Quar Amors non es peccatz
E d'Amor mou castitatz. (Éd. Goulet, II, str. 2.)
met bien au-dessus l'amour divin; il souhaite de voir le « palais élevé », où il jouira « de la paix sans fin, de l'amour sans restriction, des biens parfaits sans dommage, du plaisir sans tristesse et de la joie sans désir. » Telle est la théorie que le dernier troubadour développait en 1284 — quarante ans avant la fondation du Consistoire de la Gaie Science — dans un concours poétique où il obtint le prix, à la Cour d'Henri II, comte de Rodez. Le rédacteur des Leys aurait pu emprunter à l'un de ces épigones sa définition de l'amour.
Gomme Montanhagol, Guiraut Riquier et leurs contemporains, Molinier appartenait à une société où dominaient les préoccupations morales et religieuses. Depuis la Croisade contre les Albigeois, depuis l'établissement de l'Inquisition, la société méridionale — et plus encore la société de la capitale intellectuelle du Languedoc — avait changé. C'est un reflet de ce changement qu'il faut voir dans cette conception de l'Amour. Elle n'était pas nouvelle au quatorzième siècle : elle datait déjà de loin.
C'est que l'École de Toulouse ne naquit pas spontanément à la voix des sept « seigneurs » qui la fondèrent en i323. Elle continuait, peut-être sans s'en douter, les traditions d'un milieu où Riquier avait joué un assez grand rôle. Les troubadours qui fréquentèrent la cour du comte de Rodez, en particulier Folquet de Lunel et Serveri de Girone, se distinguent par un goûl très vif de la poésie morale et religieuse. Us ne le prirent peut-être pas dans ce milieu; mais comme la cour du comte de Rodez était une des dernières sociétés du Midi où l'on cultivât la poésie, il s'y forma une sorte
d'Ecole1. L'influence de ce que nous avons appelé ailleurs l'École de Rodez se prolongea jusqu'au seuil du quatorzième siècle.
Le comte Henri mourut en i3o2. Les traditions littéraires continuaient à se maintenir dans le Rouergue et dans la contrée voisine, l'Albigeois; quelques troubadours de l'école toulousaine sont originaires de ces régions. Guillaume d'Alaman avait l'âge d'homme à la mort du comte Henri. Il est tout à fait vraisemblable, comme l'a fait remarquer Ghabaneau, que le père du plus grand troubadour de l'école toulousaine, Raimon de Cornet, a connu le milieu qu'avaient fréquenté Riquier, Folquet de Lunel, Serveri de Girone et les avait peut-être connus eux-mêmes. Que l'on se rappelle enfin que Raimon de Cornet est né dans le Rouergue, aux environs de i3oo, et l'on ne sera pas étonné qu'il ait pu hériter de son père, et sans doute aussi de quelques autres troubadours survivants du treizième siècle, des goûts et des traditions de l'école de Rodez que l'école de Toulouse allait faire revivre. C'est donc lui qui formerait avec son père « comme un trait-d'union entre ce dernier foyer de l'ancienne poésie provençale et celui que les sept bourgeois de Toulouse tentèrent de rallumer dans la patrie de Peire Yidal et d'Aimeric de Pégulhan2. »
Les sept mainteneurs de i323 trouvaient donc un terrain tout préparé. La poésie n'était point tout à fait morte dans le Languedoc, car c'est dans cette province que la poésie méridionale, à la fin du treizième siècle,
i. Nous citons ici une partie de la conclusion de notre étude sur Guiraut Riquier, p. 338 et sq.
2. Chabaneau-Noulet, Deux manuscrits provençaux, XXVIII, n. i.
ORIGINES ni GAI SAVOIR. /| I
parait avoir le mieux résisté. Il y avait surtout une tradition que les poètes toulousains ne Puent que reprendre. Les troubadours de la décadence partageaient leur talent entre la poésie profane et la poésie religieuse. L'école toulousaine alla plus loin; elle n'admit plus (jue cette dernière. L'amour de Dieu et surtout de la Vierge furent à peu près les seuls sentiments qu'il lut permis d'exprimer.
Malheureusement les thèmes de la poésie lyrique religieuse ne présentaient pas la même variété que ceux de la lyrique profane. Dès le treizième siècle la poésie religieuse avait produit ce qu'elle pouvait offrir de plus intéressant. La chanson d'amour avait donné avec Folquet de Lunel et surtout avec Guiraut Riquier la mesure de la grâce et du charme qu'on y pouvait atteindre. On ne dépassa, dans la nouvelle école, aucune de ces compositions. La monotonie était facile à prévoir; elle caractérise toute la poésie florale du quatorzième et du quinzième siècles. Les mai n teneurs avaient pris soin d'exclure à l'avance tout ce qui pouvait rompre cette monotonie. Ils n'admirent d'autres genres que ceux qu'on avait déjà traités et où depuis longtemps toute sève était morte. Que l'on songe, par les traditions qui sont encore vivantes en Languedoc, au profit que la nouvelle école eût tiré des genres populaires. Par là encore ses représentants furent les continuateurs d'une littérature aristocratique , faite pour un petit nombre de privilégiés, et qui ne s'était presque jamais « encanaillée ». La poésie nouvelle ne fut qu'une poésie de forme. On renchérit sur les difficultés métriques qui étaient de mode chez les troubadours; on leur emprunta leurs plus graves défauts, les
Il 2 ORIGINES DU G M SAVOIR.
choses caduques : la rime difficile et recherchée, le style obscur ou allégorique; et de tout cela sortit une poésie correcte, parfois élégante, mais artificielle, très froide et très monotone, à qui il manquait l'essence de la poésie, qui est la vie.
Et cependant cette poésie, malgré les inspirations qu'elle demanda à la morale et à la théologie, sciences austères par excellence, eut la prétention ou tout au moins l'intention d'être « gaie ». La Gaya Sciensa, Lo Gay Saber, Las Leys d'Amors, Las Flors del Gay Saber, noms et titres gracieux et sonores qui éveillent les joies du savoir, de la science, de l'amour ou de la poésie et non celles qui proviennent d'une inspiration poétique épurée au feu de la saine morale et de l'orthodoxie. C'est que tout se tient dans cette doctrine, comme dans un bon raisonnement logique. Écoutez plutôt le début des Leys : « Selon ce que dit le philosophe, tous les hommes du monde désirent avoir la science; de laquelle naît le savoir; du savoir la connaissance; de la connaissance l'intelligence : de i'intelligence le « bien faire » ; du « bien faire » valeur (mérite) ; de valeur renommée ; de renommée honneur; d'honneur mérite; démérite plaisir; de plaisir joie et allégresse ». Il manque quelques fils dans cette trame; mais la chaîne tient assez bien et nous admettrons, avec l'auteur des Leys, que la science, ou plutôt l'art de la poésie, engendre la joie et l'allégresse. D'ailleurs ce raisonnement bien étoffé s'appuie sur l'autorité du pseudo-Caton, et, ce qui vaut mieux pour nous modernes, sur une expérience constante : « Avec la joie et l'allégresse tout homme, quand les circonstances le demandent, supporte et soutire toutes sortes
de peines, à savoir les misères, les angoisses et tribulations par lesquelles il nous faut passer pendant la présente vie; avec une telle joie et allégresse l'homme devient meilleur dans ses bonnes actions et sa vie s'améliore plus qu'avec la tristesse; car, de même que la joie et l'allégresse réconfortent le cœur, entretiennent le corps, conservent la valeur des cinq sens corporels, l'intelligence, l'entendement et la mémoire, et font la vie humaine fleurie, ainsi chagrin et tristesse confondent le cœur, gâtent le corps et dessèchent les os, détruisent ladite valeur des sens et font paraître l'homme plus vieux qu'il n'est. » Dieu même ne veut-il pas qu'on fasse son service « avec joie et allégresse de cœur ? » N'avons-nous pas le témoignage du Psalmiste qui dit : « Chantez et réjouissez-vous en Dieu ? » La démonstration est péremptoire; nous comprenons maintenant pourquoi le groupe des sept troubadours toulousains s'appela le Consistoire du Gai Savoir et la Compagnie Très-gaie des Sept Troubadours de Toulouse. Toutes leurs pensées et tous leurs désirs sont « de s'esbaudir et de chanter » ; ils se réunissent en un lieu merveilleusement beau ; ils choisissent pour leur fête le joli mois de mai1, écrivent leur première lettre au « pied d'un laurier2 » ; ils envoient à leurs premiers correspondants salut et souhaits de vie joyeuse; Amour, qui couronne son élu, est représenté par une noble dame, debout, avec une contenance plus que gaie (sobregaia contenensa) ; tous ces détails, cette joie naïve
i. Le jorn de Santa Crotz de mai
On eran mant trobador gai.
2. Leys, I, 12 ; cf. I, 32 : En un vergier delicios dictadas.
qui court à travers toutes les déclarations, lettres ou explications du début semblent annoncer par moments une conception un peu rabelaisienne de la vie et même de la poésie; une composition grossière1, qui détonne au milieu des Leys, nous autoriserait d'ailleurs à le croire. Mais cette « joie et allégresse », dont les motifs sont des plus nobles, si on en juge par le début des Leys, est une joie discrète et austère ; les sept troubadours la conçoivent comme une joie raisonnable et sans doute raisonnée; elle est comme l'amour qui inspire la nouvelle poésie; elle est rassise et sage, ordonnée pour ainsi dire ; la mesure en contient les éclats et les élans.
Le Gai Savoir, c'est bien l'art de la poésie qui met la joie au cœur des hommes; et, à ce point de vue élevé, nous admettons bien volontiers l'alliance de la joie et du talent poétique et l'influence bienfaisante de la poésie sur les esprits et les cœurs; mais les « joies » des mainteneurs de ì'òz'ò nous paraissent bien austères ou bien fades, selon le point de vue. Le culte de la forme poussé à l'excès, une muse déjà astreinte comme sous Malherbe, aux règles du devoir, un domaine immense interdit à l'inspiration, tous ces empêchements étaient déjà une assez grande gêne pour une âme vraiment poétique. Les rimeurs s'en accommodèrent sans peine, comme dans toutes les écoles : un
i. Bien désignée sous le nom de porqueira. On en trouvera les deux premiers couplets au tome II, p. 107 de notre édition et au tome I, p. 178 de l'éd. Gatien-Arnoult ; texte complet, G. A., I, a56 (96 vers). Je ne sais à quel hasard il faut attribuer la présence de cette étrange poésie dans le manuscrit des Leys. Elle est écrite de la même main que le reste du manuscrit, en belle place et en belle écriture.
vrai poète aurait-il pu vivre dans cette atmosphère ? La question ne se posa pas ! Si elle s'était posée, il est probable que ce poète aurait été gêné, comme Ronsard, par des règles qu'il se serait données lui-même; mais la poésie aurait fini par jaillir.
La letra per di versas regios, ciutatz notabblas trameza, aprop lo complimen d'aquest libre per publicar las presens Leys d'Amors, e las très joyas qu'om dona en la festa del Gay Consistory de la nobbla Ciutat de Tholoza, et per significar la forma e la guiza del segel del dit Consistory, am loqual hom sagela verses, chansons et a le us autres dictatz \
Als hondratz e de gran nobbleza Miralh e lum de gentileza, Flor de tôt bel essenharnen, E viva font d'azautimen, 5 On Pretz florish e Valors grana, Sostenh de la Fe crestiana,
i. Comme complément à l'a précédente étude, nous donnons le texte de la lettre par laquelle Guilhem Molinier annonce au public de son époque la « promulgation » des Leys d'Amors et la fondation des trois fleurs primitives (violette d'or fin, souci d'argent fin, églantinc d'argent); l'auteur fait connaître en même temps la forme du sceau du Consistoire. On retrouvera cette lettre, déjà publiée par Chabaneau (Hist. gén. Lang., X) dans notre édition des Leys, actuellement sous presse, I, pp. 38-45.
La lettre transmise par diverses régions et cités notables, après l'achèvement de ce livre, pour promulguer les présentes Lois d'Amour et faire connaître les trois fleurs que l'on donne à la fête du Gai Consistoire de la noble cité de Toulouse et pour signifier la forme et l'aspect du sceau dudit Consistoire, avec lequel on scelle vers, chansons et autres poèmes.
Aux très nobles et honorés Seigneurs, miroirs et lumières de noblesse, fleurs de tout bel enseignement et source vive de gaieté, où Mérite fleurit et Distinction donne son grainsoutiens de la Foi chrétienne, de la Loyauté et de la Droi,
De Leyaltat et de Drechura,
Don totz le nions creysh e melhura
Et es regitz e governatz ;
10 Als exellens e redoptatz
Reys, princeps, dux, marques e comtes, Dalfis, admiratz e vescomtes, Doctors, maestres, cavayers, Licenciatz e bacheliers,
i5 Baros, nautz justiciers, borgues, Aptes escudiers e cortes, Avinens mercadiers e gays, Francz menestrals sobtils, e mays A totz aycels que receubran
29 Las prezens letras o veyran, Mas quez am nos sian liât [Fo 10 ro] En la fe de Gristiantat, De part nos VII Mantenedors Am leyaltat del joy d'Amors,
25 Salut a trastotz per engal.
Et a cels que son majorai
ture, par lesquels le monde entier s'accroît et s'améliore, et par qui il est régi et gouverné;
Aux excellents et redoutés Rois, Princes, Ducs, Marquis et Comtes, Dauphins, x\miraux et Vicomtes, docteurs, professeurs, chevaliers, licenciés et bacheliers, barons, hauts justiciers, bourgeois, écuyers gentils et courtois, marchands avenants et gais, libres et subtils, et à tous ceux qui recevront ou verront les présentes lettres, pourvu qu'ils soient liés avec nous en la foi de la Chrétienté, de par nous Sept Mainteneurs loyaux de la joie d'Amour, Salut à tous également.
Et à ceux qui sont au-dessus des autres et qui tiennent le
ORIGINES Di GAI SAVOIR. V)
E teno lo mon en defensa,
Honor am tota revcrensa
E joy en Cel qu'es totz Poders.
3o Quar nos somo dreytz e devers
De publicar e luenh e près
Las Leys d'Amors e*l bel procès
Nomnat Las Flors del Gay Saber,
Per aquel tostemps mantener 35 E claramen donar entendre
A totz cels quel voldran aprendre,
Quar del tôt sciensa rebosta
Sembla, cant be non es esposta,
E quar valors vol que s'espanda 4o Cauza qu'es d'exellensa granda,
Fam vos saber generalmen
Et a cascu singularmen
Que las Leys e Flors sobredichas
Atrobaretz vas nos escrichas, 45 Per legir tost et a deliure
Per traslatar o far escriure,
monde en défense, honneur avec toute révérence et joie en Celui qui est tout Pouvoir.
Comme le droit et le devoir nous invitent à publier et loin et près les Lois d'Amour et le beau traité intitulé Fleurs du Gai Savoir, pour le maintenir toujours et le donner clairement à entendre à tous ceux qui voudront l'apprendre (car science semble complètement ensevelie, quand elle n'est pas bien exposée, et car le devoir veut que se répande une chose qui est de grande excellence), Nous vous faisons savoir à tous en général et à chacun en particulier que ces Lois et ces Fleurs susdites vous les trouverez chez nous écrites, pour les lire rapidement et pour les transcrire ou en faire des
0 per aprendre la maniera E l'art de trobar vertadiera Et als fis aymans gracioza.
5o Quar aqui la font habondoza, Am viva dotz plazen e clara, Que dictar el saber déclara1, Poyretz vezer ayssi preonda Ques a paucs et a grands habonda;
55 Et es enayssi compassada E per aytal dever dictada Que l'anhels y pot apezar Et us camels per tôt nadar.
Et es ayssi la fons publica
60 Qu'a lunha gent, paubra ni rica, Nos defen, que de l'ayga vuelha.
Donx près de la font se recuelha, Gardan la dotz qu'esser li dona,
1. En haut du folio (xive s.) : Nota preparationem hujus sciencie per infrascripta. »
copies, ou pour apprendre la manière et le véritable art de trouver si agréable aux parfaits amants.
Car vous pourrez voir là la source abondante, aux eaux vives, agréables et claires, qui enseigne l'art d'écrire en vers; vous pourrez la voir si profonde qu'elle abreuve petits et grands ; elle est ainsi ordonnée et disposée avec un tel art que l'agneau peut y toucher le fond de l'eau et qu'un chameau peut y nager partout. Et cette fontaine publique est telle qu'elle ne refuse son eau à aucune personne, pauvre ou riche, qui veut en boire.
Donc qu'il se recueille près de la fontaine en regardant la
Et enayssi de l'ayga bona, 65 Doussa, plazen haver poyra Cel que bos dictatz far voira Am bels motz plazens et ubertz.
Quar del tôt nos appar dezertz
E coma squila ses batalh 70 Dictatz que de bos motz defalh,
0 cant lo cove costruir
Tant qu'om non pot a cap venir;
Empero paraulas escuras,
0 per semblansas o figuras, 75 Fin cor e sobtil fan alegre,
Mas que sens bos s'en puesca segre,
El dictatz en ayssis compassé
Que nostras Leys d'Amors no passe,
Lasquals del tôt volem qu'om tenga.
80 Ad esta font degus no venga Àm rude cor, avar ni flac, Ni fais, enic, sopte ni brac;
source qui lui donne naissance — et ainsi il pourra avoir de l'eau bonne, douce et agréable — celui qui voudra composer de bons poèmes, avec de beaux mois avenants et clairs.
Car un poème où le style fait défaut nous paraît nu; il est comme une cloche sans battant; il en est de même quand il faut le construire de telle sorte qu'on n'en peut venir à bout. Cependant les mots obscurs, ou par comparaisons ou par images, rendent joyeux un cœur fin et subtil, pourvu qu'un sens intéressant puisse en sortir et que le poème soit établi de telle manière qu'il ne viole pas nos Lois d'Amour, que nous tenons à voir complètement observées.
A cette source que personne ne vienne avec un cœur rude,
Quar l'ayga l'amarejaria Tant que sabor no y trobaria, 85 [F0 10 v°] Quar hom lay on hal cor s'enclina
Mas cil ques amo d'amor fina,
Laquai perd son nom e li scapa
Can peccats l'asalh e l'arapa,
E li pros, valen e gentil, 90 Franc, libéral, gay e subtil
Vuelhan uzar de l'ayga viva
D'aquesta font mot agradiva,
Quar ad aytals es doussa layga,
0 sia gens clercils o layga.
g5 Et adonx li virtuos riu,
Delicios et agradiu,
Qui d'esta font proceziran
Fulhar e reverdir faran
Aybres, vergiers, pratz e jardis; 100 Don chans melodios e fis
L'auzel chantaran per los camps,
Per los sornsims e per los rams,
hostile ou faible, fourbe, méchant, irascible ou vil; l'eau lui paraîtrait amère au point qu'il n'y trouverait pas de saveur, car l'homme va où son désir le mène.
Mais que tous ceux qui aiment d'amour parfait, de cet amour qui perd son nom et disparaît quand le péché l'assaille et le saisit, que les preux, les vaillants et les nobles, que tous ceux dont l'esprit est élevé, large, gai et subtil, viennent boire l'eau vive de cette source si agréable; car à ceux-là, clercs ou laïques, l'eau est douer. Alors les ruisseaux abondants, délicieux et agréables, qui sortiront de cette fontaine feront feuiller et reverdir arbres, vergers, prés et jardins. Et les oiseaux chanteront par les champs, au sommet des arbres
ORIGINES Di GAI SAVOIR. 53
Per dar als auzens alegrier Et abayshar mant cossirier; io5 Quar trebalh del tôt no vol claus, Qui per miels obrar vol repaus, Quar ses aquel vida s'amerma.
Saber1 vos fam qu'om vos coferma
La nobbla festa que fam say no En io comensamen de may,
On donam per cauza d'onor
Al plus exellen dictador,
Per vers o per chanso mays neta,
De fin aur una violeta2, n5 Et aquo meteysh per descort.
E per mays creysher lo déport
i. En marge, avec une main : « Jutjamens de joyas. » 2. Au bas de la page (\ivc s.) : « Nota hic pro que- dictamina debent indicare singula jocalia. »
et dans leur ramure, des chants mélodieux et fins, pour donner allégresse à ceux qui les entendront et pour diminuer maintes tristesses; celui qui cherche le repos pour mieux travailler ne veut pas un travail continu, car sans repos la vie s'affaiblit.
Nous vous faisons donc savoir et vous confirmons la noble fête que nous faisons ici au commencement de mai, où nous donnons pour honorer le meilleur poète, pour le vers1 ou la chanson la meilleure, une violette d'or fin, et de même poulie descort.
Et pour mieux accroître la joie de cette fête, nous accoT-
i. Le vers, le descort et la danse, et, d'une manière générale, tous les genres cités ici sont des formes de poésie lyrique.
54 ORIGINES Ht GAI SAVOIR.
D'aquesta festa, dam per dansa Am gay so, per dar alegransa, Una flor de gaug d'argen fi.
120 E per sirventes atressi, E pastorelas e vergieras, Et autras d'aquestas manieras, A cel que (ms. quel) la fara plus fina Donam d'argen tlor d'ayglentina,
125 Mas quel dictatz del tôt s'acabe E del so ques tanh no's mescabe, Quar, si d'aquelh defalh, es nutz 0 coma cel qu'es sortz o mutz.
Temps es hueymays ques hom concluza ; i3o Si nostra fons vos appar cluza, Be l'entendran li entendut; Et amb aytant Dieus vos ajut Eus haja tostemps en sa gracia.
E qu'aysso nous semble fallacia,
dons pour une danse, accompagnée d'une mélodie gaie, pour donner allégresse, une fleur de souci en argent fin.
Et de même pour un sirventes, pour une pastourelle ou une vergiera' et autres poésies de ce genre, à celui qui la fera la plus parfaite, nous donnons une églantine d'argent, pourvu que le poème soit parfait et qu'il ne manque pas de la mélodie qui lui convient; car, s'il en manquait, il serait nu ou semblable à un sourd-muet.
Il est temps maintenant de conclure; si notre source vous parait obscure, les bons entendeurs en comprendront bien le sens; et avec tout cela que Dieu vous aide et vous ait toujours en sa grâce.
i. Poésie lyrique dialoguéc où figure une jardinière.
ORIGINES Dl GAI SAVOIR. 55
i35 Quar le sagels non es cum sol,
Ans es mudatz am nostre vol1,
E que la vertatz no s resconda,
Aquel es en forma redonda.
.1. *S dins lo selcle redon i/jo Vol dir sagel, qui be l'expon ;
E si legir après voletz,
Dels VIF mantenedors havetz.
De la viuleta ditz encara;
Aprop de Tholoza déclara ; i/|5 Et en lo mieg es en figura
[F0 11 r°] Dona de mot nobbla natura,
Avinens et plazens e bêla.
E quar leyaltatz la capdela
Et en totz sos faytz es honesta, i5o Gorona porta sus la testa
De sobregrans vertutz ornada,
Et es Amors entitulada.
i. En marge : 00; au bas de la page sont ces mots (xive s.) « Nota formam sigilli 00. »
Et pour que ceci ne vous semble pas une tromperie (car le sceau n'est pas le sceau habituel et nous l'avons volontairement changé) et pour que la vérité ne se cache pas, celui-ci est en forme ronde; un S dans le cercle veut dire Sceau, si on l'explique bien ; si vous voulez lire ensuite, vous y avez : des sept mainte ne ur s; il y est question encore de la violette et on y nomme ensuite Toulouse; dans le milieu est représentée une Dame de très noble nature, avenante, agréable et belle; comme Loyauté la guide et qu'elle est honnête dans toute sa conduite, elle porte sur la tête une couronne d'or; elle est ornée des plus nobles vertus et elle est appelée : Amour.
Libérais es e gazardona Lo sieu fin ayman e li dona i55 Una viuleta d'aur fi,
Quar am cor humil et acli
.1. vers quez ha fayt li prezenta.
De pes esta la dona genta, Am sobregaya contenensa,
160 Per far honor e reverensa Als fis aymans et aculir E de sos juels far gauzir, Que fan dictatz bels e subtils.
Et es de seda verd le fils
i65 Del cordonet que rieg e guida La cera de verdor garnida.
E veus del sagel la diviza; E quar es mudada la guiza, Per so vos ho significam, 170 Et en penden vos sagelam Las prezens del nostre sagel N 0 V E L
Elle est libérale et récompense son parfait amant en lui donnant une violette d'or fin, car d'un cœur humble et soumis il lui présente un vers qu'il a composé.
La noble Dame est debout, avec une contenance très joyeuse, pour faire honneur et déférence aux parfaits amants qui font des poèmes beaux et subtils, pour les accueillir et les faire jouir de ses joyaux. Le fil du cordonnet qui guide et conduit la cire verte est en soie verte.
Voilà l'explication du sceau ; comme la forme en est changée, nous vous le signifions, et nous vous scellons les présentes lettres en y suspendant notre nouveau sceau.
A sert pauzat al reversait
Del mes a mens per nom conlrari1; 175 Claramen podelz haver l'an
Per Crotz, Marc, Lac e per Johan*\
En .1. vergier garnit de Hors
Am diversitat de colors
E d'erbas motas vertuozas, 180 Gitans odors meravilhozas,
E de fruchiers petitz e grans
E d'aybres tôt l'an verdejans,
On auzem diverses auzels;
Et aqui motas acordansas i85 Fam de chansos, verses e dansas,
Am sos melodios e prims,
A m distinctios et a m rims
Sonans, consonans, leonismes.
E no curam de lunhs'sofismes,
1. « C'est-à-dire « A très del mes de mai », sert étant très renversé et mai le contraire de mens. » (Chabaneau.)
2. « i356 (MGCCLVl) en prenant toutes les lettres à valeur numérale de ces quatre mots et les plaçant dans l'ordre convena ble. » (Chabaneau.) L'ensemble donne le 3 mai i35G.
Vous pouvez entendre clairement l'année par Croix,
Marc, Lac et Johan; c'était en un verger garni de fleurs de couleurs variées et de nombreuses plantes rares (?) jetant de merveilleux parfums, d'arbres fruitiers petits et grands et d'arbres qui restent verts toute l'année, où nous entendons divers oiseaux. C'est là que nous faisons de nombreuses rimes de chansons, de vers et de danses, avec des divisions (de strophes?) et des rimes assonantes, riches, léonines; et nous n'avons cure, dans nos discussions, d'aucun sophisme,
190 En disputan, mas d'argumens Verays, am bels motz e plazens.
Foron escriutas e dictadas Las prezens letras e donadas En la ciutat de gran nobbleza, ig5 De fìzeltat e leyaleza, Et abondan e gracioza T HO LO ZA.
mais nous nous soucions d'arguments loyaux, exprimés en termes choisis et agréables.
Les présentes lettres furent écrites et dictées dans la cité de grande noblesse, dans la cité fidèle et loyale, riche (accueillante?) et gracieuse de Toulouse.
ToniOESE. imp. et Lib. Eonmito Privât.
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- j^B^^*"5ik^^,âÉî*L'"