‹ Les origines du gai savoirChapitre 1 sur 7 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

deux illustrations se rapportant au sujet : la première représente la première page du manuscrit qui nous a conservé les Origines du Gai Savoir ; l'autre est une reproduction du tableau de Jean- Paul Laurens, qui se trouve au Capitole de Toulouse, et qui est consacré à la représentation des premiers Jeux Floraux, en i324- Ainsi sera éclairée par l'image la naissance d'une des créations les plus intéressantes du Moyen Age méridional et qui est le Gai Savoir.

Toulouse, juillet 1920.

MINIATURE DE LÀ PREMIERE PAGE DU MANUSCRIT DES « LEYS d'aMORS ».

PREMIER CONCOURS DES JEUX FLORAUX (l3a4) D'après le tableau de J. P. Laurens.

Fondation du Consistoire du Gai Savoir. — Bernait de Panassac. — Le premier concours des Jeux-Floraux (mai i3a4). — La rédaction des Leys. — Le Consistoire et l'Université; doctorat et baccalauréat en Gai Savoir. - L'Inquisition; l'inspiration morale et religieuse dans les Leys. — ■ La poésie religieuse au treizième et au quatorzième siècles; l'Ecole de Rodez et l'Ecole de Toulouse.

<( Au temps passé, il y eut dans la royale et noble cité de Toulouse, sept seigneurs distingués, savants, subtils et discrets, qui eurent bon désir et grande affection de trouver cette noble, excellente, merveilleuse et vertueuse dame Science, pour qu'elle leur donnât et leur fournît le gai savoir d'écrire en vers, pour savoir faire bons poèmes en roman1 avec lesquels ils pourraient dire et réciter bonnes et remarquables paroles, pour donner de bonnes doctrines et de bons enseignements, à la louange et honneur de Dieu, Notre Seigneur, et de sa glorieuse Mère, et de tous les Saints du Paradis et pour l'instruction des ignorants, pour

i. Il faudrait écrire romans, comme dans le texte, le mot venant de romancium ou d'une forme analogue.

retenir les amants fous et sots, pour vivre avec la joie et l'allégresse dessus dites, et pour fuir l'ennui et la tristesse, ennemies du Gai Savoir1. » C'est en ces termes un peu alambiqués que l'auteur des Leys nous fait connaître les sentiments et les intentions des fondateurs du Consistoire du Gai Savoir. Dans la lettre que les sept troubadours envoyèrent « par diverses parties de la Langue d'Oca », ils s'appelèrent joyeusement,

La Sobregaya Companhia

Dels .VII. Trobadors de Tolosa.

« La Compagnie très gaie des sept troubadours de Toulouse. » Ces poètes échappaient à la loi de malédiction divine : ils enfantèrent dans la joie une œuvre longue et difficile et dont la vitalité a été assez forte pour qu'elle survécût à de nombreux changements locaux ou nationaux. Près de six siècles ont passé depuis l'an i323 ; et c'est un grand espace de temps pour une nation latine et pour une province méridionale ; cependant l'Académie des Jeux-Floraux, héritière des sept fondateurs du Consistoire, est toujours

Jeune encore de gloire et d'immortalité 1

i. Leys d'Amors, t. I, p. 8. Voir sur tout ceci le savant ouvrage de notre confrère, M. F. de Gélis, Histoire critique des Jeux-Floraux, Toulouse, 191 2. On lira aussi sur le même sujet les pages intéressantes de M. A. Jeanroy dans les deux articles suivants : La poésie académique à Toulouse au XIVe et au XV* siècles (Revue des Pyrénées, 3e trim. 19 14); Une Académie six fois séculaire : les Jeux-Floraux de Toulouse (Revue Bleue, oct. 1913).

Dans les cas où nous citons l'édition Gatien-Àrnoult, nous la désignons ainsi : éd. G. A.; pour notre édition nous ne mettons aucune indication particulière.

a. C'est le Midi tout entier qui est désigné ainsi.

Nous connaissons le nom de nos sept savants devanciers : les voici, sans doute par ordre de préséance : Bernard de Panassac, damoiseau; Guilhem de Lobra, bourgeois; Berenguier de Sant Plancat et Peyre de Mejanaserra , changeurs (ou banquiers, comme nous dirions dans la langue moderne) ; Guilhem de Gontaut et Pey Camo, marchands; et enfin maître Bernard Oth, notaire de la cour du viguier de Toulouse.

Dans cette compagnie, la « noblesse » n'est représentée que par un personnage ; aucun grand nom méridional ne figure parmi les « sept » ; la noblesse était ruinée depuis la Croisade contre les Albigeois et même avant; les derniers foyers où le goût de la poésie avait survécu, comme les cours d'Astarac, de Foix, de Narbonne, de Rodez, s'étaient éteints ; les derniers protecteurs des troubadours avaient disparu en même temps que les derniers poètes. Les fondateurs du Consistoire appartiennent donc, sauf le premier, à ce que nous appellerions la « bonne bourgeoisie » du temps.

Il ne faudrait pas d'ailleurs oublier que le nom de « bourgeois » avait au Moyen âge un sens plus précis que de nos jours et qu'il désignait une classe de la société suivant de près la noblesse. Le « bourgeois » Guilhem de Lobra vient donc après le « damoiseau » Bernard de Panassac. A leur suite nous trouvons deux « banquiers », puis deux « marchands », et, enfin, un haut fonctionnaire local, le notaire de la cour du viguier de Toulouse. Ainsi se trouvaient représentées dans ce cénacle les principales classes de la société. Ces poètes « subtils et discrets » sont en même temps des hommes d'affaires, mêlés à la vie quoti-

dienne de leur ville ; ils ressemblent par ce côté à tel troubadour de Gênes ou aux poètes de la cour de Frédéric II, roi de Sicile. La classe « bourgeoise » s'est développée, dans les grandes villes commerçantes du Midi, aux dépens de la noblesse, dont elle a pris les goûts et dont elle continue les traditions. C'est dans son sein que se sont recrutés les fondateurs du Consistoire. La plupart n'ont pas d'histoire ; seul le damoiseau en a une, et fâcheuse. B. de Panassac était seigneur d'Arrouède. Cette localité est près de Panassac, canton de Masseube, arrondissement de Mirande (Gers), autrefois dans le comté d'Astarac. D'après son récent historien, Bernard de Panassac pouvait avoir l'âme d'un poète, mais il se conduisit comme un assassin ; si le membre le plus distingué du Consistoire ne périt pas par la hart, ce ne fut pas la faute de la justice de son temps. Il résulte en effet des recherches de M. A. Thomas1 que Bernard de Panassac, seigneur d'Arrouède, fut un « routier » des plus dangereux. Il était accusé d'avoir, avant le mois de janvier i336, en compagnie d'autres seigneurs gascons, commis de nombreuses peccadilles (port d'arme prohibé !) et, chose plus grave, d'avoir contribué à l'assassinat de Géraud d'Aguin, damoiseau, ancien baile de Bouloc; de plus, son château d'Arrouède servait d'asile à des meurtriers bannis, non seulement de la sénéchaussée de Toulouse, mais de tout le royaume de France. La peine prononcée pour tous ces méfaits, grands et petits, fut la suivante, en ce qui concerne Bernard de Panassac : le châleau d'Arrouède devait être rasé et tous les biens de Panas-

i. Annales du Midi, 1915, p. 37.

ORIGINES W G M SAVOIR. l3

sac devaient être saisis et exploités par le roi jusqu'au paiement d'une amende de deux mille sous tournois au Trésor. Le condamné mourut sans avoir payé l'amende et remise en fut faite à ses héritiers par Philippe VI, lors de son voyage à Toulouse (janvier i336). Telle est la fâcheuse aven turc de notre troubadour. Si elle n'a pas d'excuse au point de vue moral, elle s'explique historiquement par les mœurs du temps; il y a là un épisode de la lutte de la royauté et de ses tribunaux réguliers contre la féodalité ; on était un honnête homme, à cette époque, même quand on avait tué un seigneur du voisinage, qui, d'ailleurs, savait se défendre ; on l'est bien encore aujourd'hui, même après un duel.

Bernard de Panassac était troubadour et nous avons de lui deux poésies l : l'une est adressée à la Vierge, l'autre est une chanson profane. La première a été commentée2 par le moine troubadour Raimon de Cornet, contemporain de Panassac; le glossateur dit que « par grande habileté Bernard fit ce vers spirituel ressemblant au temporel ». La poésie se rattache en effet à la série de chansons ou poésies religieuses composées en l'honneur de la Vierge, la Dona par excellence, sur le modèle et avec la phraséologie des chansons d'amour*. Quant à la chanson profane, elle est correctement composée, avec certains traits de préciosité qui

i. La première a été publiée par Ghabaneau et Noulet, Deux manuscrits provençaux, pp. 56-6 1; elle avait été déjà publiée par Noulet, Mém. Acad. Sciences de Toulouse, i85a, p. 85. La chanson a été publiée, d'après le Ms. de Barcelone, par M. A. Thomas. Annales du Midi, 1910, p. 42.

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