Révolutions de France et de Brabant , n
2. Elle était longue et d’un lyrisme égal à celui du discours. On la trouve dans le même numéro des Révolutions de France et de Brabant.
3. Elle n’était pas absolument nouvelle; car, d’après le Rôdeur français du 13 février 1790, une dame Desormeaux avait déjà proposé d’élever le «temple» du pouvoir Législatif « sur les débris delà Bastille», Théroigne avait-elle lu ce numéro du Rôdeur français ?
si l'étincelant esprit de Camille Desmoulins ne nuisit point en beauté à la fidélité de sa mémoire dans la reproduction du discours. Assurément, Théroigne l’avait écrit, comme en 1792 elle écrira celui qu’elle prononcera à la Société fraternelle des Minimes ; mais le texte de celui-ci, imprimé, a survécu; et c’est la comparaison de ce second discours, et aussi d’un placard de 1793, signé Théroigne, avec l’espèce d’ode en prose qu’on vient de lire, qui nous a fait penser qu’au moins une part du somptueux de cette ode était due au galant enthousiasme patriotique de Desmoulins. Non pas, certes, que l’oraison de 1792 et même le placard manquent d’éloquence. Si Théroigne n’eut jamais une syntaxe bien sûre, elle eut le souffle. Ce qu’on ne retrouvera pas quand, à leur date respective, nous donnerons le meilleur de ses deux seules productions connues, c’est l’éloquence imagée de la harangue aux Cordeliers ; c’en est l’éclat « oriental », suivant une épithète à moitié ironique de F Observateur du 4 mars 1790, dans un long article très curieux.
Aucun historien n’a signalé cet article, critique philanthropo-royaliste de la motion de Théroigne, d’autant plus intéressante qu’elle n’est pas injurieuse ni même dure, et au début de laquelle sont à noter ces lignes, moitié plaisantes, moitié sérieuses, sur Théroigne elle-même : « Cette jeune héroïne joue dans notre révolution un rôle aussi brillant que celui de Gildippe et de Clorinde au siège de Jérusalem ». Mais voici les réflexions, humanitaires et contre-révolutionnaires à la fois, du journal sur la motion :
1° « Mademoiselle Théroigne a-t-elle réfléchi à la misère profonde et universelle où le royaume est plongé ? Se fait-elle une idée juste des sommes immenses
qu’il faudrait consacrer aune telle entreprise?)) Etc...
2° Avant de songer à construire un temple de la Liberté, parfaitement inutile, il serait bon de remédier aux effets de la « monstrueuse inégalité des fortunes » .
Contemplez (V Observateur s'adresse à Thér oigne), si vous en avez le courage, ces quatre mille malades entassés dans une seule maison, distribués quatre à quatre, six à six, dans des lits ou circule un air pestilentiel que la santé la plus robuste n’affronte pas sans danger ; parcourez le dépôt affligeant où sont recueillis par la religion et l’humanité ces enfants délaissés par les auteurs de leurs jours, et dont la corruption des mœurs et la misère du peuple ont rendu le nombre si effrayant qu’à peine les plus abondantes largesses pourraient-elles suffire à leurs besoins. Voilà, si vous avez de l’éloquence et des entrailles, voilà les objets qui sollicitent l’appui de vos talents.
3° Enfin, il est absurde de « vouloir multiplier les édifices d’une ville déjà presque déserte, qui se dépeuple encore tous les jours» ; et « il vaudrait mieux se renfermer dans les bornes d’un silence modeste que de se donner ambitieusement en spectacle pour faire de pareilles motions ». — C’est le mot de la fin, et le plus sévère. (* II).
Pour un autre Observateur , /’ Observateur féminin, ou plutôt l’Etoile du Matin, car c’est le nom que prit l’Observateur féminin à partir du second numéro1, le seul but de Théroigne avait été de faire du bruit : « Mademoiselle Théroigne étonne les Cordeliers, fait rire Paris et prétend à une grande illustration. » (N° 5). Ce n’était pas encore bien méchant, cela n’a même d’intérêt qu’au point de vue documentaire, comme
1. Cette feuille soi-disant rédigée par Mmo de Verte- Allure, « ex-religieuse», n’eut que cinq numéros (mars 1790).
une preuve nouvelle de l’accroissement de célébrité que valut à la patriote sa proposition fastueusement bizarre. Mais, en juin, il parut un Nouveau dictionnaire français , à V usage de toutes les municipalités , les milices nationales , et de tous les patriotes , composé par un aristocrate, dédié à V Assemblée, dite nationale, où se trouvait cette notice :
Théroigne. Courtisane du second ordre, habitant en hôtel garni, vivant conjugalement avec Populus, Mirabeau et tous les faquins qui se présentent la bourse à la main. Cette héroïne de boudoir fait des motions dans son district ; elle trouve le roi trop bien logé et l’Assemblée trop mal, comme si Cartouche et sa bande l’avaient été aussi bien. Mademoiselle Théroigne, par son courage mâle, son patriotisme, sa fougueuse éloquence, ferait oublier son sexe et l’oublierait peut-être elle-même sans les fonctions augustes qui le lui rappellent journellement et dont les amateurs de physique expérimentale ne lui permettent pas de se dispenser.
Mais il nous faut revenir à l’article de Camille Desmoulins ; car Théroigne, en se rendant au club du district des Cordeliers, n’avait pas eu seulement l’espérance d’y faire réussir une motion extraordinaire : elle voulait, de plus, demander son admission au district « avec voix consultative », et, sur ce point, elle fut déçue. « L’Assemblée, dit Camille Desmoulins, a suivi les conclusions du président, qu’il serait voté des remerciements à cette excellente citoyenne pour sa motion; qu’un canon du concile de Mâcon ayant formellement reconnu que les femmes ont une âme et la raison comme les hommes, on ne pouvait leur interdire d’en faire un si bon usage que la préopinante; qu’il sera toujours libre à mademoiselle Théroigne et à toutes celles de son sexe de proposer ce qu’elles croiraient avantageux
THÉR01GNB DE MÉRICOURT
à la patrie; mais que, sur la question d’état, si la demoiselle Théroigne sera admise au district avec voix consultative seulement, l’Assemblée est incompétente pour prendre un parti, et qu’il n’y a lieu à délibérer. » Document précieux pour l’histoire de la femme, du féminisme et surtout de Y antiféminisme pendant la Révolution.
N’est-ce point piquant et significatif en effet, le district des Cordeliers s’appuyant sur une décision d’un concile pour reconnaître aux femmes une âme intelligente, et promettant bien, en conséquence, d’entendre « toutes celles» qui croiraient avoir à proposer quelque chose d’utile, mais refusant à Théroigne même, qu’il vient d’acclamer, l’admission « avec voix consultative seulement » ?
Mélange de féminisme et d’antiféminisme où celuici, en définitive, l’emportait de beaucoup. Sous des concessions d’ordre psychologique, et aussi d’intérêt patriotique, c’était le droit de cité , suivant l’expression de Condorcet, maintenu par le district comme l’apanage de l'homme , au sens viriliste du mot. Sens que la Déclaration des droits venait de consacrer, mais par une véritable fraude inconsciente de l’orgueil et de l’égoïsme masculins sur la valeur étymologique et philosophique du terme, car homo ce n’est pas vir, c’est l’être humain en général, et, de fait, quand Pascal, par exemple, ou Descartes ou Voltaire dit l'homme , tout le monde entend bien qu’il s’agit de l’espèce humaine, considérée dans son unité profonde de nature. Cette unité, la Constituante se la masqua, un peu, il est vrai, — nous avons souligné ce point dans notre étude sur Olympe de Gouges, — parce qu’elle avait peur de la reine, Si elle eût accordé aux femmes la
capacité politique, comment les eût-elle exclues de la régence? Mais enfin, c’est bien par une tricherie verbale, monstrueusement naïve, du moi viril qu’elle put ouvrir la Déclaration des droits par cette phrase :
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux endroits », et bannir aussitôt, sans se croire illogique, de la cité fondée sur ce principe, la moitié du genre humain. Il y eut, d’ailleurs, un antiféminisme révolutionnaire doctrinal dont les Révolutions de Paris furent l’organe le plus doctoral, et auprès duquel les « conclusions » du président Paré se transfigurent en quelque sorte, deviennent tout à coup d’un libéralisme admirable.
Mais la campagne antiféministe de l’important journal de Prudhomme ne commença qu’en février 1791 ; et nous aurons une occasion toute naturelle de la faire connaître, quand, en 1792, nous rencontrerons Théroigne prêchant un féminisme militaire auquel, assurément, elle ne pensait pas en 1790.
La première partie de sa vie politique s’arrête à la fin de mars.
Il est bien établi qu’elle était encore à Paris au commencement de mai. Le 7 de ce mois, elle faisait au Mont-de-Piété un dernier emprunt de 809 livres sur une bague d’un fort brillant; mais il n’y a plus trace de son rôle après la disparition des Amis de la loi. Et, chose curieuse, la liste de ses emprunts rue des Blancs-Manteaux témoigne d’un changement d’existence précisément vers la fin de mars. En effet, du 3 mars au 7 mai, nul recours à la banque charitable, qui, — frappant contraste, — en moins de cinq mois, du 16 novembre 1789 à ce 3 mars, avait prêté à l’hé-
roïne près de 5.500 livres. En octobre, et dans la première quinzaine de novembre, les emprunts avaient été faibles. Le 10 octobre, elle avait eu 140 livres d’un porte-huilier avec ses bouchons; le 29, d’un étui d’or, 80 livres ; le 2 novembre, 60 livres d’une cuillère à ragoût et d’un couvert ; le 14, enfin, 58 livres de deux couverts d’argent. Mais, le 16, elle engageait deux tables de bracelets avec 52 diamants pour 2.080 livres; et cela ne lui permit pas d’aller plus de trois semaines : le 9 décembre, elle se faisait prêter 1.100 livres sur un collier de brillants. En janvier, sans doute, pas d’engagement; mais, le 1er février, elle met au Mont-de-Piété une boucle d’oreille à brillants pour 1.080 livres; et, le 3 mars, c’est une autre boucle d’oreille, à chaîne de brillants, qui lui vaut un prêt de 1.215 livres (Demarteau). Ainsi, pour se soutenir dans son personnage de dame politique, se ruinait, à l’insu de ses familiers, l’ancienne courtisane.
Le changement d’existence dont témoigne la liste des emprunts est du reste mentionné et brièvement précisé dans l’autobiographie. Il fut accompagné d’une nouvelle métamorphose nominale: Théroigne s’appela Mme Poitiers. ( Les Confessions , p. 124). Ce qui doit faire supposer qu’elle avait quitté l’hôtel de Grenoble. Quatre ou cinq semaines elle vécut « à l’écart »,dans ce Paris où la presse royaliste ne cessait pas de s’occuper d’elle, puis l’idée lui vint de retourner en Belgique pour y vivre encore plus économiquement. Du moins, « la médiocrité » de sa « fortune », comme elle l’écrivit à Perregaux dans sa lettre du 26 août, fut une des raisons de cet exil dans sa patrie, autour duquel poussa en 1791 une légende de mission révolutionnaire que nous aurons à détruire. Mais la meme lettre altérait la
vérité de ces mots : « Ce n’est pas la peur (d'un décret de prise de corps) qui m’a fait partir » ; l’autobiographie avoue cette peur, qui eut sa part, trop légitime, dans la détermination de « Mme Poitiers ». Des amis (Théroigne en avait conservé tout de même) l’informèrent des dispositions du Châtelet à son égard, et elle se laissa « effrayer ». (Ibid., p. 125)1. Même nous inclinerions à penser que les conseils de ces amis ne furent pas étrangers à son changement d’existence et de nom. On n’a sans doute pas oublié que la déposition du curé Veytard est du 9 mars.
Avant la fin de mai elle était à Marcourt.