‹ Les origines du gai savoirChapitre 6 sur 7 · Hist. Gén. Lang., VIII, col · texte numérisé non relu

Hist. Gén. Lang., VIII, col

4. Ou peut être Johan de San! Serni, si c'est lui qui écrivit la réponse à Molinier.

ORIGINES 1)1 GAI SAVOIB. 35

exprime la même idée presque sous la même forme : « L'Eglise n'est pas hostile à la poésie (compas de rims), car nous voyons qu'elle en use, chantant hymmes, antiennes, versets, proses, répons, petites proses et courtes réponses. Savoir écrire en vers est donc œuvre très bonne; ne l'a pas qui veut, mais seulement celui à qui Dieu la donne. » Ces rapprochements avec la poésie liturgique ne justifiaient pas peut-être l'emploi de la langue vulgaire dans la poésie profane; mais il semble qu'ils aient paru suffisants et au rédacteur des Leys et au Grand Inquisiteur.

D'ailleurs, celui-ci eût-il eu des scrupules et eût-il voulu susciter des difficultés, il aurait été vite désarmé; l'esprit qui régna dans la nouvelle École, dès le début, et semble-t-il sans qu'elle ait dû se soumettre à aucune contrainte extérieure, ce fut l'esprit de la plus pure orthodoxie religieuse et de la plus parfaite soumission à la « Sainte Eglise de Rome1. »

Déjà, au siècle précédent, au moment de la décadence, la poésie profane avait dû s'accommoder pour vivre à l'esprit nouveau que l'Inquisition et la prédication avaient fait naître en Languedoc. La contrainte dut être légère d'ailleurs et les derniers troubadours, comme Guiraut Riquier ou Folquet de Lunel, durent s'y soumettre sans efforts. La femme qu'ils chantaient, d'une manière déjà un peu mystique, était la femme idéale, ornée de toutes les vertus morales ou intellectuelles, à qui il manquait seulement les apparences de

i. Cf., entre autres déclarations, celle qui se trouve exprimée dans les poésies ihéoïogiques du début (Leys, 1, í\ò). Cf. encore : A lauzor et honor de Dieu Nostre Senhor, e de la sua glorioza Mayre et de lots los Sans de Paradis (Leys, l, p. 69).

la vie. Ces troubadours n'eurent aucune peine à substituer à cette abstraction la Mère du Christ. La transformation fut si insensible qu'on a de la peine quelquefois, dans les œuvres des derniers troubadours, à reconnaître les poésies profanes des poésies religieuses. Les chansons à la Vierge se multiplièrent sous l'œil bienveillant de l'Église; elles servirent à désarmer sa rigueur, si tant est d'ailleurs qu'elle fût très sévère; et elles furent un des derniers charmes de la poésie méridionale expirante.

Or, depuis le milieu du treizième siècle, date où cette transformation de la poésie profane devient sensible, le culte de la Vierge n'avait cessé de devenir de plus en plus populaire. Les troubadours de i32o ne suivirent pas seulement une tradition déjà établie ; ils se conformèrent, sans grande contrainte, aux goûts de leur temps ; et sans déplaire à l'Église et à ses représentants, ils surent plaire aux laïques ; double raison qui, si elle ne suffît pas à leur donner ce qui leur manquait le plus — et qui n'était rien moins que le sens de la poésie — explique au moins le succès très vif de leur entreprise.

C'est aussi à une tradition établie qu'ils se conformaient quand ils insistaient sur la valeur moralisatrice de la poésie. Les troubadours de la décadence l'avaient dit dans leurs œuvres didactiques et Guiraut Riquier y insiste à plusieurs reprises : la poésie, même ou surtout la poésie amoureuse, est une école de vertu. La conception de l'amour chez les troubadours de la période classique explique la vérité fondamentale de cette affirmation. Guilhem Molinier et ses compagnons étaient dans la tradition de la poésie méridio-

nale quand ils écrivaient des déclarations aussi caractéristiques que les suivantes : « Tout liomme me paraît être d'une opinion absurde, qui par mépris dit mal du Gai Savoir... car de la poésie l'âme et le corps prennent bonne doctrine et elle ôte souvent l'occasion du péché... Savoir écrire en vers est donc œuvre très bonne; ne l'a pas qui veut, mais seulement celui à qui Dieu la donne; elle efface le péché et nous éloigne, comme par un frein, du mal ; elle sème les bonnes vertus et la (bonne) doctrine. Le Gai Savoir ne quitte pas la Compagnie d'Amour parfait, qui est étranger au vice... Donc qui dit du mal du Savoir loyal et vertueux paraît dévoré par la jalousie ; il est sot et fat, fou et mauvais. »

A cette déclaration si nette on pourrait en ajouter d'autres; elles confirmeraient simplement le caractère religieux, moral et didactique de cette poésie, où se retrouve comme un écho des poètes de la décadence méridionale, mais avec beaucoup moins de talent. Le titre du recueil pouvait prêter à l'équivoque1 et il fallait l'expliquer. L'explication est donnée au début de la partie didactique. Elle se trouvait déjà indiquée dans un passage de la lettre annonçant la publication des Leys : « Qu'à cette source personne ne vienne avec un cœur rude, avare ou lâche..., car l'eau lui paraîtrait amère... Mais que ceux qui aiment d'amour parfait, lequel perd son nom et lui échappe, quand péché l'assaille et le saisit... veuillent user de cette eau vive. » Le péché, c'est l'amour profane; amour ne mérite plus

1. Le titre ne fut pas donné au hasard : « Les dits sept seigneurs voulurent que ces règles fussent appelées : Leys d'Amors. » (Leys, l, p. i5.)

son nom î Mais voici le Dieu auquel les Mainteneurs élèvent un temple : « Amour est bonne volonté, plaisir et désir de bien et déplaisir du mal qui vient1. »

C'est une définition que n'aurait pas contresignée le joyeux et réaliste comte de Poitiers ni même le gracieux Bernard de Vcntadour, mais elle aurait plu à Pons de Capduelh qui disait de l'amour qu'il est « la source, le chef de tous les autres biens2 »; Guiraut Riquier l'aurait trouvée conforme à ses propres théories3; mais celui auquel celle définition aurait paru le plus exacte, c'est le troubadour qui avait écrit que « de l'amour naît la chasteté », c'est le troubadour toulousain Guilhein Montanhagol. Celui-ci est, en effet, un de ceux qui ont su le mieux exprimer la nouvelle conception de l'amour au milieu du treizième siècle. « Les amants doivent bien servir de bon cœur Amour, car l'amour n'est pas un péché, mais une verlu, qui rend les mauvais bons et les bons meilleurs et met l'homme en voie de bien faire tous les jours; et d'amour vient la chasteté4, car qui s'entend bien en amour ne peut par la suite mal se conduire. » Guiraut Riquier va plus loin, dans son commentaire de la célère chanson de Guiraut de Calanson ; l'amour pur, éloigné de tout désir charnel, si tant est qu'il puisse s'en séparer, lui parait être de nature basse et vile; il

2. Amors es caps de Irasiolz autres bes. (Astrucs es cel cui Amors le joios.)

'Ò. Cf. J. Ànglado, Le troubadour Guiraut Riquier, pp. a5o-25i.

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