aux vêpres dominicales) en a gardé seulement le versiculus (5) qui précède le cantique Magnificat pendant lequel on fait l'encensement. Que la cérémonie même de l'encensement dans les liturgies chrétiennes ne soit pas d'usage primitif, c'est probable (6), mais il n'en reste pas moins acquis que la prescription du psaume 141 (140) est des plus anciennes (7).

(i) Cf. tous les écrits rabbiniques où l'on traite de liturgie. C'est très certainement la renommée liturgique d'Esdras qui valut tant de célébrité au livre deutéro-canonique qui circula sous son nom antérieurement au iV siècle. C'est dans ce livre, rejeté par l'Eglise romaine dès le v« siècle, qu'ont été puisés quelques-uns des textes qu elle chante encore. Voyez également la très curieuse tradition des Eglises d'Afrique sur Esdras (dont j'ai parlé dans la note précédente à propos dès cantiques) ; cf. Dom Cabrol, Le Livre de la prière antique, Paris, igoo, in-H"», page a6, et Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, col. 639.

(2) Aussi loin qu'on remonte dans l'économie des liturgies chrétiennes, celte division apparaît, non point aussi tranchée, il est vrai, que dans l'état définitif de ces liturgies. -Mais, au m' et au ■v= siècle, cette différenciation était dé, à très nette.

(3) Cependant les Juifs alexandrins avaient construit un temple desservi par une hiérarchie sacerdotale avec un grand prêtre. Il fut édifié par Onias IV au temps de Ptolémée Philomélor (Josèphe, Antiq., xm, 6). C'est de la liturgie de ce temple que parle Philon, dans le passage cité plus haut.

(4) Verset 2.

(5) Ce verset est mentionné par saint Benoit, Régie, ch. xvii. [Pair. Lat., t. LXVI, c. 459.^

(6) Cependant on connaît, par un passage célèbre de Tertullien, la consommation considérable d'encens que faisait l'Église chrétienne, cent ans après sa constitution.

{7) Cf. Clément d'.Alexandrie, vers l'an 200, Slro„iala. v, vi, vu, (Patr. Gr., xvi, 456018.)

Sans doute on trouverait parfois l'explication de ce fait et d'autres dans les allusions des psaumes ou les circonstances spéciales pour lesquelles ils ont été composés.

Ainsi, il est assez naturel que le psaume ()o {^'ulgate 91, Boiium est coufilcri Domino), dont le titre original est : pour le Sabbat, continue toujours de faire partie de l'otTicc du samedi dans la Synagogue et dans l'Église ; il est explicable qu'on le retrouve ici et là dans le même office du matin (i), mais il est plus difficile de dire pourquoi tous les rits chrétiens se sont entendus avec ceux des Juifs pour chanter à la fm des autres psaumes, dans le même office, le psaume 148, dont aucun passage ne convient plutôt à ce moment de la liturgie qu'à un autre.

Il n'y a à cela qu'une réponse plausible : la communauté d'origine des unes et des autres. Il semble, dès un premier examen, que les premiers chrétiens aient voulu adapter à l'usage du culte la parole du Christ : « Je ne suis pas venu détruire la Loi, mais lui donner son complément (2). »

En conséquence, à l'office que les Juifs évangélisés célébraient en commun avec les autres dans les synagogues, et qu'ils étendirent aux païens convertis, on ajouta le « complément » de la « fraction du pain », avec des oraisons analogues à celles que la Synagogue emploie encore de nos jours, mais en y « insérant », comme saint Paul, le ncm de Jésus.

Qu'on le remarque d'ailleurs : nous ne comprenons point dans ces fondations premières de la liturgie chrétienne ce que le symbolisme a pu inspirer par la suite. Des rits tels que ceux de dédicace et de consécration ; la procession aux fonts de baptême et l'aspersion du peuple par le célébrant à la vigile de Pâques et de Pentecôte ; l'emprunt aux prophètes du texte Vidi aqiiam : « J'ai vu une eau qui sortait au côté droit du Temple, etc. », du Sitieiites: « \'ous qui avez soif, venez aux sources, etc. (3) » ; tout cela peut fournir matière à rapprochements intéressants, mais ne relève point de l'histoire des origines. Ce sont des souvenirs, des imitations, par lesquels les chrétiens, après la paix de l'Église, pensaient se rattacher au vieux culte du Temple.

Mais là encore, en plein iv^ siècle, comment, nous le demandons, des chrétiens d'origine grecque ou romaine auraient-ils. par simple amour de l'antiquité, recherché ces rapprochements (4) ? Comment a-t-on

(1) Verset 2 : pour amwnu-r dès le matin U misàUorde.

(2) Matlh., V, 17. nXripôjaat, que l'on traduit souvent pai- nccomf-lir, signilie aussi, et préléiablemcnt, compléter, d'où la traduction précédente.

(3) Isaïe, Lv, I.

(<)) Qu'un Origènc, un Jérôme, un Hilaire, ayant étudie à fond la tradition rabhiniquc, ait eu CCS idées, cela n'est poinl étonnant; mais comment les aurait-il communiquées à la masse?

continué d'invoquer \e Dieu de Jios pères Abraham, Isaac, Jacob, dans des prières admirables qui datent précisément de ces siècles de formation (1) ?

C'est qu'il y a eu autre chose que le besoin purement subjectif de se rattacher aux pères d'Israël ; il y a eu le ferment matériel des communautés juives passées à la foi chrétienne. Il y a eu, dès l'origine, l'Eglise de Jérusalem, dont le premier évêque, d'après les traditions conservées par Hégésippe (2}, avait l'autorisation d'entrer dans l'enceinte du Temple réservée aux prêtres ; il }' eut la perpétuité de cette Église, dont au moins quinze évéques, jusqu à la ruine définitive delà ville sainte par Adrien, appartinrent à la nation juive ; il 3' a eu les communautés judéo-chrétiennes existant encore en plein quatrième siècle (3) ; les conversions de divers personnages comme saint Epiphane (4), comme ce rabbin de Tibériade dont il nous raconte l'histoire, et qui le fit demander pour recevoir de lui le baptême.

Or, à cette époque, la liturgie des synagogues était constituée depuis longtemps (5). La Mischna, dans son second traité {Seder Moed), traite en douze ordos liturgiques de la célébration du sabbat et des fêtes ; d'autres ordos du même genre se trouvent en d'autres sedarim. Or, l'on sait que la Mischna, dont les plus anciennes traditions remontent au temps d'Antiochus Epiphane, fut définitivement rédigée au cours du second siècle de notre ère, et terminée vers l'an 21g par le naci R. luda. Elle est écrite d'après les décisions canoniques, théologiques et rituelles, depuis celles attribuées à Esdras et aux Pères de la Grande Synagogue jusqu'à celles rendues au moment de la dispersion définitive. Le rabbi Jean, fils d'Eliézer, commenta lui-même en entier, vers la fin du troisième siècle, le traité Moed, dans la Ghemara (Talmud)dite de Jérusalem, achevée à Tibériade dans le cours du iv^.

Ce même seder fut également commenté par les rabbins babj'loniens dans leur Ghemara {Talmud de Babylone), commencée vers l'an 367 par le naci Asché, et achevée vers l'an 5oo. Si nous y joignons le Seder Olain raba,dun^ siècle, et le « rouleau des jeûnes » composé par un rabbin

(i* Riluale Ron:an:<.m, passim, par exemple pour le baptême ou les morts. 2) Hypomnemaia, 1. V, dans Eusèbe, Hist. eccL, ii, 23 (Patr. Gr., t. XX, col. 195 et s.). Le martyre de saint Jacques est un des plus remarquables épisodes de la formation delà communauté chrétienne de Jérusalem.

(.3) Et même beaucoup plus tard en quelques pays d'Orient : J. Pargoire, L'Église byzantine de 527 ij S.47, Paris 1905, p. 283 ; F. Cumont, La conversion des Juifs by:^antins au IX" siècle, extrait de la Revue de l'Instruction publique en Belgique, 1903.

(^) Voyez sa vie et le récit de sa conversion, Patr. Gr., t. XL! col. 2^.

(5) Cf. Glaire, Introduction historique et critique au.x livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, Paris. 4' édition, 1869, t. Il, p. 400 et s.; Ledrain, Histoire d'Israël, Paris, 1882, in-12, p. 223 et E. ; E. Schiirer, Geschichte des jùdischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi, 4" éd., Leipzig, 1902, § 24 ; Biichler, Die Priester und der Cultus in letzten Jahrgehut des Jerusalemischen Temples, Wien, 1894, in 8" ; Frelté, Vie de Notre-Seigneur, ], ch. x.\, Paris, 1892, in-8»; etc.

de Jérusalem avant la ruine du Temple, nous verrons comment la documentation se précise et s'impose à l'attention critique (i).

La thèse que nous présentons devient donc très nette : non seulement, dès ses premières années, la liturgie chrélieniie est modelée sur la liturgie primitive et rudimentaire des Synagogues (et en partie du Temple), mais encore elle reste tributaire de ses développements pendant quatre siècles, grâce à l'appoint que lui fournissent, en dehors des recherches des hébraïsants contemporains, les conversions juives. Le chant, partie intégrante de la liturgie, est passé par les mêmes phases.

En dehors de la prière, d'abord particulière, aux heures de tierce, de sexte, de none (2), dès une très haute antiquité, les principaux offices hébraïques traditionnels comprennent, pour les veilles de sabbat et de fête, un office de vigile, dont les éléments sont passés à la vigile chrétienne nocturne. Cet office est, chez les Juifs, célébré la veille au soir, commencement fictif — et hébraïque, remarquons-le — du jour liturgique.

Il y a un office nocturne ; un premier office matutinal, nnnur, un office complémentaire, ^D^^a (ces deux offices sont réunis à certains jours); enfin un office vespertinal, -n;o, r« oblation », le « sacrificium vespertinum » de la Vulgate. Les principaux éléments de ces offices sont une partie de louange, où domine le chant des psaumes, une partie déprécatoire, avec des oraisons, des bénédictions, des litanies (i32^n 13UN) aux jours de pénitence ; une grande prière eucharistique analogue comme idées à la « praefatio » ou F « anaphora » des rits chrétiens, s'enchaînant au chant du Kadosch [Sanctits] par le chœur (3).

(i) Kranck, La Cabbale, Paris, 1843 > Drach, De l'h.it moitié etitrc l'Hglise et /.i Syim.ïoi'ue, Paris, 1844, a vol. in-8», pages 123 et s. ; anicle T.ilmuJ, dans VEncyclopiJie du XIX'' siècle, t. XXIII, p. 3)8 et s , Paris, 1846 ; etc., et surtout la traduction du Talmud de Jérusalem, entreprise en 1871 par M. iVloïse Schwab, Paris, in-8"; cL Revue des études juives,\..\\\, pp. 205-220, D' Hoffmann, Die eiste Mischna, dans Jahreshericht des Rahbiner-Seminars zu Berlin, Berlin, 5642 (1881-82); Jastrow, The hislory and tUe future of Ihe text of the Talmud. in-S», 1897.

{2) Cependant, il a pu y avoir aussi à ces heures une prière publique ofliciclle : Act. Apost., m, I ; cf. S. Cyprien, de Oratione Dominica, n° 34 {Patr. Lai., t. IV, col. 5.11), qui les nomme horas antiquitus ohservatas ; Tertullien, de Jejuniis, c. .\ : Clément d'Alexandrie, op. cit.; etc.

(3) On comprendra qu'il me soit impossible de mëtendre ici sur la forme liturgique de ces éléments ; j'ai note d'intéressants rapprochements entre le formulaire de la Aïootyr, et celui des liturgies juives, art. Ad complenduni, dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie^ col. 462-463. Je signale donc en passant : les prières débutant par l'invocation à « Dieu », Il Seigneur [Éternel] notre Dieu », etc., et suivant un développement conservé dans les oraisons chrétiennes : exposition, demande, doxologie ; I'a-mkn répondu au célébrant ; la sortie du livre saint (la Thora) de l'arche et sa présentation au peuple, qui répond : A toi. Seigneur, grandeur, puissance, gloire, etc. ; la forme de la prière eucharistique (HIU."' nUCUf que j'ai déjà mentionnée à propos de saint Paul, avec sa Kedouscha finale ; on pourra noter que le te.xie de celte prière (variable suivant les fêtes, comme la préface latine), offre pour le Mousaph du nouvel an un certain rapport avec le passage de Philon plus haut cité. On peut noter encore les inclinaisons de tête, les bénédictions prononcées sur le peuple avec les mains étendues, la division de l'année liturgique en saisons d'été et d'hiver, les lectures d'Isaïe pour les jours de pénitence, le chant solennel àe.\'Haccdicsei du Confitemini ii Pâques, les formules des prières des

Il est donc parfaitement explicable que le rit et l'ordonnance de l'office juif aient une foule de points de contact avec ceux des Eglises chrétiennes, et c'est,, nous semble-t-il, éclairer notre thèse d'une façon très vive, que de réunir en tableaux d'ensemble ces rapprochements suggestifs :

Quelques remarques à propos de ces tableaux. Les liturgies chrétiennes ont subi, dans les premiers siècles, quelques modifications dues à deux ordres de faits : la formation de la messe comme office détaché des autres ; l'intercalation d'éléments, tels que les nocturnes, empruntés à l'usage des solitaires de réciter le psautier en entier chaque jour avec les cantiques de l'Écriture. De plus, quelques éléments nouveaux ont été ajoutés, tels qu'en certaines liturgies les oraisons placées après les psaumes, le chant d'un verset alléluiatique avant l'évangile, l'intercalation de certains rits ou de certains chants variant suivant les liturgies ; nous avons évité de faire entrer ces additions en ligne de compte (i). Voyez ci-après, page 12, l'office de la vigile.

agonisants et des défunts, etc. Ajoutons que les formulaires euchologiques en général offrent, à l'égard des liturgies chrétiennes, des rapprochements particuliers avec celles de la DiJjkhe, des Constitutions apostoliques, du Testamentum, c'est-à-dire les plus anciennes liturgies syriennes connues, et, en Occident, avec la liturgie mozarabe. Nombreu.x également seraient les rappro» chements à faire entre les rituels pénitentiaires, les péricopes de l'Écriture dites à certaines fêtes, et fixées dès le temps d'Antiochus Epiphane. En résumé, on peut dire que le rituel juif est tout entier passé dans les liturgies chrétiennes, à part quelques passages visiblement interpolés, ou modifiés, comme la pseudo-bénédiction contre les Minim, bien que rapportée au temps de Gamaliel, etc. Cf. dans la Revue des études juives : S. Reinach, Le prophète Élie i-ins le lituel, t. II, p. 290-3 ; Derenbourg, Quelques observations sic le rituel, t. XIV, p. 26. Ce sont précisément ces interpolations qui ont donné lieu aux condamnations portées à plusieurs reprises par les papes contre le rituel de la synagogue.

(i ) Nous prenons comme type de liturgie juive celle du rite allemand, suivi aussi dans une partie des synagogues Irançaises ; il est facile à tout le monde de se référer aux livres d'office de ce rite, publiés avec traduction française à l'usage des fidèles, tels que : Traduction des prières journalières de la synago^'ue, Paris, 5579 (1819), in-12, avec approbation des grands rabbins, etc. ; Prières d'un cœur Israélite, la première édition est de Strasbourg, 1848, in-i6 (les plus récentes sont de Paris), publiées par la Société consistoriale des bons livres.

La liturgie grecque est citée d'après le colloque de Jean et de Sophrone avec l'abbé Nil, qu'on fait dater du \' ou du vi* siècle (Pitra, Juris eccles. graec. hist. et monum., t. II, 220), complété par le textus receptus de l'OpoX'Jviov. On remarquera 1 insertion des nocturnes, dus aux solitaires, au milieu de l'antique opOpoc. La messe de cette liturgie est donnée d'après les meilleurs documents, tels que ceux publiés par Brightmann, Liturgies eastern and western, in-S°, Oxford, 1896.

La liturgie gallicane, d après la règle d'.\urélien d'Arles (■{• 551), (Pa/r. Lat., LXVIII, ^g"!'; cf. la règle du .Maître, c. 23 (id., LXX.\VIII, 003'. Pour la messe, cf. notre Histoire du chant liturgique d Pans, i, Paris, 1904.

La liturgie bé.védictine, d'après la règle originale de saint Benoît (t 5-) 5:, (id., LXVI, 400 et s.l. La liturgie romaine, d'après les plus anciens documents, dont on trouvera des citations tout au cours de cet ouvrage.

La liturgie ambrosienne, d après le Breviarium et le Missale ambrosianum à l'usage de Milan (n'importe quelle édition), ou Paléographie musicale, t. VI, préface; Solesmes, 1900.

Nous citons les psaumes d'après le texte latin de la Vulgate ordinaire ; nous distinguons les éléments liturgiques par trois caractères différents, suivant qu'ils se rencontrent en une, deux, trois ou plusieurs liturgies.

Sur l'usage des cantiques au iv» siècle, on consultera le De bono psalmodiae, édité d'abord par Gerbert, Scriptores, i, 9, et attribué alors à saint Nicetius ou Nicetus, évéque de Trêves, 532-568. Les travaux et découvertes modernes ont restitué cet ouvrage à saint Niceta de Remesiana, en même temps que le Te Deum. Dom G .Morin est le premier qui se soit occupé de ce remarquable écrivain. Cf. Revue biblique vi, 2S2 et Revue bénédictine, Maredsous, t. XI. 49- 77 ^' )37"t5 '• ''^'' 96-'Oi ; Rassegna gregoriana, iv, 251-4.

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