Les origines du lycée de Saint-Omer
I. Raisons qui décident Gérard d'Haméricourt à appeler les Jésuites. — II. Circonstances de la fondation du collège. — III. Les actes officiels qui confirment la fondation.
Dans une des salles de son palais, Gérard d'Haméricourt, soixante-neuvième abbé de Saint-Bertin et premier évêque de Saint-Omer songeait. Il songeait avec douleur aux progrès de l'hérésie, aux prêches qui se multipliaient dans son diocèse et jusque dans sa ville, déjà en majorité protestante 2 ; il songeait à l'audace toujours grandissante des suppôts de Calvin, semblables à des furies échappées de l'enfer 3. Des hommes pervers n'avaient-ils pas tenté d'introduire dans son monastère le venin de l'hérésie, n'avaient-ils pas gagné à leurs diaboliques doctrines le grainetier dom Falcuez ; et n'avait-on pas dû exiger du moine une abjuration publique pour le garder dans l'abbaye ? D'autres n'écoutaient-ils pas avec complaisance les perfides théories des Huguenots *, et dans la paroisse Saint-Martin-en-1'Isle, Jehan Valois ne lui avait-il pas été dénoncé comme suspect d'hérésie et secte de Calvin 5? Et le
1 V. R. P. Hamy, Histoire du Collège Wallon. — Abbé Bled, Histoire des Evêques de Saint-Omer, t. I, p. 139, sq. et « la Réforme à Saint- Omer». J'ai eu la bonne fortune de consulter dans son texle et dans la traduction du savant P. Hamy 1' « Hisloria do m ns et lilterêe anniise Collegii Audomarensis ». Le très révérend Père Watrigant s'est délicate. ment entremis pour m'oblenir de ses supérieurs cette faveur particulièrement appréciée. Je sais aux RR. PP. Jésuites un gré infini de celte condescendance, et les prie d'agréer l'expression de ma plus profonde reconnaissance. G. D.
Bien que cet ouvrage ne porte pas l'imprimatur, il est publié avec l'autorisation de l'Ordinaire. G. 1).
3 En parlant des gueux. Tanquam emissse de Orco fui Uv. — Strada, t. P, livre IV.
"' R. P. Hamy, Histoire du Collège Wallon.
5 Arcb. Gén. du royaume de Belgique, papiers d'Etal el de l'Audience, ancien carton n« 1537.
prélat souffrait dans son cœur, brûlant d'un zèle pieux pour le salut de ses diocésains l.
La jeunesse studieuse surtout l'inquiétait; pour étudier les belles-lettres, il lui fallait s'en aller loin de Saint-Omer, au pays de France où elle perdait la foi, à Genève où la guettait le démoniaque Calvin. Et avec douleur, sa Grandeur pensait à ses neveux dont il était devenu le tuteur depuis la mort de son frère ; il pensait à Jean et à Philippe ! que Calvin lui avait pris. Eux, ne faisaient-ils pas également profession d'interpréter la sainte Ecriture aussi avant que les théologiens de Paris et de Louvain 3, et leur science impie n'empoisonnait-elle pas la province ?
Et cependant l'évêquë de Saint-Omer avait beaucoup fait déjà pour la jeunesse diocésaine. Dans sa mémoire, il évoquait les pieuses fondations qui parleraient pour lui au Tribunal du Très-Haut. Tous les dimanches, dans la haute école, qu'il avait obtenue du Magistrat, un prêtre de savoir enseignait le catéchisme; de ses deniers, il avait créé pour prix et récompenses une rente de 150 florins. Déjà il avait beaucoup lutté contre l'hérésie. N'avait-il pas, il y a quatre ans, fondé le collège de Saint-Bertin 4? Il les voyait en esprit, les douze fils de « bourgeois de l'enclos de la ville », ayant pour leur nourriture et leur accoutrement chacun trente florins, et les autres treize, qui « se pouvaient prendre tant des fils de bourgeois de la ville comme de banlieue », ayant chacun vingt florins; et avec eux les trente-cinq autres fils des « tenants de l'Abbaye», venus d'Arqués, d'Herbelles, d'Acquin, de Quelmes, de Coyecque, d'Audenfort, de Wisernes et de Houlle. Là-bas, rue du Scoendrewicq, près de la Blanche-Notre-Dame, dans la maison de Ravensberghe qu'il venait de faire reconstruire, maître Rogier de Scotern de Poperinghe 5, homme très docte et vivant catholiquement, les instruisait avec son sub-moniteur. Sans doute, son enseignement n'était pas très élevé : après avoir appris la lecture, l'écriture et le calcul, beaucoup s'en allaient en apprentissage chez un patron, pour devenir plus tard huchiers, cuveliers, marissals ou constructeurs de bateaux : bien peu continuaient auprès de quelque prêtre d'une paroisse de Flandre, les études commencées sous maître Rogier 6. Encore
1 Gd C, t. IX, p. 426, 9 décembre 1565. - De Mârnix.
3 Mémoires de Ponlus Payer), I, 33.
4 G<* G., t. IX, f» 472, n« 370.
5 Arch. du Roy. de Belgique.
6 V. Hirschauer. Textes intéressant l'histoire de l'enseignement à Saint-Omer (1569-1570).
avaient-ils reçu de bons principes ; Gérard n'oubliait pas non plus les douze pauvres enfants a portails eapotz pour les Chartreux » et que depuis vingt ans Maxime Ballinghem formait au grec et au latin ; il songeait aux grandes écoles que le Chapitre venait de rétablir pour les enfants de chœur ', et il se demandait ce que le Seigneur exigeait encore de son zèle. Il sentait l'insuffisance de toutes ces créations pour lutter contre l'hérésie. Riche des revenus de son abbaye et de son évêché riche de ses revenus personnels, il se devait par dessus tout à la jeunesse de la ville et du diocèse : il fallait à tout prix L'empêcher d'aller au loin chercher l'erreur avec la science ; il fallait des hommes de savoir, zélés défenseurs de l'orthodoxie pour l'aider à protéger le troupeau que le Seigneur avait confié à ses soins.
Le prélat se souvenait des quatorze mois - qu'il avait passés au Concile de Trente. Sans orgueil, il oubliait qu'il y avait été une des lumières de l'assemblée 3, pour ne penser qu'aux trois membres de la nouvelle Congrégation dont il avait admiré l'éloquence ardente et le zèle apostolique. Il les voyait encore dans leur robe noire, les compagnons d'Ignace de Loyola, Lainez, Salmeron et Canisius, étonnant par l'énergie de leur foi et la sûreté de leur érudition les Pères du Concile 4. Depuis, la renommée de leurs succès en Allemagne, en Bohème et en Pologne était parvenue jusqu'à ses oreilles; il savait que déjà ils étaient établis en Flandre ; l'Archevêque de Cambrai les avait appelés près de lui, et l'Université de Douai venait de leur être confiée ; partout évêques et clergé se louaient de leur intelligent concours ; partout l'hérésie reculait devant leur parole. L'âme du prélat était rassurée; de nouveaux pasteurs viendraient défendre son troupeau contre les mercenaires ; les compagnons de Jésus aideraient maître Rogier, repousseraient les Huguenots et retiendraient dans la ville une jeunesse 5 réduite à aller au loin exposer sa foi mal affermie. Et dans la salle de son palais, Gérard d'Haméricourt, soixanteneuvième abbé de Saint-Bertin et premier évêque de Saint-
1 G<* C, IX, p. 423, 25 mai 1563.
2 Ami. Bert., p. 17, n» 89.