‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 30 sur 69 · Les Confessions , p · texte numérisé non relu

Les Confessions , p

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Une motion à cet effet, qui fut rédigée par M. Romme et quelques autres, et que le peuple signa, fut adoptée : sept cocardes furent données aux sept membres du Comité de la Constitution ». De son côté, rédigeant un mémoire sur l’association « vraiment populaire » qu’il eût désiré voir sortir du petit club, Romme, en janvier ou février 1790, déclarait : « Le projet qu’on esquisse ici est le résultat de plusieurs conversations où Mlle Théroigne a exposé de quelle importance serait dans ce moment-ci un établissement qui aurait pour objet de faire connaître le degré et les moyens d’influence de chaque membre de l’Assemblée nationale 1 ». Preuve que la prisonnière de Kufstein ne mentit pas en s’attribuant l’initiative de la fondation du club; et curieux témoignage d’une collaboration qui pourrait d’abord surprendre entre 1’ « espèce de quaker » et la ci-devant demi-mondaine. «Cette première vue, poursuivait Romme,... s’est agrandie. D’autres... sont venues » s’y « joindre » ; et enfin — dans la pensée de Théroigne, comme dans celle du futur montagnard, voilà l’admirable — il s’était agi de ceci :

« Donner une nouvelle impulsion aux mœurs ;... élever le peuple à la dignité de ses droits ;... l’éclairer sur ses vrais intérêts et sur le degré de confiance et d’estime qu’il doit au zèle, aux lumières et aux vertus de ses représentants à l’Assemblée nationale;... lui développer les avantages de la Révolution pour assurer son bienêtre;... propager, autant qu’il est possible, la connaissance des opérations journalières de l’Assemblée;... réveiller le patriotisme éteint de quelques âmes molles

1. Cité par M. Marcellin Pellet, qui avait eu « la bonne fortune de trouver des documents autographes provenant de la succession de Gilbert llomine et relatifs au club des Amis de la loi ».

THÉROIGNË DE MÉRICOURT

et craintives;... contenir les esprits trop exaltés qu’un excès de zèle peut égarer;... épargner aux lecteurs impatients la recherche laborieuse et rebutante d’un franc patriotisme dans la multitude de brochures et de feuilles périodiques dont nous sommes inondés;... offrir aux bons citoyens un choix tout fait dans un cabinet de lecture ouvert aux associés;... correspondre avec les provinces pour y répandre les bons livres et les belles actions, et en recevoir de nouvelles lumières, de nouveaux motifs d’encouragement;... rassembler, comme dans un foyer, les rayons épars de l’opinion publique, et dissiper les nuages dont les âmes noires, viles et hypocrites, s’efforcent de l’obscurcir pour alarmer le peuple;... en diriger la lumière épurée sur un tribunal libre de censure, dont les décisions, marquées par la sagesse et la maturité, acquerront un caractère imposant et redoutable pour ceux qui trahiront la cause publique, mais consolant pour ceux qui ont le courage du bien1 ».

« Elever le peuple à la dignité de ses droits! » Ces mots surtout sont à retenir. Ne disent-ils pas que Théroigne regardait l’éducation des masses comme la condition maîtresse d’une révolution durable ? Et c’est donc que la prétendue « furie » des Goncourt était, en réalité, aussi intelligemment démocrate qu’elle pouvait l’être ardemment. Puis n’est-il pas frappant qu’un des points du programme fût celui-ci : « contenir les esprits trop exaltés qu’un excès de zèle peut égarer » ? Ligne à illustrer de cette autre, de Ghoudieu sur l’héroïne : « Je ne lui ai jamais entendu professer que des principes très libéraux et sans exagération. » Et pourtant

1. Etude historique et biographique sur The'roigne de Méricourt , par M. Marcellin, Pellet, pp. 39-41.

Ghoudieu ne put l’entendre qu’en 1792 et 1793, car il ne vint à Paris qu’en 1791, envoyé à la Législative par le département de Maine-et-Loire, alors que Théroignc était encore en Autriche.

Mais le petit club ne grandit pas. Suivant l’expression même de sa fondatrice, ce fut jusqu’au bout un « club naissant ». [Les Confessions, p. 122). Il en mourut, — vers la fin de mars, — après une vingtaine de séances, où se trouvèrent, chaque fois, « douze ou treize membres ». [Ibid.). Parmi les noms des adhérents connus, il faut relever celui de Bosc, l’ami de Mme Roland, et celui du journaliste Maret, futur duc de Bassano. Théroigne, dit M. Marcellin Pellet, demanda l’admission de son frère aîné, qui, revenu à Paris en 1790, vivait avec elle; mais il fut « écarté par la raison qu’il ne parlait pas suffisamment le français » Elle aurait voulu attirer Sieyès. Elle lui porta des cocardes; il « vint chez moi pour me remercier ». [Les Confessions , même page). Mais il ne s’affilia pas aux Amis de la loi; et, quand la Société eut disparu, c’est inutilement que Théroignc essaya d’en former une autre. «Je n’étais guidée dans toutes mes propositions que par l'amour du bien et la gloire à acquérir en me rendant utile à la nation; mais je n’avais pour cela ni assez de talents, ni assez d’expérience, et j’étais femme ». [Ibid., p. 124) L

1. Les premiers renseignements sur le club des Amis de la loi furent apportés, en 1883, par M. de Vissac, dans un volume intitulé : Romme le Montagnard. Malheureusement, M. de Vissac rééditait contre Théroigne les calomnies accueillies par Lamartine ; il poussait même la confiance envers l’auteur de Y Histoire des Girondins jusqu'à le piller, car il lui empruntait sans le citer une dizaine de formules éclatantes. Gela, pourmieux attendrir sur Strogonotî dont il faisait une victime de l’amazone, « femme fatale à l’inexpérience et à la jeunesse », disait-il, tirant ici sa prose de son fonds. Bien entendu, il ne donnait aucune preuve.

J'étais femme ! M. Marcellin Pellet assure qu’une des questions dont elle s’occupa dans son club fut celle des droits de la femme. Elle sentait vivement, comme elle l’écrivit à Kufstein, « la force... de l’orgueil et des préjugés masculins». {Les Confessions , p. 123). N’avaitelle pas « tous les jours » à subir, parce que femme, quelque humiliation? Dans les « tribunes de l’Assemblée», des aristocrates « me décochaient des sarcasmes sans relâche ». Et certains patriotes même, « au lieu de m’encourager, de me défendre et de me rendre justice, me tournaient en ridicule ». ( Ibid ., p. 125). Le dimanche 14 février, jour où l’Assemblée se rendit à Notre-Dame pour un Te Deurn , plusieurs députés, ayant vu Théroigne dans la foule, l’invitèrent à « marcher avec eux en procession » ; et, toute fière, elle fit « dans leurs rangs une partie du chemin»; mais bientôt il y eut des plaisanteries, des prêtres F « apostrophèrent », et elle crut devoir se retirer. Cependant « nombre de gens, comme moi, marchaient en procession avec les députés... Mais c’étaient des hommes ». {Ibid., p. 123).

Elle déclare, néanmoins, que la plupart des Constituants patriotes s’étaient pris d’estime pour elle. C’est, d’ailleurs, vers la fin de février qu’elle remporta le plus grand succès, peut-être, de sa carrière. Succès immortalisé par des pages enthousiastes de Camille Desmoulins L L’auteur des Révolutions de France et de

Sous le nom d’Otcher, qui était son nom de guerre, Strogonoff fut le bibliothécaire du club. Théroigne, qui en avait d’abord été l’archiviste, se fit bientôt remplacer dans cette fonction par un nommé Chapsal. (Marcellin Pellet).

1. Desmoulins avait déjà parlé d’elle dans son compte rendu de la séance de la Constituante où Louis XVI vint adhérer solennellement à la Constitution (4 février). 11 la montrait, avec « l’élite des patriotes », secouant la tête à certains endroits du discours royal,

Brabant commence par raconter qu’il est allé récemment se faire inscrire au district des Cordeliers; puis :

J’allais me retirer... quand la sentinelle appelle l’huissier de service, et l’huissier de service annonce au président qu’une jeune dame veut absolument entrer au Sénat. On croit que c’est une suppliante, et on pense bien que chez des Français et des Cordeliers personne ne propose la question préalable ; mais c’était une opinante : c’était la célèbre mademoiselle Théroigne, qui venait demander la parole et faire une motion. J1 n’y eut qu’une voix pour l’admettre à la barre. A sa vue l’enthousiasme saisit un honorable membre. Il s’écrie : C’est la reine de Saba qui vient voir le Salomon des districts.

« Oui, reprit mademoiselle Théroigne, tirant de là son exorde avec beaucoup de présence d’esprit, c’est la renommée de votre sagesse qui m’amène au milieu de vous. Prouvez que vous êtes Salomon, que c’est à vous qu’il était réservé de bâtir le temple, et hâtez-vous de construire un temple à l’Assemblée nationale. C’est l’objet de ma motion. Les bons patriotes peuvent-ils souffrir plus longtemps de voir le pouvoir exécutif logé dans le plus beau palais de l’univers, tandis que le pouvoir législatif habite sous des tentes, et tantôt aux Menus-Plaisirs, tantôt dans un Jeu de Paume, tantôt au Manège, comme la colombe de Noé qui n’a point où reposer le pied. La dernière pierre des derniers cachots de la Bastille a été apportée aux pieds du Sénat, et M. Camus la contemple tous les jours avec ravissement, déposée dans ses archives : le terrain de la Bastille est vacant ; cent mille ouvriers manquent d’occupation. Que tardons-nous, illustres Cordeliers, modèle des districts, patriotes, républicains, romains qui m’écoutez! Hâtez-vous d’ouvrir une souscription pour élever le palais de l’Assemblée nationale sur l’emplacement de la Bastille. La France s’empressera de vous seconder : elle n’attend que le signal ; invitez tous les meilleurs ouvriers, tous les plus célèbres artistes ; ouvrez un concours pour les architectes ; coupez les cèdres du Liban, les sapins du mont Ida, Ah ! si jamais

les pierres ont dû se mouvoir d’elles-mêmes, ce n’est point pour bâtir les murs de Thèbes, mais pour construire le temple de la Liberté. C’est pour enrichir, pour embellir cet édifice qu’il faut nous défaire de notre or et de nos pierreries. J’en donnerai l'exemple la première. On vous l’a dit, les Français ressemblent aux Juifs, peuple porté à l’idolâtrie. Le vulgaire se prend par les sens : il lui faut des signes extérieurs auxquels s’attache son culte. Détournez les regards du pavillon de Flore, des colonnades du Louvre, pour les porter sur une basilique plus belle que Saint-Pierre de Rome et que Saint-Paul de Londres. Le véritable temple de l’Éternel, le seul digne de lui, c’est le temple où a été prononcée la Déclaration des droits de l’homme. Les Français dans l’Assemblée nationale, revendiquant les droits de l’homme et du citoyen, voilà sans doute le spectacle sur lequel l’Etre suprême abaisse ses regards avec complaisance ; voilà l’hommage qu’il entend avec plus de plaisir que le chant des hautes et basses-contres exécutant un Kyrie eleison ou un Salvum fac regem. »

On conçoit l’effet que dut faire un discours si animé et ce mélange d’images empruntées du récit de Pindare et de ceux de l’Esprit-Saint L

« Quand la fureur des applaudissements fut un peu calmée », ajoute Desmoulins, on délibéra sur la motion, qui fut adoptée; et le club chargea son président Paré, Danton, ex-président, Fabre d’Eglantine, vice-président, Camille Desmoulins et Dufourny de Villiers de rédiger une adresse aux districts et aux départements. Mais, en dépit de l’adresse1 2, l’idée tomba3. Reste à savoir

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