LA CRÉATION DU COLLÈGE ROYAL
I. Discussion de la question au conseil municipal. — II. L'organisation a) les bâtiments et le mobilier, b) les boursiers, c) le personnel. - Conclusion.
Plusieurs fois depuis la création de l'université, la ville de Saint- Orner avait sollicité un Ivcée ou plus tard un collège royal. En 1811 «, en 1812 2, en 1814', en 1810*, en 1824 5, la municipalité, avec une rare ténacité, avait adressé à Napoléon ou aux Bourbons la même prière : «. Sous l'empire, sous la restauration, la même pensée avait constamment surgie et t'ait acte de présence0. » Toujours le gouvernement était demeuré sourd aux demandes de la cité. Une fois cependant, en 1813", les vœux des Audomarois semblèrent près de se réaliser; un décret impérial du 29 août avait créé un lycée à Saint-Omer; mais la tourmente qui entraînait l'empire à sa perte, les guerres funestes et les révolutions qui suivirent la chute de Napoléon empêchèrent l'exécution du traité de Dresde : « daté d'un champ de bataille, il disparut oublié entre la conquête de l'Europe et les désordres d'une double invasion8». Le retour de la paix, la renaissance des éludes que ne venaient plus troubler les conscriptions anticipées, la persistance des réclamations de la municipalité, le bon étal des finances, tout semblait engager les Bourbons à doter la ville du collège royal qu'elle désirait depuis longtemps. Mais ce gouvernement, qui supportait avec peine l'université, et qui même avait songé à la détruire, était peu disposé à étendre son domaine.
' A. M., D.M., 28 décembre.
* A. M., D.M., 12 février.
3 A. M., D.M., 30 juillet.
« A. M., D.M., 15 juillet.
» A. M., D.M., 11 mai.
0 Rapport de Bailliart, 1844.
7 V. supra page 325.
s Mémorial, 12 août 1846, discours de Faverol a la distribution des prix.
1S.')0 arriva, et de nouveau le conseil municipal' souscrivit aux conditions imposées pour l'obtention d'un collège royal. Déjà le Mémorial annonçait joyeusement - : « il paraît que Saint-Omer va obtenir un collège royal ». Le silence de l'administration montra aux Audomarois qu'ils s'étaient réjouis trop vite et que plans et documents étaient à jamais enfouis dans quelque carton du ministère. Les habitants se consolèrent ; la construction d'un hôtel de ville leur lit oublier leur nouvelle déconvenue, et absorba les capitaux de la cité, en même temps que l'attention des habitants.
Une nouvelle démarche, tentée en 18403, n'eut pas de résultats plus heureux. Les inspecteurs généraux, après avoir signalé le mauvais état des bâtiments, l'exiguïté des pièces, la difficulté de la mise en état des locaux, constataient dans leur rapport que la ville n'avait pas d'argent pour subvenir aux dépenses considérables exigées par la transformation; ils ne prenaient même pas la demande au sérieux et ajournaient la question1. Etait-ce découragement chez les Audomarois, crainte de s'engager dans une opération coûteuse5, hésitations à transformer un collège qui, depuis la nomination de Faverot, semblait prospérer? Ce fut le ministre qui en 1844 dut s'adresser à la municipalité0 et lui témoigner toute sa bienveillance pour le projet, «. Ce n'était plus la ville qui avait besoin d'un collège royal, mais la France qui sollicitait un pareil établissement à Saint-Omer. » Vincent, inspecteur d'académie, venait à Saint-Omer faire une enquête sur la question7. Les avances du gouvernement reçurent un accueil assez froid et se heurtèrent à l'hostilité de certains, à l'apathie de beaucoup. Sans doute, le maire avait demandé à son collègue de Chaumont8 les conditions imposées pour l'établissement d'un collège royal, mais la majorité des conseillers municipaux semblait assez indifférente au projet. Pour secouer cette torpeur, qui menaçait d'entraver pendant de longues années toute résolution définitive, le ministre, assez ingénieusement, s'avisa de piquer l'émulation des Audomarois et de faire appel à l'orgueil de clocher. Le 17 juillet'-1, le sous-
1 A. M., CM., 27 septembre et 17 décembre 1830. s 18 septembre 1830.
3 A. A., 19 et 21 mars; A. M., D.M., 12 février.
5 A.A., 2 janvier 1814.
6 A.A., 15 février 1844.
7 A. A., 16 et 20 mai 1844.
8 A.M., CM., 18 juin 1844.
préfet communiquait au maire une lettre du grand-maître ; la ville de Boulogne sollicitait l'érection de son collège communal en collège royal; Calais lui disputait celte faveur1 : à Arras, la municipalité faisait des démarches dans le même but, cependant « les 100.000 francs engloutis dans les fondations et la carcasse d'une église qui ne s'achèverait peut-être jamais » la faisaient hésiter. Son Excellence ajoutait qu'elle allait examiner les propositions qui lui étaient soumises; elle demandait si la ville de Saint-Omer avait des titres à faire valoir, si elle prenait des dispositions pour approprier à sa nouvelle destination le local qu'elle possédait, si elle élait prête à voter les fonds nécessaires à l'entretien d'un certain nombre de bourses.
La lettre produisit dans le conseil municipal l'effet qu'on en attendait : plusieurs sentirent l'envie mordre leur cœur; plusieurs fuient blessés dans leur vanité, en songeant qu'une ville rivale pourrait obtenir ce que l'on avait tant de fois réclamé en vain; certains se rappelaient le triomphe de Boulogne au moment de la création des écoles centrales; la cité qui avait autrefois possédé un collège fameux, objet d'envie pour toutes les villes, mentirait-elle à ses traditions ? Arras n'avaitelle pas assez de son préfet ? Boulogne n'était-elle pas une parvenue, dont la fortune était à la merci de quelque revers soudain ? Et dans un bel élan de patriotisme local, on chargea l'administration municipale d'étudier cet objet important, et on la pria de rédiger au plus tôt un rapport circonstancié sur la question.
Tandis que quelques conseillers municipaux se mettaient au travail, le maire ne laissait pas oublier l'affaire qui le préoccupait ; il communiquait3 une lettre du ministre qui fixait à vingt le nombre des bourses que la commune serait tenue d'entretenir au collège royal. A son instigation, le Mémorial préparait les esprits : « Sans doute, disait-il3, avec le déficit du budget il semble difficile de songer à cet établissement; pourtant l'occasion se rencontrera-t-elle encore jamais.' > Un mois plus tard, un nouvel article v communiqué par Lesergeant ruinait des bruits absurdes, qui n'avaient couru que pour donner le change à l'opinion publique : « l'administration n'avait pas l'intention de remettre le principalat à un ecclésiastique; elle était trop satisfaite de la direction imprimée à
1 Mémorial, 24 juillet IN II.
' A. M., D.M., 19 aoûl 1844.
3 24 juillet 1844.
4 18 septembre,
In maison par Faverot ; elle ne songeait pas non plus à passer à l'ordre du jour sur la question du collège royal. »
Enfin le jour solennel arriva1 ; au milieu du silence des édiles, le maire se leva et commença la lecture de son rapport. Une grande prudence s'imposait : les difficultés d'aménagement, l'importance de la dépense, la question de l'amortissement du capital engagé pouvaient faire reculer certains membres indécis, timides ou soigneux des deniers de la ville comme des leurs. Faire acte d'autorité et imposer une décision aurait pu aliéner quelques esprits, jaloux de garder entière leur liberté d'action. De plus, le maire n'ignorait pas l'hostilité de certains au nouveau projet. Aussi dans un long exorde, Lesergeant de Monnecove entasse savamment les précautions oratoires : les prétentions d'une ville rivale obligent à se hâter ; ce ne sont donc que des documents très incomplets qu'il apportera au conseil ; comment d'ailleurs évaluer avec une parfaite précision l'importance de travaux d'aménagement, lorsqu'un architecte du roi s'est trompé d'un cinquième dans l'estimation des dépenses pour un bâtiment neuf? Ne peut-on pas craindre aussi, de la part de l'autorité chargée de surveiller l'aménagement, des exigences que l'on ne saurait prévoir? Mais le maire a fait son possible pour éclairer ses collègues : il a sollicité de Vincent, l'inspecteur d'académie, tous les renseignements désirables ; et c'est avec la plus grande franchise qu'il exposera les résultats de ses recherches. C'était plus qu'il n'en fallait pour calmer les susceptibilités les plus chatouilleuses ; chacun se plaisait à louer la conscience de Lesergeant.
Sûr de la bienveillance attentive de son auditoire, le maire, dans un exposé très net, appuyant ses affirmations de chiffres précis, répond à toutes les difficultés susceptibles d'arrêter la timidité de quelques-uns. Pour l'aménagement des locaux, tout devient simple dans sa bouche : pour les dortoirs, il suffira d'abattre les cellules, et de remplacer les séparations longitudinales par des colonneltes de fer ; au-dessus de la bibliothèque, il y a dans les combles un bel emplacement pour un troisième dortoir. Réfectoires, salles d'études, infirmerie surgissent comme par enchantement dans tous les coins du vieux bâtiment. La grande cour s'accroîtra d'une partie du jardin ; entre les classes et les études, les petits trouveront un espace pour jouer ; les appartements du proviseur et du censeur déploient leur enfilade de pièces ; l'économe peut descendre directement dans les cuisines et surveiller la lingerie
1 A. M., D.M., 19 septembre 1844.
et le vestiaire placés à côté de son logement. Les classes de philosophie et de mathématiques, les laboratoires de physique et de chimie sont installés dans le grand bâtiment jusqu'à l'escalier. L'aumônier, le commis aux écritures, les maîtres élémentaires, les domestiques ont des logements luxueux ; la bibliothèque, le dessin, l'écriture, tous les services, depuis les salles d'arrêts jusqu'aux locaux pour les bains de pieds et les bains complets, tout est aménagé avec une aisance parfaite. Le pensionnat pourra contenir au moins cent cinquante élèves ; la division en trois sections, imposée par l'Université, se fera sans peine. Et à entendre rémunération de salles, de classes, de dortoirs, de cours et de réfectoires, les membres du conseil s'étonnent des ressources ignorées que contiennent les vieux bâtiments du collège.
Quelques-uns pourtant songent avec inquiétude aux dépenses nécessitées par ces aménagements ou ces constructions nouvelles. Pour obtenir la conversion projetée, la dépense était considérable ; elle soulevait, en présence des dettes qui grevaient le budget et qui étaient à la veille de s'accroître encore, une question financière « très épineuse et très délicate t>. Leseigeant ne l'ignorait pas. Avec une franchise parfaite, il semble, comme à plaisir, déployer devant ses auditeurs la longue addition qu'ils auront à payer. Dans un long mémoire, dressé sur les indications de l'architecte Lemez, il énumère ce que coûteront et toutes les constructions à faire dans la basse cour, et l'aménagement des classes, des appartements et des dortoirs, et l'appropriation d'un parloir, d'un amphithéâtre de chimie et d'un réfectoire, et l'établissement de trois préaux couverts, d'un vestibule et d'une loge de portier. Il énumère les poutres, les gitages et les planchers qu'il faudra remplacer, les murs qu'il faudra construire, les fosses qu'il faudra creuser. Et lorsqu'il a montré que 120.000 francs seront nécessaires pour tous ces travaux, il fait surgir le mobilier que la ville devra fournir, et les 120.000 francs que coûtera cette seconde partie de la dépense. Et, lorsqu'il a terminé l'énuméralion de « tout ce qui a trait aux frais de premier établissement, aux conditions dont l'accomplissement paraît inévitable, • il insiste sur un autre point qui ne lui paraît pas moins onéreux; il attire l'attention de ses collègues sur des charges qui, chaque année cl d'une manière permanente, pèseront sur le budget de la ville, tandis que les premières dépenses g ne présentaient qu'un moment de crise, n'exigeaient qu'un seul sacrifice ». Le ministre en effet a fixé à vingt le nombre des bourses communales, sans réduction possible, à moins que le conseil général ne se chargeât île la portion que la
ville n'aurait pas volée. Aux sacrifices considérables que rétablissement d'un collège royal imposait, c'était ajouter une nouvelle charge excessivement lourde, dont l'importance pouvait se traduire par un chiffre annuel de 12 à 13.000 francs, selon que le collège serait de deuxième ou de troisième classe.
Lesergeant n'était-il pas partisan du projet ? Voulait-il, par un étalage indiscret de toutes les dépenses occasionnées par l'érection d'un collège royal, faire hésiter les défenseurs les plus résolus de l'entreprise ? On pourrait le supposer, à l'entendre insister aussi lourdement sur les charges qui, pendant longtemps, pèseront sur les budgets de la commune. En réalité, le maire était habile ; sa franchise cache la rouerie d'un adroit avocat. Dans son addition, certaines parenthèses laissent entendre qu'il exagère les chiffres, pour éviter dans la suite les fâcheuses surprises dont les membres du conseil ont fait récemment la triste expérience. Sans doute l'appropriation des deux dortoirs coûtera 20.000 francs, mais les conseillers ont déjà au budget de 1845 volé pour cet objet un crédit de 10.000 francs. Le mobilier coûtera 120.000 francs; mais que d'objets que le collège possède déjà et dont l'acquisition deviendra inutile : instruments de physique, appareils de chimie, vases sacrés et ornements pour la chapelle pourront facilement être repris par l'Etat. De plus, les prix ont été établis sur ceux de Paris : ils seront moindres à Saint-Omer avec d'aussi bonnes conditions de qualité et de confection ; l'article des dépenses imprévues paraît donc devoir rester à profit, et certainement les estimations dépassent de beaucoup les dépenses réelles. Le ministre exige vingt bourses communales, mais, lorsqu'il connaîtra la prospérité de l'internat, il n'aura plus d'inquiétudes sur l'avenir du collège royal; et les exemples de villes, dont les charges sont moindres, se pressent dans la bouche de Lesergeant : Rennes, Metz, Amiens sont loin de dépenser 13.000 francs pour les boursiers. Pourquoi dès lors imposerait-on si lourdement Saint-Omer, à qui le gouvernement témoigne tant de bienveillance ? Que ferait-on d'ailleurs de vingt bourses ? A qui pourrait-on les offrir ? Ne serait-il pas dangereux d'en gratifier toute espèce de famille ? Ne serait-ce pas compromettre l'avenir de certains enfants, que de leur faire ambitionner des positions qu'ils ne pourraient atteindre ? En appréciant justement les besoins d'une localité, où l'industrie diminue, le maire espère que 6.000 francs de bourses suffiront aisément à satisfaire la population et à rassurer les inquiétudes du ministre sur le succès futur du collège royal.
Cependant les fronts restaient soucieux ; 240.000 francs
paraissaient à beaucoup une dépense disproportionnée avec les finances de la cité ; s'engager pour toujours à payer au collège une rente de 6.000 francs, n'était-ce pas dilapider les finances municipales? Et chez ces bourgeois qui connaissaient le prix de l'argent, l'esprit d'économie se révoltait contre cette satisfaction de vanité qui allait leur coûter si cher.
Mais Lesergeant continuait à parler. Les fronts soucieux s'éclairaient. Par esprit d'économie, on devait se rallier au projet ; un collège royal serait pour la ville une charge moins lourde qu'un collège communal ; pour la cité, ce serait la source de revenus inespérés. Actuellement, le collège coûtait par an 19.510 francs; mais bientôt, il faudrait créer deux chaires nouvelles, pour l'histoire et pour la physique ; le professeur de troisième n'était pas immortel; après lui, il faudrait un aumônier; en dépit d'un vote de la chambre, on pouvait prévoir que les traitements des régents seraient prochainement portés à leur maximum, et ce ne serait plus 19.510 francs, mais 23.600 francs que la commune aurait à dépenser chaque année pour son collège. Or, si l'université s'en emparait, on n'aurait plus de traitements à payer aux professeurs; l'entretien des bâtiments, les crédits pour les bourses, les intérêts du capital à 4 1/2 o/o ne représenteraient qu'une dépense annuelle de 18.300 francs. Après avoir généreusement abandonné à ses adversaires la rétribution payée par les élèves, le maire fait la soustraction, et triomphalement il proclame le résultat de l'opération, 2.910 francs d'économies annuelles1. Victorieux, Lesergeant s'échauffe; ((l'existence d'un pensionnat important et du personnel qu'il exige, le séjour de familles d'élèves étrangers à la ville doivent nécessairement contribuer à son bien-être et à sa prospérité; les bourses offriront un moyen précieux pour entretenir une émulation salutaire parmi la jeunesse; l'amortissement de la première dépense une fois opéré, il ne restera plus à la commune que les Irais d'entretien du bâtiment et le paiement de quelques bourses; enfin, en donnant un nouvel essor à l'instruction universitaire, la cité jouira d'un professorat d'élite, contrepoids indispensable pour modérer le succès croissant et l'action absorbante des institutions privées ».
Et après un hommage aux talents du personnel du collège, après une exposition des procédés d'amortissement, établissement d'un droit d'octroi, création de centimes additionnels, ou vente de propriétés communales, Lesergeant propose les conclusions qui peuvent faire l'objet des vœux à émettre. Sa
1 Cf., le même argument repris dans le Mémorial, 5 février 1NI,">.
mission est remplie : c'est au conseil municipal « à étudier la question sans préférence et sans antipathie, à donner une preuve nouvelle du dévouement sans borne qui l'anime pour donner à une belle cité tous les avantages et les nouveaux éléments de prospérité qu'elle est en droit d'espérer, en sauvegardant les intérêts précieux confiés à sa vigilance et à ses soins ».
Lesergeant de Monnecove s'était assis, heureux de l'effet d'un l'apport « écouté avec l'attention la plus soutenue » ; sûr d'avoir rallié à un projet qui lui était cher, la majorité du conseil municipal. Deneuville se leva : sans exorde insinuant, sans phrases pompeuses, avec une brutalité voulue, il attaque le projet. Dans sa bouche, les questions se pressent, suivies de réponses sèches et coupantes qui ruinent la savante argumentation du maire.
Y aura-t-il plus de professeurs dans un collège royal que dans le collège communal actuel ? Non, car les cours préparatoires aux écoles sont le privilège de quelques villes de province, et Saint-Omer ne peut espérer une pareille faveur. Les professeurs futurs vaudront-ils mieux que ceux que l'on possède ? Le titre d'agrégé n'est pas une garantie de capacité à donner un bon enseignement et celui qui a le plus de science n'est pas toujours celui qui la communique le mieux. D'ailleurs, la comparaison avec d'autres collèges de troisième classe prouve qu'on ne peut espérer que peu d'agrégés. Et d'autre part, qu'est-ce pour un agrégé qu'un collège de troisième classe ? Un pis-aller qu'il accepte à contrecœur et transitoirement, un lieu d'exil où il demeure en expectative et le moins qu'il peut ; il est donc permis de penser que dans leur passage au sein d'établissements qu'ils sont pressés de quitter, ces jeunes gens, très savants sans doute, mais sans expérience, n'enseignent pas mieux que les professeurs sédentaires de bons collèges communaux ; car ceux-ci ont un intérêt tout particulier à développer la prospérité de leur collège, qu'ils ne désirent pas quitter, et auquel ils se dévouent. Et, après un éloge du professeur de philosophie, qui a su attirer autour de sa chaire vingt-sept élèves, parmi lesquels beaucoup d'étrangers, Deneuville continue son impitoyable réquisitoire.
Les études seront-elles plus fortes ? Pourquoi le supposer, si les professeurs ne sont pas meilleurs? Les résultats au baccalauréat ne prouvent-ils pas la supériorité de Saint-Omer qui a eu deux tiers de ses candidats reçus, tandis que le collège royal de Douai ne compte qu'un tiers de succès ? y aura-t-il plus d'élèves ? Les chiffres prouvent le contraire : c'est la capacité du directeur d'un établissement et non son litre qui
assure le succès. On aura des boursiers en plus? Faible recrue qui ne pourra compenser la perte de nombreux élèves; les conditions pécuniaires plus onéreuses, l'impossibilité d'arrangements avec les familles écartera du collège royal un grand nombre d'enfants. Qui sait même si le pensionnat Saint-Bertin, qui a intérêt à rester attaché à un collège communal, ne se rendra pas indépendant d'un collège royal? Quel avantage certain peut donc offrir à la ville le changement projeté ? Et, ouvrant la Revue de l'Instruction publique1, Deneuville y trouve la condamnation de l'entreprise: l'état allèche les villes qui ont de bons collèges communaux par l'appât trompeur d'un établissement plus grand et plus glorieux en apparence ; on renonce à des avantages que l'on tient, pour satisfaire à une petite vanité d'amour propre ; on s'impose des charges onéreuses pour ne gagner qu'un titre illusoire. Renversant toute la savante argumentation du maire, le terrible adversaire du projet montre la facilité de faire enseigner la physique par le professeur de mathématiques, la possibilité d'élever comme à Boulogne le droit d'école, et il annonce son intention de revenir sur la question financière.
Après toutes les preuves qu'il avait données, il laissait peser un doute inquiétant sur les avantages réels de l'établissement. Le maire sentait sa cause perdue : il voulut gagner du temps, et proposa le renvoi de la question à une commission. Cinq membres, Bailliart, Moland, Bonnard, Deneuville et G. Armand, furent chargés de cette étude complémentaire. C'était retarder une décision urgente; c'était peut-être sauver un projet compromis. De nouveau le Mémorial faisait campagne pour le maire2: <t Si le collège devient royal, Saint-Bertin, dit-on, se séparerait. Il ne le peut, 1° parce que beaucoup de parents mettent leurs enfants dans ce pensionnai, mais veulent qu'ils suivent les cours du collège, trouvant ainsi, selon eux, dans la fréquentation des deux établissements, une double chance de bonnes études et d'exacte surveillance morale et religieuse; 2° parce que, sous l'empire des lois, Saint-Berlin ne saurait, dans les murs de notre ville, s'ériger en institution de plein exercice. Ce n'est donc là qu'une sorte d'épouvantail ». Dans la commission, quatre membres étaient favorables au projet ; Deneuville seul restait inflexible.
Le 30 octobre3, Bailliart apportait son rapport au conseil municipal: les phrases harmonieuses y cachent des pensées
1 N° du 9 août 1844.
3 19 octobre 1844.
contestables; un décor idéal masque adroitement les difficultés réelles; les chiffres trop brutaux sont enveloppés dans de caressantes périodes. Sous la plume du rapporteur, un collège royal devient un séjour enchanteur : c'est l'établissement où se réalisent et où se résument le mieux les progrès faits, tant dans l'art de conduire et d'administrer la jeunesse studieuse, que dans celui de lui former l'intelligence ; c'est la plus parfaite expression de l'université d'où il émane, le patron sur lequel essayent de se modeler toutes les institutions vouées à l'instruction; c'est l'unité institutrice; le proviseur, dégagé de tout souci d'argent, domine l'institution avec la liberté d'esprit et la dignité qui conviennent à sa haute magistrature; les professeurs que l'université garde pour elle sont tous des perfections; le censeur est la justice personnifiée; l'aumônier, un nouvel apôtre; le nom même de l'officier comptable, l'économe, dit à lui seul toutes ses vertus. Sous la plume de Bailliart, Saint-Omer devient une ville éminemment universitaire, tant par sa situation géographique que par le calme qui y règne et l'honnêteté de ses mœurs : le séjour en offrira tant d'avantages,-" que professeurs et élèves ne voudront pas quitter ce lieu de délices ; les habitants s'enrichiront des recrues qui peupleront la ville ; le nouvel établissement donnera ou plutôt restituera à la cité son antique célébrité. Déjà, Bailliart aperçoit les étudiants étrangers qui se pressent dans les rues, comme au temps des Jésuites; les nouvelles créations surgissent de toutes parts; l'industrie sort de sa torpeur; le commerce renaît; pour la ville un peu délaissée, le collège royal devient un nouvel objet de centralisation. A égalité de charges, ne faut-il pas souscrire à un projet qui assure à la ville un avenir prospère ? Les 240.000 francs, on les trouvera facilement, en vendant des biens communaux inutiles aux Bruyères; en huit ans, tout le capital sera amorti. Et Bailliart dépose les conclusions de la commission, presque identiques dans la forme à celles du maire.
Toute celte belle éloquence n'avait pas touché les adversaires du projet, et dans le conseil municipal, la lutte se poursuit pendant la journée entière. Les ripostes se croisent, vives et pressées. Les arguments de Deneuville reparaissent, toujours aussi forts, appuyés de nouvelles raisons. On a souvent demandé un collège royal, sans doute, mais jamais la question n'avait été sérieusement étudiée. Dans les établissements universitaires, l'instruction seule est donnée ; on ne fait rien pour l'éducation, dont le besoin est d'un ordre plus élevé; si l'on accepte le principe de la transformation, on
aura fail un premier pas dangereux ; comment reculer, dans le cas où les exigences de l'Etat dépasseraient les crédits proposés ? Le droit d'école cessera d'être pour la ville une ressource certaine. En face de ces attaques multiples, le rapporteur se retranche derrière son idéalisme un peu chimérique; de nouveau, il parle des mœurs bonnes et douces qui font de Saint-Omer une ville éminemment appropriée aux études; de nouveau, il parle du proviseur et de sa magistrature, des professeurs qui ne pourront être mauvais, puisqu'ils sont choisis par l'université.
Mais les adversaires continuent à batailler : le conseil municipal,' a ne tenant plus les cordons de la bourse », devra renoncer à toute intervention ; l'esprit particulier de la ville est favorable à un collège municipal. Les hommes capables préfèrent le principalat au provisorat ; les bons proviseurs partent dans des collèges plus importants. Et bientôt, la discussion s'égare ; le monopole de l'état pour l'instruction, la lutte dans L'âme des principaux entre l'intérêt privé et le devoir, les frais supplémentaires dans les collèges communaux, le danger d'imposer de nouveaux centimes additionnels, toutes ces questions variées sont agitées sans ordre. Chacun a son mot à dire ; la séance menace de s'éterniser parmi de stériles discussions. Le maire se lève ; il cherche à rétablir le calme et pose la première question : le conseil municipal est-il d'avis de demander l'érection du collège communal en collège royal ? On exige le scrutin secret : quinze membres votent pour la proposition ; neuf restent hostiles.
Le maire triomphait ; cette première victoire lui suffisait. Le principe de la transformation une fois admis, les autres questions seraient aisées à résoudre. Vainement les adversaires du projet continueront la bataille : le premier vote était pour eux l'annonce de la défaite ; beaucoup abandonneront un parti vaincu ; quatre membres se rangeront du côté du maire. Très habilement, Lesergeant secoue l'apathie des conseillers. Dans les feuilles du Mémorial1, il montre « les habitants de Saint-Omer obligés d'envoyer leurs enfants au loin faire des études... plus fortes, si Arras obtient le collège royal, pour lequel la ville fait des offres illimitées » ; il signale d'après l'Annotateur <k l'activité menaçante de Boulogne ; l'autorité municipale de cette ville fait faire dans les bureaux de la mairie, tous les travaux d'études relatifs à l'organisation d'un collège royal ». Le 8 novembre-, les membres du conseil stimulés par l'idée
1 G novembre.
de ne pas se laisser devancer par une cité rivale votaient le projet dans son entier :
1» Le conseil municipal demande que le collège communal soit érigé en collège royal.
2° Les constructions actuelles du collège seront appropriées aux besoins du service, et il en sera établi de nouvelles, afin de donner à rétablissement son complet développement.
3° Il sera également pourvu à l'achat du mobilier exigé par une décision du conseil royal de l'instruction publique, en date du 30 mai 1843.
4° Pour couvrir ces dépenses, le conseil vote 240.000 francs, somme à laquelle elles ont été arbitrées dans le rapport du maire.
5° Le conseil vote aussi une dépense annuelle de 5.000 francs pour les bourses.
G0 La ville est autorisée à vendre par adjudication publique des biens communaux à désigner ultérieurement, jusqu'à concurrence desdites dépenses de premier établissement.
Aussitôt Lemez, l'architecte de la ville, se met au travail; il visite les vieux bâtiments, il entasse les notes, il dresse des plans. Il va à Douai voirie collège royal ; il recueille les observations des fonctionnaires et des architectes, il consulte le recteur et l'inspecteur d'académie. Vainement Faverot a proposé d'acheter le pâté de maisons contigu à la basse cour, de rendre au collège la salle d'asile, de s'agrandir du côté de la cour des classes1. Vainement il a trouvé l'université trop complaisante de se contenter de plans passables; vainement il s'est plaint de n'être consulté en rien. Le maire ne tient pas à engager la ville dans de nouvelles dépenses ; il n'a pas voulu changer le plan primitif.
Le 9 avril 1845 2, les membres du conseil trouvent étalés sur la table les plans du nouveau collège, approuvés tout au moins officieusement par le conseil royal de l'instruction publique. Dans le plus grand secret, l'architecte s'était rendu à Paris 3, d'où il avait rapporté l'avis favorable donné à ses plans par le gouvernement. C'était mettre les conseillers municipaux de Saint-Omer en face du fait accompli : comment, après la sanction d'une commission supérieure, se prononcer en toute liberté. Le maire avait forcé la main de son conseil; comme excuse, il alléguait l'urgence d'une extrême activité, pour neutraliser la concurrence des villes rivales 4. En vain,
1 A. A., 15 lévrier 1845.
3 A. A., 15 février 1845.
* A. A., 11 mars 1845.
quelques membres protestèrent et regrettèrent la nécessité de se hâter, quand il s'agissait d'une affaire aussi importante. En vain, certains parlèrent de nommer une commission pour examiner les plans; en vain, ils revinrent sur l'inutilité d'établir un collège royal. L'acte d'autorité de Lesergeant de Monnecove avait prévu les manœuvres des adversaires du projet, qui auraient pu, en multipliant les objections, en retardant les décisions, entraver l'entreprise. Il ne restait plus qu'à entendre Lemez. L'architecte de la ville fut introduit dans la salle, et, après avoir rendu compte de ses voyages, il exposa son plan.
Tout devait être subordonné à la division réglementaire en trois sections1, exigée par l'université. C'est en s'inspirant de ce besoin que Lemez a utilisé le mieux possible les locaux déjà existants. Avec une merveilleuse clarté, l'architecte explique aux conseillers le plan étalé sous leurs yeux. A cette époque, le collège communal a quatre entrées : l'une, et c'est la principale sur la rue au Vent; la seconde à droite du portail de l'église, rue du Filet; les deux dernières rue des Classes. Dans l'état actuel, il comprend un grand bâtiment principal à deux étages, voûté en arcs de cloître dans toutes ses pièces, un autre bâtiment en équerre sur le premier, qui contient au rez-de-chaussée des salles d'études, aux étages, deux dortoirs; un bâtiment sur la rue au Vent qu'il faudra reconstruire; un autre rue des Ecoles pour les classes au rez-de-chaussée et la bibliothèque communale au premier; enfin les réfectoires et différents services donnant sur une petite cour; vers l'est une grande cour se prolonge par un jardin ; entre le bâtiment des études et celui des classes, une seconde cour est facilement utilisable; pour la cour située derrière le chevet de l'église, elle est trop sombre pour servir aux élèves. Et l'architecte continue son exposé.
En les divisant par un mur de peu de hauteur, la grande cour et le jardin- peuvent servir aux ébats des élèves de deux sections; entre les classes et les études, après la sortie des externes qui ne prend que quelques minutes, la troisième section trouve pour jouer un endroit convenable. A la chapelle, les trois divisions sont faciles à établir*. Restent il est
1 A. A., 6 janvier 1845.
- Lemez signale même que dans certains collèges royaux, un simple sillon, tracé sur le sol, suffit à cette séparation; c'est le parti auquel on devait s'arrêter, et le mur de séparation ne fui jamais construit.
a Dans le projet primitif, on devait construire une chapelle L'église des Jésuites était réservée pour en taire une paroisse, car ou n'était pas sans craintes sur la solidité de l'église Saint-Denis, lui 1844, au moyen d'une séparation on avait l'ait de la moitié île la nef de l'église des Jésuites
vrai les autres services, classes, études, dortoirs, réfectoires, dont il faut déterminer remplacement. Les dix classes, rangées presque parallèlement de chaque côté de la cour dite des classes, peuvent être facilement utilisées ; l'amphithéâtre de physique avec ses dépendances est placé au premier étage. La première section a : l°deux salles d'études dans un bâtiment au rez-de-chaussée, couvert en plate-forme, adossé au couloir qui conduit à la chapelle; 2° deux petites salles pour les arts d'agrément ; 3° un réfectoire installé dans une pièce à droite de l'escalier du grand bâtiment et à portée de la cuisine ; 4° deux dortoirs à l'étage et dans les combles du bâtiment contre lequel se trouvent les études.
Pour les deux autres sections, Lemez propose la construction, au fond du jardin, d'un bâtiment à deux étages qui présentera l'avantage de masquer l'hôpital militaire dont la vue plonge dans la cour, bien qu'à quelque distance de celleci. Dans cette nouvelle construction, prolongée par deux ailes, il trouve toutes les pièces nécessaires; au rez-de-chaussée, deux salles d'études, deux cabinets pour les arts d'agrément, un magasin pour la papeterie, un préau couvert pour chacune des deux divisions; aux étages des dortoirs pour vingt-cinq ou vingt-six lits comprennent en retour toutes les dépendances utiles, lavabo, cabinet pour le domestique, chambre pour le maître.
A côté de la loge du portier, placée à proximité de l'entrée principale ', derrière la porte massive de chêne garnie de clous à tête et percée d'un judas, un vestibule, séparé par une cloison vitrée de la cour qui se présente en face, conduit à droite à l'école primaire supérieure -. Le long du corridor, dans le grand bâtiment s'ouvrent successivement jusqu'au grand escalier deux pièces pour le parloir, les bureaux de l'économe, des magasins. Au premier étage de ce « bâtiment de l'administration », le proviseur et le censeur, à droite et à gauche de l'escalier, trouvent de vastes appartements précédés de leurs bureaux. Au deuxième étage, Lemez installe l'aumônier et son domestique, l'économe et sa famille. Les cabinets de physique, de chimie et d'histoire naturelle donnent rue
un magasin « où l'on gardait tous les appareils fantasques que l'on promenait dans les rues le jour de la kermesse, et la plupart de ces momeries, dominant la cloison, donnaient aux élèves des distractions mythologiques ou romantiques ».(A.N., F, 17, 79.011, rapport de Ozaneaux.)
' Rue au Vent bien entendu.
1 Le 19 novembre 1845, une délibération du Conseil Municipal consacrait l'annexion au collège de l'école primaire supérieure, et fixait la rétribution que devaient se partager les professeurs. (A. M.)
au Vent. Dans la cour de service, au-dessus de la cordonnerie, de la buanderie et des salles de bains, s'élèvent l'infirmerie, l'ouvroir et la lingerie. Maîtres d'études et domestiques reçoivent des chambres aux étages supérieurs ; une pièce voûtée dans le bâtiment des classes se divise en quatre salles d'arrêts ; les classes d'écriture et de dessin, la bibliothèque sont placées au second étage.
Après avoir longuement développé son projet, l'architecte s'était retiré et la discussion avait repris. De nouveau, les adversaires du maire, sans se laisser décourager par leurs précédentes défaites, revenaient à la charge. Tournier proposait de renvoyer la question à une commission ; un autre membre attaquait l'entreprise, parlait de crise financière, démontrait que, si le collège prospérait, les bâtiments deviendraient insuffisants, et qu'ainsi, on aurait « jeté par la fenêtre plus de 300.000 francs « pour des constructions sans lumière et sans air. Un troisième déplorait (pie la ville sacrifiât à un intérêt de vanité l'influence qu'elle pouvait exercer dans la direction du collège. Tous ces efforts se heurtèrent au calme de Lesergeant ; le maire était sûr de la victoire; tranquillement il précisa les chiffres, tranquillement il détailla le prix de chacun des bâtiments à aménager ou à construire; tranquillement il proclama le résultat de l'opération : l'ensemble des dépenses s'élevait à 165.000 francs. Le plan, qu'il avait presque imposé, était accepté par le conseil à une grande majorité. Plus tard, il est vrai, quelques conseillers furent d'avis de modifier légèrement le bâtiment (pion devait construire au fond du jardin ; une commission de trois membres, Bailliart, Hermant-Henneguier et Bonnart fut même désignée pour étudier le projet, mais à l'unanimité, elle rejeta la proposition1. Le 2 juillet*, les travaux commençaient activement : poutres, gitages, planches, châssis de croisée hors d'usage étaient transportés dans une maison de la rue du Vinquai et bientôt vendus pour éviter nu encombrement inutile 3.
Le 11 juin, le collège communal était devenu officiellement collège royal par un décret de Louis-Philippe, roi des fiançais4. Enfin se réalisaient les vœux des Audomarois, tant de fois formulés, tant de ibis repousses. Devant la décision gouvernementale, lés adversaires du projet ne pouvaient (pie désarmer;
1 A. M., D.M., 10 septembre, 10 novembre, 19 novembre 1845.
* V. Mémorial.
;1 A. M., D.M., 10 cl 1!) novembre 1845.
4 V. pièces justificatives,
de nouveau la paix régnait dans le conseil, si longtemps agité par la question du collège royal. Cependant bien des détails lestaient encore à régler. Sans difficulté, on désigna les biens communaux, dont la vente devait couvrir la dépense du nouvel établissement1 : aux Bruyères, à Boneeghem, à Tilques, l'archilecte-voyer découpa savamment des parcelles de terre, dont l'estimation fut soigneusement établie par des experts choisis dans le pays. Sans difficulté, on s'occupa de l'achat du mobilier nécessaire. Les professeurs de sciences, Jubé, Archambault et Boniface, dressèrent un état détaillé des instruments de physique et des produits de chimie que l'université pouvait reprendre à la ville"2; la machine électrique, la machine pneumatique et tous les instruments déclarés inacceptables lurent précieusement conservés par le conseil municipal, peut-être dans l'espoir (.Ven faire quelque jour don à une école de la ville. Pour 2.069 francs, l'état devenait propriétaire des bancs, des vases sacrés, et des ornements de la chapelle; à lui seul le maître-autel était évalué plus de 1.000 francs. Depuis le décret du 11 juin, tout semblait aisé, et le recteur venait à Sainl- Omer pour hâter l'organisation du nouvel établissement3.
La demande d'un crédit supplémentaire4 de 1.000 francs pour compléter le chiffre réglementaire de vingt bourses, l'exigence du gouvernement qui en faisait une condition de l'établissement du collège royal, ne rencontra même pas d'opposition dans le conseil. Déjà une nouvelle année scolaire était commencée, et les boursiers de la ville n'étaient pas encore désignés. On avait bien décidé à la fin de septembre5 d'établir une liste qu'on soumettrait à un inspecteur de l'université ; pour exciter l'émulation, on avait bien proposé de donner d'abord des demi-bourses, en consultant moins la situation de fortune des élèves que leur rang dans les concours; une ordonnance royale avait bien sanctionné tout ce projet d'organisation ; le proviseur avait bien été délégué pour examiner les candidats. Pourtant le 13 octobre1', rien n'était encore arrêté : sans doute le mode de présentation des candidats était discutable; mais il fallait se hâter. Depuis plus de quinze jours
1 A.M., D.M., 10 cl 19 novembre 1845.
4 A. M., D.M., 10 novembre 1845.
3 A. A., 24 juillet.
1 A. M., D.M., 18 juillet.
5 A. M., D.M., 10 septembre 1845; d'abord on avait proposé quatre bourses entières, à G00 lis.— Quatre trois quarts de bourse à 450 francs.— Six demi-bourse à 300 lianes. — Plus tard, on réduisit à deux le nombre des bourses entières, et on porta à dix le chiffre des demi-bourses.
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le collège royal avait ouvert ses portes. On ne pouvait songer à remettre la question à l'étude ; sur-le-champ on étudia les vingt-deux dossiers qui avaient été déposés à la mairie: sur-lechamp, on établit une liste provisoire de dix-sept noms. Le lendemain le provisoire devenait définitif : considérant les conditions d'âge et de force d'études, s'appuyant sur une ordonnance du 16 décembre 1821, les conseillers municipaux accueillirent favorablement neuf demandes : pour les sept autres places, un nouvel examen des titres personnels de chacun des candidats provisoires, aboutit très vite à une détermination définitive1. Une bourse entière était donnée à Gosset, un élève très distingué, qui, bien qu'ayant sauté la seconde, avait obtenu presque tous les prix de sa classe ; en raison du peu de fortune de leurs pères et des services qu'ils avaient rendus à la cité, Lal'oseadeet Delpierre recevaient troisquarts de bourse; Monniot, un enfant très recommandablé, mais orphelin et pauvre, partageait avec eux cette faveur.
Cependant, dès la rentrée d'octobre, le personnel du nouveau collège royal était solennellement installé "-. Seul, le professeur de huitième restait à désigner ; ceux qui n'avaient pas encore rejoint leur poste, Docelle, l'économe, Rossigneux, le nouvel agrégé chargé de la rhétorique, Robiou, le professeur d'histoire et Jacob, le régent de quatrième ne tardaient pas à arriver à Saint-Omer. Presque tous les fonctionnaires du collège communal conservaient leurs chaires : Dallongeville devenait aumônier ; Beugnet, en dépit des intrigues de Faverot, continuait à enseigner l'anglais, et Leclaire était chargé de l'allemand. Couvelaire, qui n'était (pie licencié, abandonnait la rhétorique à l'agrégé choisi par l'université, et reprenait sans regrets sa classe de seconde. Pour Faverot, les services qu'il avait rendus à l'ancien collège, le désignaient comme le proviseur nécessaire du collège royal. Maire, recteur, chacun s'était activement employé en sa faveur. Dès le 1 1 juillet, Lesergeant de Monnecove écrivait au sous-
1 A M., D.M., 14 octobre 1845. Les seize premiers boursiers furent : Damait, Duinont,Denoor,Populairc, Liber sait, Gusset, Prévost, Lafoscade, Lecapelin, Monniot, Delpierre, Lardcur, Salot, uoudenoot, Lierlelool, Berlheleniy. Le lu novembre, une demi-bourse étant devenue vacante, sept candidats étaient renvoyés a L'examen du délégué «In recteur.
- A. A., procès-verbal. Faverot, proviseur ; llullcii, censeur; Dallongeville, aumônier ; Docelle, économe ; Noël, pbilosopbic ; Jubé, mathématiques spéciales ; Ai chambault, physique ; lion i face, mathématiques Rossigneux, rhétorique; liobiou, histoire; Couvelaire, seconde ; La mpoux, troisième; Jacob, quatrième; Leclaire, cinquième; Dcluporte( sixième; Doulriaux, septième; Leclaire, allemand ; Bcugncl, anglais.
préfet ' : « J'ai attiré la bienveillante attention de M. le préfet sur M. le principal actuel qui, par ses soins assidus, son honorable conduite et ses infatigables efforts, a su conquérir en si peu de temps l'estime et la confiance publique ; l'aptitude toute spéciale, l'esprit ferme et conciliant, le mérite incontestable de M. Faverot et les succès extraordinaires qu'il a obtenus sont de sûrs garants d'un excellent choix. Je vous le demande, dans la conviction intime que sa nomination est une condition de prospérité pour l'établissement. » De Douai, le recteur mandait au ministre-: «M1 Faverot a rendu de véritables services à Saint-Omer ; il a relevé le collège où il a fait preuve de prudence et de fermeté. Plein de zèle, de dévouement et d'amour-propre, ami de la règle et d'une forte discipline, il offre des garanties précieuses que l'on ne rencontre pas toujours dans le choix si important et si difficile d'un proviseur ; M1 Faverot est l'homme de l'administration municipale ; il est aussi l'homme de l'opinion publique qui a confiance en lui. Je pense qu'il suffira à la tâche honorable qu'il accepterait avec la volonté de n'y point faillir. » Saint- Omer demande que la nomination puisse être communiquée le (3 août. Le G août, jour de la distribution des prix3, le maire, qui présidait la cérémonie pouvait, après avoir fait ressortir lous les avantages attachés au collège royal, annoncer la nomination de Faverot comme proviseur,
Dès lors, le vieux collège audomarois perdait sa personnalité communale. Il devenait établissement d'état. Trois siècles durant, son autonomie lui avait fait une physionomie singulièrement variée et pittoresque. Dorénavant, ce caractère d'originalité n'existera plus qu'à l'état de souvenir. Devenu banal fragment du grand tout universitaire, son existence s'écoulera officielle, correcte, calme, uniforme, méticuleusemcnt réglée. Le collège français n'aura plus ou n'aura guère d'histoire particulière.
En suivant cet établissement à travers toutes les phases de sa métamorphose, une réflexion s'est imposée à nous. Quel contraste entre le moderne lycée de Saint-Omer et le collège primitif, inauguré et réalisé par Gérard d Haméricourt ! De rétablissement de la rue de la Luresse, l'abbé de Saint-Berlin avait entendu faire non-seulement l'asile des belles-lettres, mais surtout une pépinière catholique, un centre d'apostolat. Répondant à sa pensée, les Jésuites avaient fait du collège
s A. A., 30 juillet 1845.
a Mémorial,
wallon un foyer de prosélytisme religieux, un rempart tout puissant contre l'invasion du protestantisme. Conçu aujourd'hui et organisé sur un plan diamétralement opposé et selon les principes de la Révolution française, sécularisé, laïcisé, le collège, jadis par dessus tout sanctuaire de la foi est devenu presque exclusivement le temple de la science ; après la Compagnie de Jésus, l'Université. Aussi, hormis les bâtiments profondément transformés, toutes choses s'y sont de fond en comble modifiées; personnel, méthodes, programmes, études, rien ne ressemble moins au collège wallon du xvr siècle que le lycée de Saint-Omer au xxe. En un mot, il y a entre la maison d'aujourd'hui et celle d'autrefois toute la différence des époques.
Il n'en importait pas moins cependant d'évoquer le souvenir de ce passé. C'est qu'en effet, sous ces voûtes antiques, œuvre des Jésuites vallons, en tout temps, des hommes éminents ont professé, des dévouements éclairés se sont affirmés, des sujets remarquables, de nombreuses valeurs sociales se sont formés. Il y aurait un gros volume de biographie à consacrer aux anciens élèves de celte vénérable maison. Après les Mallebrancq, les du Cygne, les Hennebert, les Dewitte, des élèves comme les Parent-Réal, les Saint- Amour, les Royer-Collard, les Allen t se sont assis sur ces bancs qu'illustreront plus tard les de Neuville, les Ed. Devaux, les Ribot et tant d'autres. Le bon arbre n'a cessé de porter de bons fruits.
Le lycée de Saint-Omer peut être fier de ses origines. Son passé fut plein de gloire. En parcourant ses archives, en compulsant ses annales, nous avons senti, non sans émotion, palpiter l'âme des grands ancêtres. Nous nous sommes promis de leur rendre justice. En vérité, le bien qui est dans le monde dépend en grande partie d'actes non historiques; et si les choses ne vont pas si mal qu'elles eussent pu aller, à qui en est-on redevable ? Pour beaucoup à ceux qui nous ont précédés, à des hommes héroïques, qui ont vécu une vie cachée, mais féconde, et qui, après avoir courageusement accompli leur mission, telle qu'ils la comprenaient, reposent maintenant ignorés dans des tombes obscures que personne ne visite plus.