‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 33 sur 69 · OF THE · texte numérisé non relu

OF THE

THÉUOIGNË DE MÉR1COURT

car, dès novembre 1789, les Actes des apôtres fiançaient Théroigne à « l’heureux Populus », qui était le Peuple, s’il était le député de ce nom. Populus « dont, hélas ! disait Champcenetz, elle couronnera bientôt les prodigieux moyens de plaire et l’inépuisable amour par un mariage qui fera le malheur de ma vie ».

Beaulieu raconte que le député de Bourg-en-Bresse ne connaissait pas Théroigne. Il avait environ cinquantecinq ans. Il était avocat au Parlement à Bourg-en- Bresse, sa ville natale, quand il fut élu par le bailliage. Il périt sur l’échafaud, à Lyon, en 1794, comme fédéraliste. Nous avons cru devoir illustrer d’un portrait de lui, authentique, la fable de ses amours avec V « amante de la nation ». Voici, d’autre part, comment le Précis historique sur la vie de Mademoiselle Théroigne de Méricour le dépeignait satiriquement :

Quoique Populus n’ait que quatre pieds, sept pouces et trois lignes, on lui voit cette agréable courbure, ce gracieux arrondissement d’épaules qui annonce la profondeur, la multiplicité des études et l’habitude de la méditation. Aussi, quoiqu’il n’ait que de trente à trente-cinq ans, on ne lui voit point ces airs évaporés qui distinguent les jeunes Français. Ses cheveux du plus beau gris pommelé et retroussés sur ses oreilles en boucles aplaties accompagnent merveilleusement sa figure, lui donnent plus de rondeur et d’évidence ; et ceux de derrière, hermétiquement fermés dans un crapaud qui badine sur ses épaules, lui impriment ce caractère auguste et majestueux d’un représentant de la nation ; aussi jamais député n’eut l’air plus député que cet honorable député.

L’incarnat de sa figure annonce que, si Vénus a ses adorations, Bacchus obtient aussi ses hommages. En vérité, quand M. Barnave en aurait choisi la couleur, elle n’aurait pas un éclat plus vif...

Populus était nommé pour la seconde fois dans les Actes des apôtres au numéro 9 ; mais, sur Théroigne même, le passage est sans intérêt. Aussi bien, de l’article de Champcenetz à la fantaisie du numéro 23, que nous avons fait connaître, intitulée : Club de la Révolution, pas une plaisanterie sur l’héroïne qui soit digne de mention ; et l’on ne retrouve à nouveau Populus qu’au numéro 24, dans une autre fantaisie intitulée : Ambigu comique. Il s’agit d’une charade en vers qu’auraient traduite de l’anglais tous les « honorables membres du comité de la rue du Bouloy ». La traduction la plus exacte fut celle de Populus. Quant à l'auteur, c’est Théroigne : « Un lord dont mademoiselle de Méricourt faisait les délices avant que l’heureux Populus maîtrisât impérieusement toutes ses affections l’avait profondément instruite dans l’idiome de son pays, parce qu’il n’aimait rien tant, disait-il. que d’entendre sa langue dans la bouche de mademoiselle Théroigne ; aussi la lui rendit-il très familière. »

De ce numéro à la fin du premier volume, — chaque volume ou Version contient 30 numéros, — il n’est plus parlé de Populus, et ce qui se rencontre encore sur Théroigne est insignifiant. Mais on se rappelle la page de Y Explication de /’ estampe du second volume concernant le rôle qu’aurait joué l’amazone aux journées d’octobre. Le numéro 32 apportait une soi-disant lettre aux Actes des apôtres, datée de l’hôtel de Grenoble le 2 février 1790 et finissant ainsi :

Je suis avec admiration, de votre démagogie,... la très humble et très obéissante servante et égale en droils et en connaissance de l’homme.

Théroigne de Méricourt, épouse du souverain moderne.

TIIÉROIGNE DE MÉRICOURT

L 'épouse du souverain moderne priait le journal d’insérer le commencement d’un poème de sa façon sur l’académicien et constituant Target, président du Comité de Constitution. Suivait le commencement de ce poème « héroï-natio-épi-constitutiono-politico-comique », la Targetade :

Je chante ce lourdaud, président delà France,

Et par droit de manège et par droit d’importance.

Puis c’était (n° 37) la prétendue arrestation de T « excellente patriote », le 14 février, par l’avocat du marquis de Favras. « Elle a été conduite à l’Hôtel de Ville... Mais nous ne doutons pas que les mouvements que se sont donnés pour elle beaucoup d’honorables membres de l’Assemblée nationale n’aient opéré rélargissement de mademoiselle Théroigne avant la nuit. » Et, sur cette pente gauloise : « Nous sommes sûrs que M. Barnave y mettra toute la chaleur possible. M. Populus connaît bien les formes, mais mademoiselle Théroigne le récusera certainement pour le fond, parce qu’un avocat est accoutumé à faire traîner une affaire en longueur, ce qui ne convient pas à celle de mademoiselle Théroigne ».

Le premier acte d’un « drame national en vers civiques » : Théroigne et Populus ou le Triomphe de la démocratie , occupait tout le numéro 38, qui est charmant. Les rédacteurs des Actes des apôtres — les rédacteurs légers, RivaroL Champcenetz, Mirabeau cadet, plus tard Suleau, car il y eut des rédacteurs sérieux et même ennuyeux — avaient le sens de la parodie.

La scène se passe à l’hôtel de Grenoble, dans le salon de Théroigne. Populus, qui a pour confident son collègue Duquesnoy, lui vante celle qu’il adore :

Elle a du grand Cujas le séduisant langage.

On voit briller en elle, au printemps de son âge,

Fleur de jurisprudence, éclat municipal,

Savoir de député, zèle national,

Esprit législateur, grâces diplomatiques,

Haine d’aristocrate et desseins politiques ;

Elle est forte surtout... en Constitution.

Mais il est inquiet; il a « mille » rivaux, notamment l’Anon ( Camille Desmoulins). Un songe, la nuit dernière, lui a fait voir Théroigne aux bras de cet Anon. Duquesnoy le rassure, ou plutôt lui représente que le seul rival à craindre est Mirabeau. Précisément celui-ci paraît :

POPULUS

A moi, comte, deux mots!

MIRABEAU

Parle.

Connais-tu Populus ?

POPULUS

Ote-moi d'un doute.

MIRABEAU

Oui.

POPULUS

Parlons bas, écoute.

Me crois-tu de tournure à devenir cocu ;

Le souffrirais-je en paix, dis-moi, le penses-tu?

Et il propose un duel au pistolet. « Je ne me bats jamais », répond Mirabeau:

Mais, pour faire éclater ta valeur guerrière,

Populus, de grand cœur, je te livre mon frère.

— On sait que Mirabeau ne se battait pas. Ce n’était point lâcheté. Mais, disait-il, parlant d’un de ses nobles provocateurs, « il n’est pas juste que j’expose un homme d’esprit comme moi contre un sot comme lui ». EtMmcde Staël, qui rapporte le propos, ajoute : « Chose bizarre, dans un pays tel que la France, cette conduite ne le déconsidérait pas; elle ne faisait pas même suspecter son courage. Il y avait quelque chose de si martial dans son esprit, de si hardi dans ses manières, qu’on ne pouvait accuser un tel homme d’aucune peur ». ( Considérations sur la Révolution française )1. Les Actes des apôtres , cependant, s’évertuaient à le faire passer pour un Thersite :

Il a de feu Stentor les poumons et la voix,

C’est Thersite pour le courage,

C’est Cartouche pour les exploits !

Son cadet, celui qu'on appelait Mirabeau-Tonneau, avait, au contraire, l’épée aussi facile que la fourchette. Mangeur et buveur monstrueux, sa graisse épique ne le gênait pas plus sur le pré, dans sa fougue alors de mousquetaire, qu’elle n’alourdissait la verve mordante et cynique du conteur, du journaliste, de l’orateur.

Ayant donc livré ce tonneau dangereux à Populus, Mirabeau calme un instant et même enchante le jaloux en lui offrant le partage du gouvernement. On séduira les Constituants avec de l’argent et des places. Pour le roi, on lui conservera «le costume royal ». Mais Populus veut un gage de l’alliance proposée, et ce ne peut être que Théroigne.

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