IIe partie, ch. Ii
MIRABEAU
Ah ! que demandes-tu ?
Après l’or et l’intrigue, elle a tout mon hommage.
C’est une femme
étonnante,
Qui pourrait d’un empire être la gouvernante.
Il ne la cédera pas.
Populus redevient furieux. Mirabeau s’emporte. La scène finit sur cette menace du tribun:
Eh bien, nous nous verrons la lanterne à la main.
Le second acte ne parut que dans le numéro 48. Même, le journal laissa son « incomparable amie » tranquille jusqu’au numéro 47; là, il était conté que « la belle Méricourt » ayant parlé durement « à sa fille de chambre », celle-ci l’avait « terrassée d’une manière nouvelle pour mademoiselle Théroigne ». Quant au second acte du « drame national », il débute par un monologue où l’héroïne se montre ravie. « Vingt sénateurs par jour » s’en viennent déposer à ses pieds L « offrande » d’une « (lamine immortelle». Pourtant elle jure à Populus qu’elle n’aime que lui, et c’est la vérité. Mirabeau essaie inutilement de l’éblouir : elle demeure insensible à l’offre du « sceptre », — car, maintenant, c’est avec elle qu’il promet de régner:
Moi, je serai Numa, vous serez Egérie.
Entre Barnave. lia tout préparé pour Je supplice de
ÎIIÉROlGiNE DE MÉR1COURT
Populus, sans savoir qu’il s’agissait de ce personnage. A la révélation que lui en fait Mirabeau, il s’étonne. Mais Populus n’est pas d’humeur à se laisser mettre à la lanterne. Barnave s’en aperçoit et Mirabeau leprouve. Populus, en effet, a paru, et croyant que Barnave aussi est un rival, il a tiré son épée, « une écritoire, la carte de son département», et s’est précipité sur le couple « adroit et féroce », qui meurt de peur ; Mirabeau même se laisse frapper. Au nouveau défi du héros il a répondu, tremblant :
Je ne me battrai pas, même pour la patrie.
Arrive un secrétaire de l’Assemblée porteur d’un ordre du président, qui enjoint à Théroigne d’avoir fait son choix avant la fin du jour. Seulement, ajoute le secrétaire, un troisième prétendant, et « formidable », s’est déclaré : c’est le « puissant» l’Anon. Nous ne le voyons pas, le second acte s’arrêtant à la nouvelle de l’émouvante candidature, et le drame n’ayant pas été continué.
Sans doute, le numéro 48 eut moins de succès que le 38e, auquel, effectivement, il est inférieur.
Le numéro 49 contenait un Bulletin de Mademoiselle Théroigne , annonçant d’abord : « Cette fille divine, suscitée par le ciel contre les aristocrates de la même manière que Jeanne d’Arc fut tout exprès choisie par saint Denis pour chasser les Anglais de France, a été à deux doigts de sa perte. » C’est la suite de l’histoire du numéro 47, les crises nerveuses où Théroigne a failli succomber ayant eu pour cause sa rage d’avoir été battue par sa suivante. Mais, comme on l’a sauvée par des applications, tisanes et infusions de discours
parlementaires, la voilà, paraît-il, amoureuse du « corps législatif ». « Elle ne prétend pas moins aujourd’hui que d’épouser à la fois les douze cents membres composant le grand corps des représentants de la nation. » — Une remarque d’ailleurs est à faire, à propos du parallèle établi par ce Bulletin entre Théroigne et Jeanne d’Arc. Les Apôtres étaient des royalistes voltairiens, pour qui le chef-d’œuvre de Voltaire était la Pucelle. Et, dans ce poème burlesque et licencieux, beaucoup trop admiré pendant plus d’un demi-siècle, mais qui ne mérite point les anathèmes dont il a été couvert depuis, c’est saint Denis qui élit Jeanne contre l’Anglais.
Il n’y avait rien sur Théroigne dans les dix numéros suivants ; mais le 60e s’ouvrait par une nouvelle et longue lettre de l’illustre patriote aux Apôtres ; lettre datée du 1er mars, intitulée : Conspiration des calottes , du reste peu intéressante, et que nous aurions pu meme ne pas mentionner si Théroigne n’y disait qu’elle se croit enceinte. Bien entendu, le coupable était Populus.
Il ne sera plus question dans les Actes des apôtres de cette grossesse présumée. Celle de Target, « père et mère de la Constitution », va en distraire le journal. L’estampe du troisième volume représente: La douleur de Target ou les travaux d’ Hercule ; et Y Introduction raconte l’événement, qui éclate au milieu d’une séance de l’Assemblée. « M. Target est dans les douleurs de l’enfantement. Il est gros d’un fœtus formé de 48.000 bras et jambes, de 83 yeux et de deux têtes, dont une très grosse et l’autre très petite. » — Les deux têtes étaient, la première, celle du pouvoir législatif, la seconde, celle du pouvoir royal ou exécutif. Les 83
yeux, les départements. Les 48.000 bras et jambes, les municipalités. — « La barre est remplie de monde. » Avec Mmes de Laval, d’Escars et de Staël, Théroigne jure « de se donner tous les mouvements nécessaires pour maintenir la Constitution ».
Au numéro 66, Target n’est pas accouché ! Ses douleurs sont horribles. Il hurle. Alors, des tribunes, s’élancent encore la tille de Necker et Théroigne, avec Mme d’Escars et, cette fois, Mme Charles de Lameth. Jalouses également de hâter la patriotique délivrance, folichonnes, ces amies de la liberté tapent sur le ventre martyr.
(Mme de Staël ne s’oublie pas. Elle est d’une coquetterie bouffonnement indécente. Elle fait de l’œil à tous, au curé comme à l’avocat, montrant sa gorge à celuici, sa jambe à celui-là, demandant : « Regardez comme je suis jolie ! »)
Au début du quatrième volume (n° 94) une rivale était donnée à Théroigne, en la personne fictive d’une prétendue maîtresse de Robespierre, « mademoiselle Suzanne Forber, la Théroigne d’Arras ». Robespierre écrivait à sa « mignonnette » de chercher dans sa bibliothèque, à Arras, des renseignements sur la famille noble d’où Théroigne pensait descendre, car, disait-il, « elle croit être barrière petite-fille de Jacques de Terouenne, comte dcTerouenne, ville d’Artois, sur la Lys». La réponse, très longue et follement excentrique, parut dans le n° 100. La « mignonnette » informait le « le bijou » qu’elle n’avait pu se faire ouvrir la bibliothèque; mais il semblait résulter d’une « vieille procédure » que « mademoiselle Théroigne descend d’une fille naturelle d’un Issachar Té ou Thèrouenne , bourgmestre de la ville de ce nom, sous Raudoin, comte de Flandre ».
âiô
Ayant eu le bonheur de sauver sa patrie d’une invasion projetée de cent mille Huns, cet Issachar avait reçu des lettres de noblesse ; et, meme, le comte de Flandre avait voulu que la bâtarde de l’heureux patriote, Galsuinde, « mariée à Populus » — déjà! — « conservât à sa descendance » le nom de Térouenne. Nous ne suivrons pas Suzanne Forber dans l’histoire des onze premiers fils de cette Galsuinde-Gigogne ; mais le douzième et dernier aurait pris femme chez les Riquelti, et de cette alliance « provient en ligne directe demoiselle Térouenne actuellement vivante ». Quant au nom de Méricourt, « addition ancienne », en voici l’origine : les descendants de Galsuinde de Térouenne « ajoutèrent après Térouenne ces mots de mère-y-court pour marquer que le nom de Térouenne leur venait par mère. Y-court est un vieux mot belge, qui s’entend pourtant encore... Ainsi, par corruption, on a fait de Méricourt , comme de Térouenne on a fait Théroigne ».
Mais, entre le numéro 94 et le numéro 100, les Apôtres n’avaient pas suspendu le feu contre « la Sémiramis de la Révolution », suivant un mot de Suzanne Forber. Ç’avait été d’abord (n° 95) une nouvelle prétendue lettre de leur « consœur en démagogie»: lettre, il est vrai, peu curieuse, bien qu’il s’y agit de l’abbé Noël, un des principaux rédacteurs de la Chronique de Paris. « Que ne puis-je en faveur de l’abbé Noël, s’écriait Théroigne, électriser vos sentiments par le frottement des miens! » Puis, c’était (n° 96) un Avis au public , lui signalant un ouvrage de stratégie particulière, issu de la collaboration de Théroigne et de Populus. L’histoire a ses privilèges; il nous faut cependant reculer devant cet Avis, d’un libertinage trop cru. Enfin c’était (n° 98) quelque chose presque aussi
TIlÉROÎGiNE DE MÉRICOURT
difficile à dire. Populus a été victime en sa chair, jusqu’alors saine, « d’une perfidie des ennemies de la Révolution ». Il se soigne énergiquement, mais Théroigne, dégoûtée, va épouser le marquis de Saint-Huruge.
Dans ce numéro, elle est veuve de « Gromwell- Honoré Mirabeau », qui l’avait rendue mère de plusieurs monstres. Heureusement, aucun ne vécut. Us naissaient tous avant terme. Mais « il était écrit que le Sens commun, futur époux de la Constitution », jaillirait un jour du liane démocratique de Théroigne. Pour aider à l’accomplissement de ce dessein d’en haut, le vertueux et hardi Camus se présenta, fut agréé. La nuit couvrit ces amours vénérables, surveillées par Robespierre. Théroigne porte en elle le divin enfant. Saint-Huruge sera le père légal.
Mais voici enfin « le grand récit du mariage national » de Populus et de Théroigne, appelée Térouenne de Mère-y-court ou Doua Térouenne ou Lady Térouenne (n° 110).
Oublions le bruit qui a couru de l’union avec Saint- Huruge. Théroigne ne pouvait épouser que Populus. « J. -J. Rousseau, Raynal, Mably, Nostradamus, Condillac, Mathieu Laensherg, Locke, Thomas Morus ont tous parlé des phénomènes qui précédaient une grande Révolution, de manière à y reconnaître sensiblement la naissance et la fortune politique des deux héros du xvme siècle dont il s’agit. » L’astronomie, d’autre part, avait prédit, sans le savoir, la gloire de l'amazone. « Dès le mois de juillet 1788, M. de Lalande avait dé- •couvert une planète nouvelle à laquelle il donna le nom syriaque Troüne, qui se prononce en français Térouenne. » Toutes les nuits, du reste, vers ce temps, un même rêve bien significatif visitait la future épouse
du futur Souverain. Elle voyait une aurore boréale s’étendant « depuis la Bresse, patrie de M. Populus, jusqu’à Arras» ; et une voix, qui semblait venir « d’une cheminée de cette dernière ville », disait : « France! France! la main d’une héroïne va briser tes fers... Un nouvel Hercule sortira du sein des campagnes Belgiques pour couper les sept têtes de l’Hydre aristocratique. »
Danton, « le petit-maître Danton, ce mignon dont la figure efféminée fait tourner la tête à toutes les femmes », souhaita d’être l’élu de cette élue du destin. 11 n’avait pas encore épousé «la limonadière du café Parnasse ». Mais que faire contre le Prince Patriotisme, Populus !
« Le jour du mariage fut annoncé par soixante décharges d’artillerie. » Tous les députés patriotes sont de la fête, qui a lieu à Suresnes, les curés de Paris étant trop aristocrates. Celui de la brave petite commune est d’un civisme échevelé. Son discours aux époux arrache des larmes à l’auditoire entier. Il appelle Térouenne la « rosière générale de l’empire français... l’étoile de la nation, l’astre des trente-quatre provinces du royaume, le tlambeau des quatre-vingt-trois départements». Et ce flambeau, cet astre, cet étoile, cette rosière sera « la Judith de la France, qui coupera le cou à l’Holopherne Despotisme ».
Dans la péroraison, elle devient une Hébé citoyenne, très active; et la fleur que doit cueillir Populus, car Térouenne est vierge (ô miracle!), c’est une « rose municipale », un « œillet organisé par la main de la Constitution », une « tulipe nationale» que n’a souillée le contact d’aucun pouvoir exécutif.
Pourtant le mariage ne s’accomplira pas.
La fête sera troublée d’abord par une fausse alarme
THÉROIGNE DE MÊRICOURT
patriotique, qui mettra sur pied jusqu’à 250. 000 hommes; puis, au milieu d’un second tumulte, c’est la nouvelle apportée par Desmoulins et d’autres que le Châtelet a résolu de décréter de prise de corps l’héroïne des journées d’octobre Elle saute sur un cheval, abandonnant Populus qui l’attend au Ht. Mais Populus n’est pas l’homme des longs regrets. Bientôt même il se félicite de l’aventure. Il grave sur une colonne ces quatre vers :
J’aimais Térouenne et j’ai perdu son cœur.
Pendant trois jours, mon âme en fut émue;
Mais, à la fin, jugeant mieux mon malheur,
Je vis que ce n’était qu’une fille perdue.
L’article ainsi terminé a vingt-huit pages.
Après le départ de Théroigne, les Actes des apôtres ne parlèrent plus d’elle que trois ou quatre fois. En 1790, nous ne voyons plus même à relever qu’une ligne — sinistre pour l’historien. Théroigne, disait le numéro 119, a été préposée à la garde de la Salpêtrière.
Un autre journal royaliste, Y Apocalypse 1 2 , se distingua aussi par ses attaques contre Théroigne. Mais celle-ci eut toujours dans Y Apocalypse une co-victime, Mme de Staël, sauf au numéro 3, où elle était attaquée pour la première fois.
Ce numéro 3 la montrait s’évanouissant aux Jacobins parce qu’elle était enceinte. — « Emportée par un mouvement de patriotisme, Théroigne faisait une notion », avec « cette éloquence victorieuse qui maîtrise les
1. Le quatrième volume des Actes des apôtres fut commencé au milieu d’avril 1790 et fini le 90 mai.