LA FIN DU COLLÈGE COMMUNAL
AIGNANT — CADAIIT — FAVEROT
I. Aignanl brillant professeur et mauvais administrateur. Etat du collège; etforts inutiles de la municipalité pour en faire un collège royal ; les nouveaux arrangements. La lutte avec le petit séminaire et la politique au collège. — II. Cadart a) cherche à gagner de l'argent en exploitant le pensionnat, b) affaiblissement des études et de la discipline dont profitent les maisons rivales, c) la lutte contre Saint- Bertin ; 1^ tracasseries de l'autorité municipale, 2" et preuves de l'esprit de tolérance au collège ; d) la décadence du collège imputée à la mauvaise direction du principal La campagne contre Cadart. — III. Ftwcrot 1° relève le collège ruiné, a) en relevant le niveau des études, b) en rétablissant la discipline, ci en faisant de la réclame ; 2" et lutte contre Saint-Berlin avec une âpreté qui amène son départ.
Soit ambition, soit ignorance du véritable état du collège, Aignant eut l'imprudence d'accepter les offres de la municipalité de Saint-Omer. Le 2 octobre ' Deschamps, le nouveau maire, avertissait Crèvecœur que, par arrêté du minisire de l'Instruction publique en date du 22 septembre, Adolphe Aignant, licencié ès-lettres, agrégé, professeur au collège royal de Rodez, était nommé principal du collège. Professeurs, employés et élèves étaient avisés de l'arrivée du nouveau principal. Deron 2, curé-doyen de Notre-Dame, convoquait les membres de la commission de l'Instruction publique de l'arrondissement, et le 21 octobre :1, quelques jouis après la rentrée des classes*, dans une des salles du collège, Aignant prêtait serment de fidélité au nouveau gouvernement ; Cambier, Cadart, Mâchait, Yanwlberghe, tous professeurs au collège, répétaient après leur chef la formule qui les liait à Louis Philippe, roi des Français.
Aignant avait toutes les qualités nécessaires pour ne pas
1 A. M., CM., 2 octobre.
2 A. M., CM., 11 octobre.
4 Qui avait eu lieu le 18 oclohrc. Mémorial, 30 septembre,
réussir dans ses nouvelles fonctions. C'était un brillant professeur ; ce fut un triste administrateur. Beaucoup se souvenaient encore du jeune régent qui pendant plusieurs années avnit enseigné la rhétorique à Saint-Omer; beaucoup parlaient encore avec éloge de retendue de ses connaissances, de la sûreté de son érudition ' ; on savait avec quelle habileté il précisait le sens d'une phrase de Cicéron, avec quelle élégance il transportait en français les grâces de Virgile et la vigueur de Tacite ; le recteur le considérait justement comme un des meilleurs professeurs de son académie 2, à l'avancement duquel il lui semblait difficile de ne pas prendre grand intérêt. D'autre part chacun se souvenait de la douceur de son caractère, de l'affabilité de ses manières qui lui avaient acquis l'estime de tout le pays 3. On se réjouissait de voir revenir un homme dont on avait regretté le départ ; chacun fondait sur sa nomination à la tète du collège les plus belles espérances; ce ceux qui connaissaient le prix de l'instruction et la nécessité d'inculquer de bonne heure les principes d'une liberté sage et éclairée, applaudissaient au choix d'Aignant et étaient heureux qu'il se fût prêté à la demande du conseil municipal de la meilleure grâce et avec le plus noble désintéressement4 ». Sa présence seule devait ranimer la confiance que les circonstances du 30 août avaient ébranlée 5; le Mémorial prophétisait pour le collège un avenir heureux G : la maison que « le nom seul de celui qui la dirigeait rendait un véritable épouvantail » allait enfin changer de face; la « pépinière acheulienne » allait devenir un établissement de premier ordre ; Aignant allait rendre à César ce qui appartenait à César ». Les prédictions parurent d'abord se justifier; en 1831 "le recteur constatait avec joie la prospérité du collège : il louait l'intelligence et la fermeté avec laquelle Aignant le dirigeait; d'après lui « la capacité et l'instruction non contestées du principal avaient eu une très heureuse influence sur la direction et les progrès des études ». Un an plus tard, le maire et le bureau d'administration demandaient le changement d'Aignant8; Cadart desservait son chef auprès de l'autorité municipale ; les inspecteurs généraux
1 A. M., CM., 18 septembre 1830; D.M , 20 septembre 1830.
2 A.N., F, 17, 79.004, 18 août 1827.
; A. M., CM., 18 septembre 1830; D.M., 20 septembre 1830. « A. M., D.M., 20 septembre.
5 A. M., CM., 18 septembre.
fi 16 septembre.
7 A.N., F, 17, 79.006, 25 août 183t.
s A. M., CM., au ministre, 25 janvier 1832, et A.N., F, 79.006. Rapport des insp. gén. Dinet et Burnouf, 21 mai 1832.
se félicitaient de son départ prochain. C'était de tous côtés un concert de récriminations contre le jeune principal. Sans doute on se plaisait encore à reconnaître sa capacité toute spéciale comme professeur; mais on ne gardait plus aucun ménagement sur sa gestion d'administrateur. Le nombre des pensionnaires se trouvait réduit à 2G, parmi lesquels 10 anglais, et pas un seul habitant de la ville ; tout faisait craindre une diminution nouvelle. Et l'on accusait de la décadence du collège la négligence du principal ; l'insouciance complète d'Aignant pour tout ce qui regardait les soins physiques, la discipline et la religion, son défaut de surveillance, son apathie qui avait amené dans le service une irrégularité générale, telles étaient d'après le maire les raisons du peu de prospérité du collège; jamais Aignant ne daignait venir dans les classes ou dans les études, jamais il ne faisait dans les dortoirs ou dans les réfectoires des visites utiles.
Continuellement absent, sans demander l'autorisation de quitter son poste, sans même avertir personne du lieu où il se rendait, il laissait la maison sans surveillance, abandonnée à un professeur auquel il croyait pouvoir s'en remet Ire, mais qui, n'ayant aucun titre, n'avait aucune autorité. Certains l'accusaient même de n'avoir pas toujours observé les convenances dans ses relations hors du collège; ou prétendait qu'il ne mesurait pas ses discours dans les réunions de la garde nationale ; que dans certains repas, il s'était oublié. Et chacun concluait à la nécessité de le remplacer : le maire multipliait les lettres pour demander son départ. Lesergeant, le député de Saint-Omer, multipliait les démarches auprès du ministre; et l'on pouvait prévoir que le conseil municipal prendrait d'urgence une détermination pour mettre promptement un terme aux charges que, sans utilité aucune, le collège entraînait pour la commune.
En réalité, la douceur d'Aignant, son érudition et son instruction n'avaient pu tirer le collège de la fâcheuse position dans laquelle l'avait laissé le départ précipité de .love/; en réalité Aignant n'avait pas su prendre parti dans la lutte politique qui divisait alors la ville: comme tous les modelés dans les époques de crise, il était vaincu d'avance; il avait essayé de ménager tous les partis; tous lavaient accable; vite découragé, il avait souhaité de reprendre dans le professorat u\\ poste qu'il n'aurait jamais dû quitter1. Excellent professeur
1 A.N., F, 17, 7<).00(i, 1831, 25 août, note du recteur. Malgré les succès réels qu'il a obtenus, M. Aignant désire quitter Saint-Omer et demande une place dans l'enseignement des hautes classes ou dans les fonctions de proviseur.
il n'avait aucune des qualités nécessaires à un habile administrateur. 11 fallait un lutteur pour relever le collège, on avait choisi un érudit.
Après le départ de Joyez en cfTet, la situation du collège était Tort compromise; sa perte semblait imminente; les parents des élèves abandonnés par leur principal étaient peu disposés à y renvoyer leurs enfants1. La malveillance ne manquait pas de répandre partout que la maison ne pouvait marcher, privée de son principal et d'autre paît qu'elle ne pouvait se soutenir avec lui. Certains professeurs2 pouvaient avoir beaucoup de zèle, mais leurs rapports trop directs avec l'abbé Joyez, les rendaient impossibles dans un établissement « qui prenait l'aspect d'une maison sécularisée » ; « l'esprit public qui comptait pour beaucoup » ne pouvait les y admettre. D'autre part le pensionnat était pour les conseillers municipaux un autre sujet d'inquiétudes3; le mobilier appartenait à l'abbé Joyez. Consentirait-il à le louer ou faudrait-il s'adresser « aux particuliers de la ville qui font état de louer des meubles ». Le nouveau principal voudrait-il le reprendre ? les craintes d'un insuccès et de grosses perles d'argent ne le feraient- elles pas hésiter et la ville ne serait-elle pas contrainte de s'imposer cette nouvelle charge ? Un régisseur veillerait peut-être à ses intérêts, oubliant tous les autres. Les candidats ne manquaient pas pour ce poste, mais où trouver un homme probe, offrant toute garantie tant morale que pécuniaire1? 11 parut plus prudent de confier à l'état une maison qui ne pouvait être pour la ville qu'une occasion de dépenses nouvelles. Aussi, l'autorité municipale essaya-t-elle de faire ériger le collège de Saint-Omer en collège royal.
La députation extraordinaire envoyée pour présenter à Louis-Philippe une adresse de la municipalité, se chargea de lui exposer ses désirs pour la transformation du collège 5. Les députés Lesergeant et Harté fils firent à Paris toutes les démarches nécessaires ° ; l'autorité municipale souscrivit volontiers à toutes les conditions imposées par le gouvernement pour l'obtention d'un collège royal 7 et selon le désir du sous-
1 A. M., CM., à la députation extraordinaire accompagnant les députés ordinaires pour présenter au nouveau roi l'adresse de la municipalité, 24 août 1830.
2 A. M., 18 septembre 1830.
s A. M., D.M., 20 septembre 1830.
4 A.M., CM., 24 août.
5 A. M., CM., 24 août.
c A. M., CM., 24 août.
7 A.M., D.M., 20 septembre.
préfet ', tous les membres du conseil signèrent la pétition adressée à Louis-Philippe. Le roi accueillit favorablement les plans et les documents relatifs à cette demande, et le ministre de l'Instruction publique laissa aux députés du conseil municipal beaucoup d'espoir sur l'heureuse réussite du projet2. Plans, documents et pétitions disparurent dans quelque carton du ministère : vainement, maire et conseil municipal essayèrent de prouver toute l'importance qu'ils attachaient à l'érection d'un collège royal à Saint-Omer 3, vainement recteur 4 et préfet 5 appuyèrent la demande. Le beau projet resta enseveli sous la poussière, oublié par le gouvernement au milieu des multiples préoccupations qui l'inquiétaient.
Devant cet insuccès, le mieux était de chercher, sans compter sur l'appui de personne, à réorganiser une maison qui tombait. Aignant était arrivé; l'autorité municipale prit avec lui les arrangements les plus urgents.
Le petit nombre des élèves qui s'étaient présentés pour la rentrée des classes ne pouvant permettre de prévoir si les recettes couvriraient les dépenses, le nouveau principal n'avait pas voulu prendre le pensionnat à ses risques et périls ; le conseil municipal s'en était chargé : M. Aignant lui avait paru « l'homme probe, offrant toutes garanties tant morales que pécuniaires » qui pouvait se charger des intérêts de la commune sans les sacrifier à ses intérêts particuliers ; pour gérer le pensionnat on lui avait donc alloué 400 francs de supplément de traitement0.
L'abbé Joyez, moins intransigeant qu'on n'aurait pu le craindre, avait consenti à céder à la municipalité le mobilier du pensionnat; sur une estimation faite par un commissairepriseur, la ville lui avait repris bancs, tables, lits et vaisselle pour 6.747 fr. 75" ; pour les meubles de la chapelle, après de longues discussions8 on finissait par s'entendre pour 1.519 fr. 50; seul, l'autel restait la propriété de Joyez qui en abandonnait momentanément la jouissance à la ville'.
1 A. M., sous-préfet à maire, 7 octobre.
2 A. M., CM., 27 septembre.
3 A. M., CM., 17 décembre; D.M., 9 octobre.
4 A. M., recteur à maire, 23 décembre.
5 A. M., sous-prétet à maire, 23 décembre ; lettre du préfet du 1G décembre.
6 A. M., D.M., 18 novembre 1830.
7 A. M., D.M., 18 octobre 1830; lettre du sous-préfet, 0 décembre 1830, on devait lui donner 227 IV. 90 pour supplément île mobilier.
8 A. M., lettre du préfet, 20 janvier 1831.
9 A. M., I). M., 18 novembre 1830; en 1843, Joyez. ayant voulu reprendre l'autel, la vilte l'achètera 1.200 IV. A. M , D.M.,3 août 1813 et CM., 21) juin.
Bientôt les professeurs que leurs attaches trop directes avec l'ancien principal1 et que leur refus de prêter serment à Louis-Philippe2 rendaient impossibles au collège étaient remplacés par l'Université. Toutefois, pour ne pas laisser leurs classes sans régents, Dumetz, Hanquet et Crèvecœur avaient consenti à remplir leurs fonctions jusqu'à l'arrivée de leurs successeurs. Plusieurs jeunes gens s'étaient présentés pour occuper les chaires devenues libres3, mais le maire, se reconnaissant incapable déjuger de leur degré d'instruction, les avait adressés au recteur. Le 26 novembre4, un ancien élève du collège, Louis Noël, bachelier-ès-lettres et licencié en droit remplaçait en philosophie l'abbé Dumetz resté fidèle à son ancien chef et au gouvernement des Bourbons. Sauvage prenait la classe de sixième, abandonnée par l'abbé Hanquet et Crèvecœur remettait à Vandalle, la direction de la classe de septième.
Toutes ces sages mesures cependant n'avaient pu rendre au collège sa prospérité d'autrefois. Beaucoup d'élèves que l'abbé Joyez avait gagnés à ses idées avaient suivi Crèvecœur et Dumetz devenus répétiteurs au séminaire. Les légitimistes exploitaient contre le collège certaines affaires fâcheuses qui avaient précédé la révolution de 1830; ou exagérait auprès de l'évêque les torts de Roux professeur de rhétorique; on montrait à Sa Grandeur le danger pour de jeunes séminaristes d'entendre chaque jour des leçons d'incrédulité ; on allait jusqu'à soutenir que les élèves du séminaire ne pouvaient circuler dans les rues de la ville sans être exposés aux insultes grossières de quelques énergumènes. Peut-être les nouveaux directeurs du séminaire n'étaient-ils pas étrangers à la campagne violente menée à Arras contre le collège. Cependant Crèvecœur et Dumetz prétendaient prêcher la paix et enrayer de tous leurs efforts le mouvement d'exode qui faisait abandonner à beaucoup le collège communal: ce Eugène5, écrivait à Monseigneur Félicien Dumetz, s'y est pris d'une manière sage pour ne pas se brouiller avec les professeurs du collège ; car il a déclaré à ses élèves qu'il ne voulait pas qu'on lui signalât les opinions de M. Noël, quand elles seraient opposées aux siennes, et qu'il se bornerait à leur enseigner simplement la vérité, sans entrer dans les disputes d'opinions. » L'évêque,
1 A. M., CM., 18 septembre 1830.
2 A. M., CM., 26 octobre 1830 et principal à maire, 22 octobre.
3 A. M., CM., 18 septembre 1830.
4 A. M., 29 novembre.
5 A.E., 10 décembre 1830.
de son côté, ne se laissa pas tromper par de pareilles accusations1; il donna l'ordre au directeur du petit séminaire de faire suivre aux élèves les classes du collège comme par le passé; il interdit môme de faire des cours au séminaire. Aussi la municipalité2 ne savait-elle comment remercier Sa Grandeur « de sa sollicitude toute paternelle pour la ville » ; elle louait « sa haute sagesse qui avait déjoué le complot ourdi contre le collège » ; elle célébrait « sa perspicacité et sa justice qui ne s'étaient pas laissé tromper par quelques malveillants qui ne devaient retirer que de la honte de leur démarche inutile ». En apparence les deux maisons restaient unies comme au temps de Joyez : en réalité le départ de l'ancien principal avait creusé un profond sillon que l'exaspération des passions politiques allait élargir d'année en année.
Les hostilités étaient engagé'es, et les partisans du nouveau régime ne tardaient pas à répondre par mille tracasseries aux attaques qui avaient menacé le collège communal. Déjà « de jeunes patriotes audomarois devançant le vœu public avaient effacé le nom de Jésuites sur les écriteaux qui indiquaient le nom de la rue et l'avaient remplacé par le mot Lafayette3 ». Le sous-préfet, par crainte de passer pour clérical, se souvenait d'une ordonnance qui fixait le nombre des élèves des petits séminaires; il demandait à chaque professeur la liste des séminaristes de sa classe ; il s'informait si tous portaient le costume ecclésiastique. Le maire, en réponse à une lettre du recteur4, signalait"' le pensionnat de Dohem comme une école ecclésiastique déguisée, il lui prouvait que le chiffre de 99 élèves fixé par les ordonnances du 16 juin 1828, était dépassé au petit séminaire, (pie très peu portaient le costume ecclésiastique ; il astreignait les pensionnaires de l'abbé Crèvecœur au service de la garde nationale0.
La violence des passions politiques commençait même à se faire sentir jusque dans les murs du collège. Un discours du professeur de rhétorique, la présence du curé de Sainl-
1 A. M., au maire, 27 septembre.
2 A. M., CM., 25 septembre.
3 Mémorial, 15 août 1830. En combinant les anciens noms de cette rue : au fil, des Jésuites, de la Liberté, Lafayette, cl 1830 un avait trouvé cette vérité : « les Jésuites fuient devant Lafayette libri
4 A. M., 2(.) novembre.
5 A. M., CM., I décembre 1830.
0 Sous prétexte d'hygiène il L'obligeai) à faire établir des ! d'aisance. A. M., CM., 30 septembre 1831.
Denis an fauteuil présidentiel après le départ du sous-préfet1, le maintien auprès de M. Aignant du secrétaire de l'abbé Joyez -, les moindres incidents étaient sévèrement jugés. Le Mémorial ne voulait pas de « contre-sens, de teinte grise » : le départ de Roux, remplacé en 1832 par Cambief était une occasion propice de célébrer le patriotisme de l'adversaire de Joyez ;!. Les polémiques avec Dufaitelle se multipliaient * et Aignant croyait sage de se tenir à l'écart. Naïvement il s'imaginait pouvoir demeurer indifférent à ces querelles. Toutes ses tentatives demeurèrent inutiles : le zèle dont il fait preuve en remplaçant dans sa chaire Cadet, un nouveau professeur qui est tombé malade 5, le fait accuser d'abandonner la direction du collège. Il accepte 15 fusils que le maire lui confie pour exercer ses élèves au métier des armes 6. Lui-même avec ses professeurs, il va monter la garde comme fusilier à la lrc compagnie des voltigeurs ; il célèbre son admission dans cet illustre corps par un festin qu'il offre aux officiers de la compagnie ; il revient, un bouquet au bout de son fusil, entouré de ses camarades l'arme au bras 7 ; on profite des propos qu'il a pu tenir pour le compromettre ; on lui reproche un manque de dignité qui ne convient pas à un membre de l'Université. Il y avait de quoi décourager un homme plus énergique qu'Aignant : aussi est-ce avec joie qu'il accepta de reprendre au collège de Nantes les fonctions de professeur de rhétorique8. Le Mémorial ne voulut pas le laisser partir sans lui faire une courte oraison funèbre. Une citation du journal anglais lui servit pour louer le principal et médire des légitimistes °. « Lorsque les Jésuites furent contraints d'abdiquer, M. Aignant, homme aux vues vastes et aux sentiments libéraux a été principal du collège. Le désir de M. Aignant est d'ouvrir le collège aux jeunes gens de tout pays et de toute religion, pour tâcher de rompre avec cette barrière superstitieuse que la bigoterie et l'ignorance ont si longtemps soutenue au préjudice de la société. Il dit qu'il serait inutile de chercher à changer les habitudes et les idées de ceux qui ont été élevés selon l'ancienne méthode ; le seul moyen efficace de parvenir au
1 Mémorial, 7 août 1831.
* Mémorial, 7 octobre 1830.
3 Mémorial, 15 janvier 1832.
4 Mémorial, 22 mai 1831.
6 A. M., CM., 12 février 1831.
7 Mémorial, 15 mai 1831.
8 Mémorial, 15 février 1832.
9 Mémorial, 25 février 1832.
changement désiré est que les enfants de tous les pays soient élevés ensemble. On ouvrirait ainsi un champ vaste et étendu pour la dissémination des principes libéraux et l'on viendrait à bout d'anéantir la bigoterie. »
Une chose consolait le Mémorial d'un départ qu'il ne regrettait peut-être pas sincèrement, c'était le choix du successeur d'Aignant « qui, depuis 18 ans qu'il occupait une chaire au collège, s'était acquis l'estime et la considération de ses concitoyens ». Et sans hésiter à fausser la vérité, le Mémorial continuait sur le même ton dithyrambique : « on sait que sa classe a toujours été une des mieux faites du collège et qu'il est l'ami de M. Aignant. On ne peut douter que sous sa direction le collège ne reprenne l'importance que le malheur des temps lui a fait perdre momentanément ». Chacun se reprenait à espérer, chacun saluait l'avènement de Cadart, le nouveau chef du collège français.
Confié à un homme d'une réputation acquise dans le pays, le collège pouvait, devait même se relever. Cadart pouvait réaliser cet espoir; mais il était nécessaire d'obtenir pour lui une nomination définitive sans laquelle il ne pouvait consacrer à l'établissement tous ses efforts et tout son zèle ' ; les parents, ne sachant si Cadart continuerait à diriger la maison, n'osaient lui confier leurs enfants ; la municipalité - n'osait prendre avec lui d'engagements définitifs pour la tenue du pensionnat : tout exigeait une prompte solution ; Cadart continuait à faire sa classe de troisième; Aignant pouvait partir d'un jour à l'autre. Le collège allait se trouver sans principal puisque le maire refusait de l'installer provisoirement s. L'administration comprit les inquiétudes de la municipalité et le 1er mars Cadart occupait enfin le poste pour lequel il avait été désigné plusieurs fois.
Sans doute, le nouveau principal avait de sérieuses qualités: depuis très longtemps à Saint-Omer, allié à une famille estimée dans la ville, d'une honorabilité et d'une honnêteté parfaite, au courant de la discipline et de la tenue, véritablement homme de collège v, il pouvait faire un excellent administrateur. Chacun se plaisait à reconnaître son mérite; la municipalité souhaitait qu'avant la fin de l'année il reçut le titre de ses fonctions"' ; la nomination d'officier de
1 A. M., CM., 25 janvier 1832.
2 A. M., CM., 18 février 1832.
3 A.M., CM., 18 février 1832.
4 A.N., F, 17, 79.006 et 79.007, rapports des inspcct. génér., 1832, 1834,
5 A. M., D.M., 2 août 1832.
l'université, demandée par le maire et par les inspecteurs récompensait justement une longue carrière honorablement passée au collège de Saint-Omer '. Malheureusement de graves défauts qui chaque année se manifestaient davantage rendaient stériles toutes ses qualités. Recteur et inspecteurs n'avaient pas tardé à s'apercevoir de ce qui manquait au nouveau principal. Le peu d'élévation de son esprit, la médiocrité de son instruction2, sa nullité même3, lui enlevaient toute autorité sur ses collaborateurs; les parents, les élèves, après lui avoir entendu placer la guerre de Trente Ans sous Charlemagne, et faire un art de la philosophie4, sentaient combien les connaissances de Cadart étaient limitées"'. D'autre part, le principal était à proprement parler un maître de pension0 plutôt que le chef d'un grand établissement d'instruction publique. Approvisionnements, exercices d'équitation, arts d'agréments, tout devenait pour lui objet de spéculation et on l'accusait, peut-être faussement, d'avoir gagné pendant sa gestion plus de 60.000 francs7. A son contact tout tendait à se matérialiser dans la maison, il regrettait de ne pas s'être fait notaire, « ce qui lui aurait permis, disait-il, d'amasser plus d'argent » ; trop préoccupé du bien-être physique, il faisait partager à quelques régents le luxe de sa table, véritable table d'hôte où se réunissait une compagnie trop peu universitaire, et parfois, malgré de sévères avertissements du bureau d'administration, il donnait des exemples fâcheux d'un certain laisser-aller; il fréquentait assidûment quelques professeurs comme Gaudeau8 ou Lemaire qui semblaient ignorer « qu'aller au café et donner sa démission sont synonymes pour un membre de l'université ». Enfin on pouvait lui reprocher son manque de tact, son peu de jugement, son intempérance de langue, les inégalités de son caractère et une certaine disposition à la violence9 qui masquait mal une faiblesse réelle.
Aussi, en dépit des succès qui avaient marqué le début de son administration, Cadart ne tarde pas à perdre une partie de la confiance qu'il inspirait aux familles et aux autorités
1 A.M., CM., 15 juillet 1834; nommé 12 novembre, A.N., F, 17, 79.007.
2 A.N., F, 17, 79.008, 1836; note du recteur, 79.009, 1838.
4 A.A., janvier 1840.
c A.N., F, 17, 79.009, 1838, rapport des inspecteurs généraux.
7 A. A. Janvier 1840. L'accusation était fausse; à la mort de son mari, M"»e Cadart se trouva dans une situation très gênée.
locale^1. Pour lui le succès du collège se traduit par les revenus qu'il y trouve : les études, la discipline sont bientôt en complète décadence; et le pensionnat Saint-Bertiii profite de la mollesse du principal pour conduire joyeusement « les funérailles du collège communal2 ».
Le souci de gagner de l'argent en exploitant comme un bon chef d'institution un établissement de l'Université, se manifeste dès les premiers actes de Cadart. Aignant, n'ayant pas voulu courir les risques d'entretenir un pensionnat ruiné, la ville avait dû se résoudre à une charge qui ne plaisait guère au conseil municipal. Aussi, celui-ci accueillit-il avec enthousiasme la proposition de Cadart, qui, devenu principal du collège, manifesta son intention de prendre le pensionnat à son compte personnel 3 ; pour 4.3C5 francs, il reprit le mobilier de la maison, mais toujours soigneux de ses intérêts particuliers, il se fit allouer par la municipalité une somme de 1.400 francs* qui ne devait cesser d'être payée que si le nombre des pensionnaires dépassait cinquante.
Mmc Cadart, «une excellente femme5 qui se donnait toute aux soins du ménage, faisait régner la propreté et le lion ordre matériel, veillait à ce que les enfants fussent bien nourris et bien tenus, leur prodiguant dans leurs maladies l'assistance d'une bonne mère de famille ».
Cependant la cherté de la vie inquiétait le principal : il craignait de ne pas faire de bonnes affaires ; il allait même jusqu'à déclarer en ville « qu'au prix où étaient les vivres, il désirerait qu'on ne lui offrit plus de pensionnaires0 ». Ces propos indiscrets et l'esprit d'intérêt du principal le firent accuser de mal nourrir ses pensionnaires, et une mauvaise fourniture de bière confirma un moment les dires mensongers de quelques médisants7. D'autre part, les parents se plaignaient de son esprit de mercantilisme, de L'exagération de ses demandes pour menus frais, de la longueur des mémoires qu'il présentait chaque trimestre s.
Pour augmenter ses ressources, Cadart trouve dans son esprit d'ingénieuses inventions. Sur son conseil, Blanchard,
2 L'Audomaroise.
' A.M..D.M., 13 mars 1832.
* Cette allocation donna plus lard lieu à une polémique entre le Mémorial et L'Audomaroise, 20 octobre 1830. '" A. A., T, rapport de Vincent, § 2, 2°. 8 A. A., T, janvier 1840, § 3, 6°.
" A. A., T, rapport de Vincent, g I, 7°. 8 A. A., rapport de Vincent.
conseiller municipal, propose1 de louer à la Société d'IIorticullure le jardin situé au delà de la grande cour ; déjà le principal voit les professeurs, nouveaux académiciens, instruisant tout en se promenant ceux de leurs élèves qui manifesteront quelque goût pour la botanique. Malheureusement le beau projet échoua : Cadart continua à cultiver dans son jardin les carottes et les choux destinés à ses pensionnaires ; mais son esprit était fertile quand il s'agissait des intérêts de sa bourse : en 1831, il ouvre à son compte des cours particuliers pour les jeunes gens qui se destinent aux écoles spéciales ou aux professions industrielles et commerciales -. Aidé de quelques collaborateurs qu'il rétribue sans doute avec autant de parcimonie que les maîtres d'études de son collège, il leur enseigne la morale et le droit commercial, l'allemand et la tenue des livres, la géographie élémentaire et le dessin : aux distributions des prix, il fait valoir l'utilité d'un cours qui lui paraît répondre aux besoins de certaines familles peu soucieuses de voir leurs enfants passer de longues années à étudier la langue de Démosthène et celle de Cicéron.
Plus tard, c'est un cours de vocalisation 3, qu'il fait annoncer par le Mémorial ; moyennant une rétribution excessivement minime, les élèves internes suivront les leçons que leur donnera Herwin; et Cadart très habilement, au lieu de demander aux parents une autorisation que beaucoup négligeraient peut-être de donner considère tous ses pensionnaires comme disciples d'Herwin à moins que les familles n'expriment un vœu contraire ; il produit les élèves de l'école de musique qui chantent un chœur avec un ensemble parfait et prouvent à tous les rapides progrès qu'ils ont fait dans cet art*.
L'exemple du principal trouve des imitateurs parmi les régents. Beaucoup cherchent à tirer, pécuniairement parlant, un bon parti de leur situation : Delaporte5 consacre la majeure partie de son temps à des élèves particuliers qui prennent chez lui leur nourriture en même temps que les leçons qui peuvent leur être nécessaires ; il abuse de la liberté que lui laissent les règlements universitaires et le recteur souhaite qu'il se réserve au moins dans la journée quelques heures pour la préparation de sa classe. Le professeur de mathématiques, Wanwtberghe, s'épuise, malgré la faiblesse de
1 A.M., D.M., 28 février 1832.
5 Mémorial, septembre 1834.
3 Mémorial, 26septembrel835; A. A., inspection extraord., janvier 1840.
4 Mémorial, 11 août 1836.
5 A. A., 21 juillet 1841.
sa constitution, à donner des leçons en ville1; Blary prend chez lui des externes pour surveiller leur travail2. Peu s'occupent activement du progrès des études; de temps en temps on se réunit dans une des salles du collège pour signer un procès verbal qui souvent se borne à constater que tout marche pour le mieux dans le plus parfait des collèges et que personne n'a aucune observation à faire3. Chacun s'endort dans un doux bien-être : l'un se promène à cheval à la grande indignation de Burnouf ; d'autres fréquentent les cafés. Et les modifications nécessitées par l'enseignement de la géographie et de l'histoire, par la création d'une seconde chaire de mathématiques et par l'établissement d'un cours d'anglais tirent désagréablement les régents de leur somnolence. Vn conseiller municipal, Duméril-Loisel4 s'est bien avisé de la nécessité d'établir au collège une chaire d'histoire; mais sa proposition s'est heurtée aux critiques de quelques uns de ses collègues; Bonnard a démontré que c'est en traduisant les ouvrages latins qu'on apprend l'histoire; Thuilliez a objecté qu'un collège n'est ni une académie, ni un cours de hautes études; le projet a été rejeté. Et chaque régent « ne faisant de cette étude qu'une affaire de mémoire » a continué comme par le passé à donner à ses élèves quelques vagues notions de géographie et d'histoire; mais il a fallu s'assurer qu'il n'y avait pas de lacunes dans cet enseignement et deux longues séances5 ont été consacrées à établir une division; deux années suffisent en seconde et en rhétorique à étudier toute l'histoire moderne depuis la prise de Constantinople ; par contre l'étude de la mythologie occupe pendant de longs mois les élèves de septième et de sixième. Pour répondre aux exigences du baccalauréat on a même dû établir de temps en temps des examens d'histoire et de géographie6. Mais sans doute ils ne furent jamais plus sérieux que les examens trimestriels que Cadart essayait vainement de rendre utiles, mais que les élèves considéraient comme l'accomplissement d'une simple formalité7. La nécessité de développer l'enseignement scientifique avait décidé le conseil municipal à créer une seconde chaire de mathématiques8, qui fut autorisée par le conseil royal de
2 A. A., rect., n° 2.272.
3 A.L., registre des délibérations.
4 A.M., D.M., 9 et 18 août 1836.
6 A.L., registre, 11 avril et octobre 1839.
6 A.L., registre, M avril et 9 décembre 1811.
7 A. A., 23 mars 1843.
« A. M., D.M., 9 et 18 août, 29 septembre 1830.
l'instruction publique4. Mais le bureau d'administration qui
s'étonnait des modifications apportées dans l'enseignement des sciences par les décisions du conseil royal, semble n'avoir pas compris que cet enseignement demandait un matériel spécial ; les inspecteurs généraux constataient avec peine l'absence complète des instruments de physique nécessaires aux expériences et, tout en reconnaissant l'état assez satisfaisant des études scientifiques, ils présentaient à la municipalité quelques observations sur ce point-, et sollicitaient de la ville un crédit de 1.000 francs3. Les conseillers municipaux que leur souci de ne pas dilapider les finances de la ville empêchaient de reconnaître le régent de huitième et qui naïvement proposaient au professeur de septième de partager son traitement avec celui qui partageait sa besogne4, ne semblent pas s'être rendus de très bonne grâce aux observations des inspecteurs; 300 francs5 leur parurent suffisants en 1842 pour se procurer les appareils et produits utiles pour les nombreuses expériences exigées par l'étude de la chimie.
Ce même souci de dépenser le moins possible se manifeste de nouveau au moment de l'établissement d'une classe d'anglais. Généreusement la municipalité vote la somme de 600 francs, « à l'effet de pourvoir au traitement d'un maître d'anglais conformément aux dispositions du règlement des études du 25 août 1840)). Cinquante francs par mois, c'était à peine les gages d'un domestique ! la ville trouva cependant un candidat pour un poste aussi peu rétribué. Obry, qui pendant quatre ans avait professé dans un pensionnat en Angleterre et qui donnait au collège des leçons0 particulières d'anglais, sollicita ce poste qui ne lui fut pas accordé sans difficulté. Responsable devant l'autorité" supérieure et devant les familles du choix qu'il allait faire, le recteur ne voulait confier l'importante fonction de transmettre l'instruction à la jeunesse au nom de l'Université qu'à un fonctionnaire dont il put garantir la capacité spéciale; pour gagner 000 francs par an, Obry dut donc aller à Lille passer un examen dont le succès lui valut la nomination de professeur au collège.
Les minutieuses précautions du recteur n'empêchaient pas cependant les études d'être très faibles à Sainl-Omer : la
1 A.M., D.M., 12 décembre 1836.
2 A.N., F, 17, 79.009, 5 octobre 1839.
3 A.N., F, 17, 79.010, 30 mai 1811.
4 A.M., D.M., 8 mai 1839.
5 A. M., D.M., 19 mai 1842.
6 A.A., 22 novembre 1810, 11 janvier 1811. i A. A., 23 janvier 1841.
correspondance du principal ne le rassure pas ' ; tout lui paraît languir, faute d'une impulsion assez vive donnée par le chef; l'enseignement de la quatrième ne lui semble pas avoir produit des résultats très satisfaisants, et les quelques devoirs qu'il a vus lui donnent une triste idée des connaissances des élèves ; et cependant, beaucoup, soit pressés par l'âge, soit par crainte du rigorisme du régent de troisième, demandent à sauter une classe2 ; au commencement de l'année les professeurs acceptent avec une désolante facilité les élèves les plus faibles 3. Cadart essaye de montrer l'excellence des études en proclamant bien haut les succès du collège au baccalauréat4; les inspecteurs généraux ne se laissent pas tromper : chaque année 5 Dinet, Burnouf, Ferrand ou Ozaneaux notent le défaut d'émulation, la mollesse des élèves, l'état de langueur de toute la maison ; ils s'étonnent de trouver en philosophie des élèves qui n'ont jamais l'ait une addition ; ils frémissent des barbarismes et des solécismes qui écorchent leurs oreilles délicates. Et, impuissants à punir les écoliers, ils s'en prennent aux régents d'une décadence qu'ils déplorent. Brutalement ils dénoncent les professeurs comme incapables, ironiquement ils se moquent de leurs manies les plus innocentes. Noël a un tic fatigant0; il a répété onze fois le mot « enfin » dans une période de six lignes; Gaudeau manque quelquefois aux lois de la sobriété 7, et Lemaire8 n'est pas à l'abri du reproche de fréquenter le café; Cambier9 sans doute ne manque pas d'instruction, mais le goût ne règle pas toujours son enseignement; dans sa classe on apprend l'Art Poétique de Boileau mais on récite aussi des morceaux de poètes modernes et le professeur qui ne veut pas renoncer à son fâcheux penchant pour le romantisme n'avertit pas ses élèves de tout ce qu'a de mauvais cette école abominable. Lelasseux10 ne paraît pas savoir les quantités des mots latins et Dallongeville, qui fait pauvrement sa elasse, a laissé échapper dans une composition un vers de si\ pieds
1 A. A., passim.
2 A. A., 1841, Fosselte, Gossct, Foucart ; 1842, Moland, Caron, Lefebvre, Walel, Blavoït.
3 A. A., T, passim.
4 Mémorial, 31 août 1839.
5 A.N., F, 17, 79.007, Sq.
7 Professeur de mathématiques spéciales, A.N., F, 79.009, 1839 el A. A.
8 Professeur de rhétorique, 5 octobre 1838.
9 De seconde était monté en rhétorique, 20 décembre 1831, A.N., F, 17, 79.006, 1832.
>° En troisième, A.N., F, 17, 79.006, 1832.
et demi • ; le régent de cinquième n'a pas corrigé une faute d'orthographe et celui de septième confond interjection et conjonction. Colin2 est plein de bonne volonté: mais ce n'est pas sa faute, il est bête; un autre3 est paresseux et ne prépare pas sa classe ; Machard *, lourd, vieux et fatigué enseigne par routine et avec peu d'intelligence, il n'a aucune méthode et laisse somnoler ses élèves. La classe de Sauvage5 est prodigieusement- endormie: ce régent d'un froid glacial a pris dans un cahier un corrigé tout fait; il est au-dessous de ses fonctions. Et les notes se succèdent toujours aussi brutales, toujours aussi ironiques et les régents compromis par quelque propos indiscret ou quelques chopes bues dans un café partent en disgrâce à l'autre extrémité de la France. Chaque année ce sont des mouvements compliqués, péniblement élaborés par le recteur, qui bouleversent le personnel du collège ; ce sont des mutations constantes qui, au dire du maire, font aux études le plus grand tort0.
Parfois le régent incriminé proteste contre l'accusation qui l'atteint. Gaudeau que la municipalité veut faire partir à cause de ses dettes se défend auprès du recteur et lui montre qu'on ne peut faire retomber sur lui la faillite de son beaupère7; il s'indigne contre l'opinion publique pour laquelle le manque d'argent est un sujet suffisant de proscription8. Blary9 discute le jugement des inspecteurs généraux ; il accuse de la faiblesse de sa classe le principal qui lui a ordonné d'admettre en septième les élèves de huitième et de ralentir la marche des premiers afin que la fusion pût s'opérer; il cite au recteur des lettres dans lesquelles celui-ci loue son zèle et ses capacités; il parle des dix-sept ans pendant lesquels il n'a encouru aucun reproche sur la tenue de sa classe 10; il va à Paris pour se justifier auprès du ministre".
Souvent ces réclamations ne peuvent détourner le châtiment qui vient rappeler au régent que l'Université est maîtresse de sa personne ; mais déjà le professeur n'est plus comme sous l'em-
2 Régent de septième, 26 septembre 1840, A.N , F, 17, 79.011, 1843.
3 En seconde, 5 octobre 1836; A.N., F, 17, 79.011, 1843.
i En cinquième, A.N, F, 17, 79.006, 1832, et 79.007, 1834.
5 De sixième nommé en seconde, 29 décembre 1831; A.N., F, 17, 79.006, 1832.
6 A. M., CM, 29 septembre 1836; 17 janvier 1834.
7 A. A., 23 janvier 1840.
8 A.A., 3 février 1840.
9 Professeur de septième, 19 septembre 1810.
10 A. A., 2 novembre 1841.
U A. A., 26 novembre 1841.
pire un sous-officier, instrument passif entre les mains de ses chefs; déjà il se croit libre et souvent la mollesse de Cadart laisse cette liberté dépasser les bornes des convenances.
Sans parler de l'impuissance du principal à décider un des professeurs à composer le discours des prix *, quelques faits témoignent du « peu de déférence des régents pour un principal qui n'a su ni se faire aimer, bien qu'il fût brave homme, ni se faire considérer comme un supérieur, n'ayant pour l'exercice de l'autorité à maintenir sur eux que des velléités maladroites2 ». Une discussion très vive avec Malard, à qui le principal reprochait d'être arrivé en retard, avait montré aux élèves comment on pouvait parler à Cadart, comment on pouvait refuser de lui obéir lorsqu'il vous ordonnait de monter dans son cabinet 3. Une pareille leçon n'avait pas été perdue pour des élèves qui n'obéissaient qu'avec peine à une autorité qu'ils ne respectaient que médiocrement et qui ne semblait reconnue par personne autour d'eux. La discipline se relâchait ; l'insubordination faisait bientôt sentir au collège ses tristes effets. Ce sont des demandes de congés extraordinaires à Pâques qui surprennent le recteur 4 ; ce sont auprès du principal des démarches de parents comme les de Monnecove et les de Givenchy qui veulent faire exempter leurs fils de certains cours qui les gênent 5. Bientôt la discipline subit de graves atteintes, l'obéissance est refusée aux maîtres d'études très jeunes, sans instruction, sans expérience, sans autorité d'aucune espèce ; il y a une petite émeute, un projet de barricades dans une salle.
L'éducation morale des élèves est de nulle valeur °, et même chez ceux qui suivent assez bien le train ordinaire de la discipline on ne peut dire que l'esprit soit bon. Aussi les affaires se multiplient ; Cadart a beau « trémousser dans les couloirs son grand corps long et maigre d, toute son agitation ne peut lui rendre l'autorité qu'il a perdue. Le maire se plaint avec âpreté du trouble apporté par les élèves du collège à la tenue de l'école communale" ; sèchement il avertit le principal des plaintes réitérées qui lui ont été faites sur la manière dont les internes se conduisent pendant les récréations8. Les
1 A. A., mai 1841.
â A. A., inspcct. extraordinaire, janvier 1840.
3 A. A., additions au rapport, janvier 1840.
c A.A., janvier 1840.
7 A. M., CM., 27 novembre 1837.
* A.M., CM., 12 mars 1841.
inspecteurs constatent que les mouvements se font sans régularité et sans silence, que pendant la prière les élèves sont distraits, qu'au dortoir, l'ordre ne règne pas1. Le recteur reproche à Cadart le manque de discipline du collège, et malgré les dénégations du principal, malgré ses affirmations sur l'ordre qu'il maintient énergiquement2, il lui faut bien avouer que ses écoliers ne sont pas impeccables, il doit convenir cpie les plaintes des parents ne sont pas toujours simples calomnies. Les faits sont là pour convaincre le principal de son impuissance à maintenir l'ordre dans sa maison. En 18123, trois internes quittent le collège ; ils louent des chevaux en ville, ils passent la soirée dans un café et n'osant rentrer au collège à dix heures et demie du soir, ils client pendant toute une nuit dans les environs tandis que leurs correspondants s'inquiètent et que des sous-maîtres envoyés à leur recherche battent vainement les rues de la ville. Tout autre que Cadart les eût exclus définitivement ; le principal, après les avoir séquestrés chacun dans une chambre particulière, se demande s'il ne pourrait pas les conserver comme externes; il ne craint pas l'influence fâcheuse que cette concession pourra avoir sur la discipline ; il regrette presque de perdre trois internes qui étaient pour son pensionnat une source de bénéfices. La même année tout le collège est agité par l'affaire Bardet4 : tous les régents ont à donner leur opinion motivée sur cet excellent pensionnaire de Saint-Bertin ; les élèves, témoins de la scène, remettent au principal de longs rapports; ils témoignent pour leur camarade contre le professeur de quatrième qui l'a puni ; l'abbé Dumetz, le sous-préfet prennent parti dans la querelle. Pour Cadart, il est noyé dans la prose de ses élèves, perdu dans les certificats de ses professeurs, hésitant entre les prétentions de Yandalle, régent de quatrième et les dénégations de l'élève de philosophie accusé, embarrassé entre la justice qu'il veut sauver et des parents influents qu'il désire ménager ; aussi veut-il, pour une petite querelle d'écoliers, réunir le bureau d'administration : à lui seul, il est incapable de régler l'affaire ; il n'est bon qu'à transmettre les rapports au recteur; celui-ci lui laisse entendre que la discipline n'est pas au collège telle qu'il la désirerait, que Cadart ne sait pas la maintenir et l'affermir par des punitions justes, mais qu'au contraire il la déconsidère par sa
1 A.N., F, 17, 79.010, 30 mai 1841.
2 A.A., 18 janvier 1843.
3 A. A., 25 avril 1842.
< A. A., mars 1813.
tolérance et ses colères stériles. L'affaire en effet était très simple : un élève de philosophie, Bardet, injurié et frappé à coups de pierres par deux mauvais sujets du collège les avait poursuivis jusque dans la classe de quatrième et les avait châtiés par quelques vigoureux soufflets.
Le régent Vandalle, probablement par haine de Bardet, avait envenimé l'affaire; il prétendait avoir été injurié par l'écolier ; les parents de Lefebvre, l'un des agresseurs, soutenaient que leur fils avait été blessé et recevaient fort mal l'abbé Leprètre venu pour leur présenter ses regrets de l'incident. Vandalle exigeait des excuses de Bardet, Bardet refusait de faire des excuses à Vandalle ; l'indécision de Cadart compliquait comme à plaisir la question ; heureusement la diplomatie du sous-préfet et l'habileté de Dumetz trouvèrent une formule qui sans exprimer de regrets formels satisfit cependant le professeur trop susceptible.
Un pareil affaiblissement de la discipline déplaisait à quelques parents qui, en retirant leurs enfants, ne cachaient pas au principal ce qu'ils pensaient de son administration ; telle par exemple cette Mme Baudart qui manifeste à Cadart son mécontentement « du peu de surveillance près des élèves qui se permettent une conduite et des expressions aussi dégoûtantes que déplacées, et qu'elle ne voudrait certainement pas citer1 ». Comme elle tient à l'instruction mais qu'elle ne veut pas l'acheter au prix de l'immoralité, elle s'est plainte, on a ri d'elle; aussi s'adresse-t-elle au recteur et fait-elle plaider sa cause auprès de Camaret par Hibou, avocat à la cour de Douai.
Les établissements rivaux profitaient habilement de l'état du collège. Chaque année le nombre des internes décroissait, chaque année de nouveaux élèves peuplaient le pensionnat Saint-Berlin2. Cadart, dont les rapports avec l'école ecclésiastique étaient très satisfaisants, semblait même avoir abandonné la lutte et les inspecteurs craignaient que l'abbé Dumetz n'exerçât sur l'esprit et sur la conduite du principal une influence trop constante et trop réelle ;1. Cependant dans les premières années la campagne contre le Petit Séminaire avait été menée avec vigueur et habileté. Tandis qu'à la mairie on s'efforçait par mille tracasseries de paralyser les efforts des directeurs du pensionnat Saint-Berlin, au collège on cherchait à rassurer les parents en leur donnant
1 A.A., 4 janvier 18-13.
3 A.N. F, 17, 79.0U9, 2G mai 1830.
des preuves certaines de l'esprit de tolérance qui présidait à la conduite de la maison.
Deux causes semblaient à la municipalité, nuire au développement du collège et tous les efforts des conseillers aidés par l'administration universitaire et par la violence du Mémorial tendaient à enlever au petit séminaire les privilèges « exorbitants » dont il jouissait * : la dispense de tout droit universitaire qui permettait à l'abbé Dumetz de recevoir des élèves à un prix moins élevé que celui du collège, le défaut d'exécution des ordonnances des 16, 26 novembre 1828 et 19 août 1829 qui obligeaient les élèves des séminaires à porter le costume ecclésiastique. On espérait que cette obligation s'opposerait à ce que les parents qui ne destinaient pas leurs enfants à la prêtrise les missent dans l'établissement de l'abbé Dumetz. « Au moment de la rentrée des classes, disait ironiquement le Mémorial2, n'est-il pas sans intérêt de rappeler l'exécution de la législation scolaire? Le petit séminaire l'emporte par le nombre des élèves, mais tous ces élèves sont-ils destinés à l'état ecclésiastique ? Pourquoi ne pas obliger, selon l'article 4 de l'ordonnance du 16 juin 1828, ces élèves au port du costume ecclésiastique. Ce serait le moyen de familiariser ces jeunes gens avec un costume qu'ils porteraient avec aisance lorsqu'ils seraient dans les ordres sacrés. t>
L'évêque répondit vigoureusement aux attaques qui menaçaient son petit séminaire3 : « Mr Joyez une fois sorti du collège, on confia l'établissement à des laïcs : qui connaît bien le pays n'hésitera point à prononcer que c'était là la plus grande maladresse qu'on pût commettre. A ce mal déjà très grand en succéda un autre bien plus grave. Des professeurs se permirent de proclamer l'athéisme dans leurs classes. Ces déclamations auxquelles on ne porta point remède furent telles que les parents de quelques élèves les retirèrent du collège et du pensionnat et que quelques-uns quittèrent même le petit séminaire parce que je ne voulus point dispenser cet établissement de suivre les classes du collège. L'irréligion fut proclamée même dans un discours de distribution de prix et je fus obligé d'en adresser mes doléances à Mr le Ministre de l'Instruction publique » ; et montrant qu'on cherche le mal où il n'est pas, il ajoutait : « il faut dans ce pays-ci que les établissements d'éducation soient essentiellement chrétiens et religieux. Il faut à leur tête des ecclésiastiques de mérite et habitués à ces em-
1 A. M., CM., 19 novembre 1832, 31 mai 1834; D.M., 5 mai 1831.
2 14 octobre 1832.
3 A.D., V, 11 juin 1834.
plois si importants.... Qu'on rende le pensionnat et le collège de Saint-Omer à Mr Joyez et je certifie qu'en moins de six mois cette maison n'aura en rien à se plaindre du petit séminaire. J'appelle depuis longtemps de mes voeux cette résolution ; elle rendrait une nouvelle vie à un établissement qui s'éteint et à qui la suppression du petit séminaire procurerait une mort plus prompte. » Et dans la fin de sa lettre Monseigneur répondait à toutes les assertions de la municipalité; il montrait qu'en obligeant son petit séminaire à suivre les cours du collège il avait ranimé cette maison. Mais avec des principes de mort peut-on rendre la vie? et vouloir écraser son voisin parce qu'on se sent défaillir, n'est-ce pas déraison si ce n'est monstruosité ?
C'est de la môme manière que le bon abbé Dumetz jugeait la situation1 : « notre municipalité porte envie à la prospérité de notre petit séminaire, écrivait-il à son évoque, la pauvre aveugle ! elle s'obstine à attribuer la confiance dont nous honorent les honnêtes gens au privilège d'être exempts de la rétribution universitaire et elle ne veut pas voir que la ruine de son collège ne vient que d'elle-même. » M'.i1' de la Tour d'Auvergne avait indiqué le mal ; de Saint-Anne2, inspecteur d'académie, tout en réfutant dans une lettre au préfet les assertions de l'évêque, tout en souhaitant que l'habillement des élèves du petit séminaire fût plus tranché, tout en se plaignant de l'érection illégale de pensionnats chez quelques curés ou vicaires « qui ruinaient des pères de famille, des maîtres de pension soumis aux lois, aux inspecteurs, aux rétributions, enfin à toutes les charges imposées à leurs titres, » insistait surtout sur le reproche d'irréligion adressé par l'évêque au collège; il citait le prêtre qui remplissait les fonctions d'aumônier; il s'indignait qu'on pût supposer des membres de l'Université capables d'enseigner l'athéisme.
Et de fait, pour rassurer les parents, pour travailler à la prospérité du collège, chacun s'efforce d'y maintenir l'esprit de tolérance ou même les saines doctrines catholiques.
Les inspecteurs généraux trouvent dans un discours latin donné par Cambier, les traces d'un esprit trop peu religieux 3; les propos imprudents sur la religion sont sévèrement proscrits. Et pour s'être laissé entraîner à exposer ses principes politiques dans un discours de distribution de prix1, le professeur
« A.E., 1er juin 1834; cf., 4 juin 1834. 5 A.D., V.
4 Des rapports de la philosophie avec les diverses applications de la pensée.
de philosophie Noël est menacé d'une disgrâce ; déjà le ministre l'a nommé à Auxerre; on parle même de sa destitution ; vainement le maire et le conseil municipal ont protesté contre le départ d'un régent digne de toute la bienveillance et qui s'est concilié la considération générale ' . « De hauts et puissants seigneurs » ont décrit ce discours, approuvé par le recteur ce comme un programme d'irréligion et de démagogie2. » On accuse Noël :i, avocat de cours d'assises, de prendre toujours parti contre le ministère public, de s'intéresser trop aux délits de presse, de conseiller et d'encourager les accusés. Ses amis doivent intervenir : Parent Real qui lui écrit que « son indépendance de philosophie n'a dépassé aucune limite ni blessé aucune convenance » doit l'appuyer de toute son influence auprès du ministre : Guizot lui écrit de sa main ; il le gronde un peu de sa hardiesse, le félicite beaucoup de son talent et lui pardonne son imprudence ; mais il continue à le faire surveiller de près par le recteur; la leçon avait profité au professeur de philosophie ; « fort sage et fort réservé * » dans la suite, bibliothécaire de la ville5, il n'effaroucha plus jamais par des controverses religieuses aucun élève de <k l'école semi-séminaire de Saint-Bertin » ; et, ayant de nouveau à prendre la parole à la distribution en 1845, il s'étendit longuement sur « la nécessité des croyances ».
Chacun au collège imite cette prudence nécessaire au succès de l'établissement. L'assistance aux exercices religieux est imposée à tous les élèves, et, à la grande indignation du Mémorial c qui parle d'investigations inquisitoriales, le bureau d'administration décide que les parents qui désirent pour leurs enfants dispense d'assister à tout ou partie des offices et instructions religieuses, devront en adresser la demande motivée au bureau qui statuera. A la distribution des prix, on s'efforce d'afficher des doctrines religieuses : une année 7, c'est Edouard Devaux qui lit une dissertation sur le suicide qu'il combat
1 A.M., CM., 13 novembre 1833.
5 Mémorial, 13 novembre 1833.
3 A.N., F, 17, 79.007 ; A.A., Bibliothèque de Saint-Omer, L. Noël, œuvres diverses.
« A.N., F, 17, 76.008, sq. en 1835 cependant Noël faillit partir à Saumur ; il avait dîné chez un ami qui se permettait de combattre le ministère et qui de plus passait pour un libre-penseur. De nouveau tous ses amis durent se mettre en campagne: mandé à Paris, Noël s'expliqua auprès du ministre et son maintien porta la joie dans les cœurs. (Mémorial 7 et 20 octobre et L. Noël, œuvres diverses.)
5 Mémorial, 21 novembre 1838.
8 9 juin 1835.
7 Mémorial, 1837.
par des considérations morales, philosophiques et religieuses ;une autre année ', c'est un devoir sur l'immortalité de l'âme que Rolland, un élève de rhétorique, a l'honneur de lire en public. L'allocation de l'aumônier réduite à 300 francs ne tarde pas à être rétahlie comme par le passé 2 car « il convient de donner au chef du collège les movens de lutter avec avantage ou au moins de soutenir la concurrence avec les directeurs des autres établissements, et de rassurer par la présence d'un aumônier suffisamment rétribué et logeant dans le collège, les pères de famille qui hésiteraient à y envoyer leurs enfants ».
On aurait pu donner au principal tous les moyens de lutter contre les maisons rivales, jamais Cadart ne serait parvenu à relever le collège. Chaque année le nombre des élèves diminue, chaque année la situation devient plus inquiétante. Sans doute les pensionnats primaires enlèvent au collège beaucoup d'élèves; sans doute les « officiers recruteurs )) toujours ennemis de l'Université qui dirigent les enfants vers leurs maisons d'adoption, le grand nombre de familles légitimistes qui ne veulent pas admettre un laïc à la tête d'une maison d'éducation rendent difficile la tache du principal3. Mais la concurrence4 des nombreux établissements ecclésiastiques organisés dans le Pas-de-Calais n'est pas la seule cause de cette décadence. Le peu de capacité de Cadart est un des principaux obstacles au relèvement d'une maison qu'il est incapable de diriger.
La municipalité n'avait pas tardé à s'apercevoir du véritable motif de l'état de langueur du collège; tous ses efforts tendirent à chasser un principal qui avait trompé ses espérances. Mais Cadart tenait à un poste qui lui rapportait de bons revenus, et la mort le surprit, luttant encore pour rester principal du collège.
Déjà Cadart avait eu avec la municipalité quelques difficultés, premiers symptômes du mécontentement des chefs de la cité; homme de la ville, il ne pouvait rien obtenir de la ville qui l'obligeait à de multiples réparations auxquelles il n'était pas tenu5. En 1835 6, le maire lui reprochait assez brutalement d'avoir confié l'intérim de la classe de mathématiques i à un honorable concitoyen o sans l'agrément du
1 Mémorial, 1839,
8 A.M., D.M., 22 mai 1833; 5 mai 1834.
3 A. A., lettre de Cadart, (> mai 1843.
* A.N., F, 17, 79.011, 1813, inspection de Artaud.
5 A. A., 2 août 1843.
6 A.M., CM., 25 mai 1835.
bureau d'administration et il l'engageait « à réparer sans délai ce qui n'était sans doute qu'une omission ». L'année suivante, le conseil municipal ayant voté l'établissement d'une salle d'asile sur un terrain distrait du domaine du collège, Cadart, « qui ne manquait jamais une bévue », eut la fâcheuse idée de faire protester par le recteur; mal lui en prit: dans une longue consultation juridique, le maire établit que le collège était la propriété de la ville et non de l'Université, et, se retournant contre le principal maladroit, il montra que Cadart tenait « non à la cour des élèves, mais au jardin où il cultivait des légumes de son choix1 ».
En 1840, quelques causes accidentelles provoquèrent de la part de la municipalité une hostilité plus violente qui se traduisit par la demande du départ de Cadart. Plus d'un quart des élèves internes avaient quitté le collège 2; certains l'avaient fait avec éclat; deMorveau, le colonel du génie, des parents haut placés, des personnes dont les opinions libérales étaient bien connues avaient mis leurs fils à Saint-Bertin ou à Dohem ; la possibilité de quelques dérangements accidentels dans les facultés du principal, son ignorance qui avait excité la moquerie des élèves, tandis qu'il voulait briller dans les classes, son défaut de mesure et de tact, la singularité même de son extérieur, sa figure bouleversée, son corps long et maigre, sa voix criarde, tout cela avait ruiné son autorité : Cadart était usé à Saint-Omer ; il fallait le remplacer.
Le sous-préfet 3 se chargea de dénoncer au recteur l'état de gêne au milieu duquel périssait le collège ; il lui signala l'affaiblissement de la discipline, le manque d'harmonie entre les régents, le peu d'autorité du principal. Au commencement de 1840, Vincent4, inspecteur d'Académie arrivait à Saint- Omer et commençait une minutieuse enquête sur les causes permanentes et les causes accidentelles du peu de crédit du principal; renonçant « à des indications qu'il n'aurait obtenues qu'en faisant appel à la médisance et à d'autres passions mauvaises », il se rendit compte de tout ce qui manquait à Cadart pour réussir; cependant il essaya « de consolider quelque peu le principal, de replâtrer ce qui menaçait ruine ». « L'équité et le décorum lui semblaient
« A.M., CM., 25 février 1836.
* A.N., F, 17, 79.011. En 1843 il y avait au collège 154 élèves dont 31 pensionnaires, 55 externes et 68 élèves du pensionnat Saint-Bertin.
3 A. A., 11 janvier 1840.
4 A. A. .inspection extraordinaire, supplément à l'inspection, rapport, janvier et février 1840.
demander, vu les sept années de brillants témoignages obtenus, qu'après la première cbute signalée aujourd'hui seulement, on laissât à un honnête homme le temps de se relever si par miracle il le pouvait et qu'on lui indiquât les moyens à prendre si le sentiment du péril urgent pouvait l'aviser et lui faire éviter sa perte. » A son tour, le recteur1, tout en protestant que pour sa part il n'avait jamais cru Cadart de taille à diriger un collège, proposait au ministre de suspendre toute décision et de soumettre le principal à une nouvelle épreuve. Villemain - se rangeant à cet avis ajournait le déplacement de Cadart, mais il l'invitait à faire tous ses efforts pour rétablir la discipline, pour ramener les élèves à la déférence qu'ils devaient à leur chef, pour reprendre l'ascendant qu'il devait avoir sur ses subordonnés ; il lui laissait un an pour relever le collège ; ce délai écoulé, il le menaçait, s'il échouait, de confier à un autre fonctionnaire la direction de rétablissement.
Cadart était incapable de l'effort qu'on lui imposait : associer Lemaire à la direction, comme le proposaient les inspecteurs généraux, élait peu pratique3 ; Cadart n'aurait pas volontiers consenti à partager son autorité avec un régent. Au bout d'un an, l'administration municipale4 proposait de mettre Cadart en congé pour lui permettre d'atteindre l'époque de sa retraite. Le sous-préfet, président du bureau d'administration, faisait appeler le principal pour l'engager à solliciter ce congé ; mais il se heurtait à un refus formel 5. Cadart s'obstinait à rester malgré les efforts de toute la ville pour se débarrasser de lui. On n'avait plus d'espoir qu'en un acte d'autorité de l'administration supérieure ; on sollicita donc du recteur cette bienveillante et équitable détermination. Celuici paraissait tout disposé à appuyer une demande de mise à la retraite0; en effet, on ne pouvait replacer Cadart dans un autre collège, et les renseignements pris sur l'état de sa santé laissaient supposer qu'il n'était plus capable de faire une classe7.
Déjà le successeur de Cadart était désigné, c'était Baisier, principal du collège de Coudé. Villemain, sollicité par les autorités municipales, circonvenu par le recteur, avait promis de faire droit à leur demande ; cependant les vacances tiraient
1 A. A., 5 février 1840.
s A.A., 28 février 1840.
3A.N., F, 17, 79.010, 11 juillet 1840.
4 A. M., CM, 1er juillet Î841.
5 A. M., CM., 10 juillet 1841.
« A.A., 20 août 1841.
7 A.A., 17 août.
à leur fin ; le maire s'inquiétait du silence de l'administration : Cadart menacé avait retrouvé toute son énergie pour plaider sa cause. Le ministre s'était laissé convaincre ; si le collège n'était pas dans l'état de prospérité que l'on pouvait souhaiter, il n'avait pas cependant dépéri entre les mains du principal : l'urgence de son déplacement n'était pas suffisamment démontrée ', aucune plainte nouvelle n'était venue confirmer les premières. Cadart triomphait - dans son duel contre la municipalité ; dans l'orgueil de sa victoire, il rejetait sur elle la diminution nouvelle dans le nombre des élèves ; c'était le bruit de sa disgrâce imprudemment répandu qui avait décidé quelques parents à retirer leurs enfants ; c'était le peu de circonspection de certains de ses ennemis qui faisait la prospérité des maisons rivales ; le chasser, lui qui avait établi à ses frais des cours supplémentaires de rhétorique et de philosophie 3, ce serait ruiner le pensionnat ; il n'y aurait pas de nouveaux élèves, et les anciens, comme le lui avaient assuré toutes les familles, quitteraient le collège avec lui.
En 1843, la municipalité revenait à la charge pour se débarrasser de Cadart; c'était elle qui payait, elle pouvait bien avoir un homme de son choix. Aussi après avoir voté un traitement pour le principal du collège, le conseil municipal avait déclaré que ce traitement ne devrait pas être ordonnancé par le maire si le principal n'était pas changé. Quelques jours plus tard Cadart mourait tué par ce coup ; certains même allaient jusqu'à prétendre que de désespoir il s'était pendu4. En réalité sa santé s'était depuis longtemps gravement altérée : après une chute de cheval qu'il avait faite quelques années auparavant, Cadart était sujet à « des sortes de défaillances ou de syncopes qui ressemblaient beaucoup à des attaques d'épilepsie et dont, après le réveil, il ne conservait aucun souvenir ». Le 25 juillet, « s'étant mis au bain sur l'ordre du médecin, il se trouva mal ». Une saignée ne put le soulager. Quelques heures plus tard il était mort frappé d'une apoplexie foudroyante comme Dallongeville le mandait au recteur3. Dieu « l'avait rappelé à lui » ; selon ses vœux, il mourait au poste, principal d'une maison dans laquelle il avait passé toute son existence.
1 A.A., 21 octobre.
2 A. A., 28 novembre.
3 D'ailleurs, par raison d'économie, Cadart avait choisi pour faire ce cours, son propre neveu qui n'avait peut-être ni les connaissances ni l'expérience nécessaires.
4 A. A., 30 juillet 1843.
5 A.A., 26 juillet.
La situation du collège était très critique ; la mort de Câdart pouvait compromettre l'avenir de l'établissement : la désorganisation que le principal n'avait pu empêcher pouvait amener l'insubordination chez les élèves et l'indiscipline chez les régents privés d'un chef officiel. Le recteur comprenait le danger, il fit tout pour le conjurer. En toute hâte Le Bailly, inspecteur d'académie, partit à Saint-Omer pour tout régulariser : il adressa aux élèves quelques paroles émues, il montra aux régents la sollicitude de l'autorité supérieure pour leur maison; il s'entendit avec le bureau d'administration pour le règlement de la situation. Aussi, après un jour consacré à pleurer officiellement l'ancien principal, chacun se remit paisiblement à la besogne1. Les élèves composèrent pour les prix ; les jurys désignés pour la correction des copies se réunirent. Dallongeville, à qui son caractère de prêtre donnait quelque autorité, avait consenti à se charger provisoirement de la direction : secondé par le neveu de Cadart qui depuis longtemps remplissait les fonctions de sous-principal, il présidait aux exercices les plus importants. L'autorité de Cadart était si faible que nul ne semblait s'apercevoir qu'il n'était plus là ; et Le Bailly constatait avec joie que l'ordre et la discipline régnaient dans la maison. « Pour faire distraction à sa douleur, M!nc Cadart avait repris les soins matériels qu'elle prodiguait aux élèves ; elle avait même promis de les continuer jusqu'à ce qu'une décision eût été prise parle ministre, d Tous vivaient dans l'attente de la nomination d'un nouveau principal ; on espérait que le recteur viendrait installer le successeur de Cadart en présidant lui-même la distribution des prix ; déjà on discutait le jour le plus favorable. Cependant les élèves étaient partis en vacances- : seuls dans le collège désert, Dallongeville et Mme Cadart attendaient, l'un, le moment de prendre quelques vacances, l'autre, le jour où elle devrait abandonner son appartement. Les vacances approchaient de leur terme et le nouveau principal n'était pas désigné ; le maire de Saint-Omer s'impatientait3, il prévoyait pour L'année suivante une nouvelle diminution dans le nombre des élèves.
Pourtant les candidats ne manquaient pas; et dès le lendemain de la mort de Cadart, l'inspecteur en mission avait cîù, par sa présence, calmer les passions qui s'agitaient en faveur des nombreux concurrents *. Le poste réclamait, d'après
1 A.A., 30 juillet 1843.
2 A.A., 17 août 1843.
3 A. il., CM., 25 août et 19 septembre 1843. * A.A., 5 août 1843.
le recteur, un homme de cœur et de dévouement, d'un caractère prudent et ferme, d'une instruction étendue et solide. D'après lui toutes ces qualités se trouvaient réunies dans un fonctionnaire qui avait rendu et rendait encore des services signalés. Ansiaux, régent de seconde à Lille, lui paraissait digne sous tous les rapports du poste important et difficile de Saint- Omer1. D'autre part Mallart, professeur de seconde au collège, s'était mis sur les rangs, mais sans trouver suffisant appui en ville. Le parti auquel appartenait la municipalité désirait un prêtre; et le Mémorial, organe de la mairie, menait une vive campagne dans ce sens : Pour lutter contre Saint-Berlin, il fallait un principal capable de réussir à Saint-Omer; « or, célibataire2, que dirait-on de ses mœurs? Pour le moins, qu'elles n'offrent pas de garanties suffisantes. Homme marié, que le soin de sa famille et de sa fortune le rendent peu propre à la direction d'un collège. Faut-il nommer un ecclésiastique ? C'est notre opinion ». Et de crainte de paraître suspect le journaliste montrait que sous toute robe de prêtre il n'y a pas nécessairement un Jésuite. De nouveaux articles3 aboutissaient à la même conclusion : «. les parents préfèrent un ecclésiastique, la confiance ne se commande pas; en présence de la triple concurrence de Marcq, de Dohem et de Saint-Bertin, au lieu de se croiser philosophiquement les bras en attendant le dernier coup, il est temps de voir s'il n'y a pas possibilité pour sauver le collège, d'élever autel contre autel ». Cependant tous les candidats proposés n'étaient pas du goût du Mémorial, certains4 lui semblaient trop froids, trop austères et trop distraits : il voulait un homme de bon ton, sachant allier à la science le savoir-vivre et l'affabilité ; en un mot un ecclésiastique vertueux, social et instruit. Blœme desservant de Nordausque était poussé par d'honorables amis à poser sa candidature, mais rien ne prouvait ses aptitudes à diriger une maison d'éducation 5. Parce que l'abbé Joyez avait réussi, était-ce une raison pour que Blœme rendit au collège sa prospérité ancienne ? Le curé de Saint-Venant, candidat de Bonnard et des régents, était un homme du monde fort accommodant, mais le parti conservateur n'en voulait à aucun prix0 ; de plus il n'avait jamais été dans
1 A.A., 27 juillet 1843.
2 6 août.
3 7 août.
4 18 août.
5 A.A., 16 et 17 août 1813.
6 A.A., 3 août 1813.
l'instruction, il n'était même pas bachelier. Le recteur craignait que le collège de Saint-Omer ne devint une succursale des établissements ecclésiastiques qui l'entouraient '. « Grâce au ciel, écrivait-il au ministre, l'Université n'en est pas réduite à chercher hors de son sein des hommes dignes de la confiance des familles et de la sienne. » Et, écartant toutes les sollicitations étrangères au bien du service, il jetait les yeux sur un candidat « véritablement et uniquement universitaire ». C'était Faverot, régent d'histoire au collège de Boulogne, très suspect aux légitimistes. Déjà à l'époque - où Cadart était menacé d'une disgrâce, il avait sollicité le poste de Saint-Omer; deux jours après la mort du principal3, il renouvelait sa demande, faisant valoir ses seize années de services dans l'académie même, les parents, les amis nombreux et influents qu'il comptait à Saint-Omer, les graves intérêts qui le liaient au pays. Le préfet agissait pour lui auprès de Villemain; Caron, juge à Saint-Omer, lui conciliait la faveur d'Armand son beau-père. Ainsi se passèrent les deux mois de vacances ; chaque compétiteur plaidait sa cause, chacun cherchait des appuis ; recteur, sous-préfet, maire, ministre étaient accablés de lettres de recommandations, de demandes, de suppliques; tout le monde était inquiet. Enfin, le 23 septembre, le candidat de l'Université, Faverot1, était nommé principal du collège. Le Mémorial se consolait de l'échec de son protégé : « Peu nous importe la main qui fait le bien, disait-il"1, pourvu que le bien soit fait )). Mais il ne laissait pas ignorer au nouveau venu tous les périls de la situation; la concurrence était rude; prix inférieurs, nourriture meilleure, surveillance plus active, tels étaient les avantages offerts par le pensionnat Saint-Berlin; d'un ton protecteur, il l'invitait à donner un régime alimentaire abondant et salubre, il lui conseillait une surveillance de tous les instants, un système d'éducation religieuse et libérale;
1 A. A., 17 août 1843.
2 A. A., 3 juin 1841.
1 A. A., 27 juillet 1843.
4 Claude-Marie Faverot, né à Mayet Allier) en 1807, licencié-èsleth'es, maître d'études au collège de Nemours et professeur de français en 182(3 et 1827, régent à Valenciennes de sixième, cinquième, quatrième et inspecteur gratuit des écules primaires de l'arrondissement de Valenciennes. En 183."), professeur de seconde à Boulogne, principal à Saint- Omer le '23 septembre 1843 et proviseur à Saint-Omer le G août 1845; à la distribution des prix était l'auteur d'une traduction du « Chronicon Cameracense et Alrcbatense » de Balderie, chantre de Thérouanne au xi« siècle, ouvrage bonoré de souscription par M' Guizot, ministre de l'instruction publique.
5 29 septembre.
il lui promettait, s'il voulait suivre ses avis, les préférences des parents.
Malgré leur dépit de n'avoir pas obtenu un ecclésiastique comme principal, les autorités municipales accueillirent Faverot avec bienveillance : elles lui promirent1 de l'aider de leur concours; et même pour lui donner une preuve de leurs bonnes intentions à son égard, elles lui accordèrent la faculté de faire faire quelques réparations urgentes. Quelques mois2 plus tard, le conseil municipal, toujours aussi bienveillant, votait à Faverot 1.000 francs d'indemnité: « comme il avait été nommé trop tard pour obtenir le nombre de pensionnaires que comportait l'établissement, ses charges se trouvaient sans compensation avec ses bénéfices ». Les chefs des nuances opposées l'honoraient de leur bienveillance3; il trouvait de solides et chaleureux appuis dans quelques personnes très influentes dont le concours ne pouvait lui manquer et qui lui avaient parlé avec une confiance et une bonté qui l'avaient vivement louché. Il avait l'espoir de régénérer le collège de Saint-Omer; pour cette tâche, ses qualités et même ses défauts devaient lui servir.
Néanmoins l'entreprise était difficile ; très nettement Faverot prévoyait les obstacles auxquels il allait se heurter1. Il savait que vivant au milieu des populations flamandes et n'en étant qu'à ses débuts, il lui fallait attaquer les abus, non de front, mais doucement et successivement"'. Avec le succès, l'audace devait lui venir, mais aussi les peines et les dégoûts dans sa lutte contre les nombreux abus du dedans et du dehors que l'incurie ou l'incapacité avaient laissé s'introduire au collège0. Parfois découragé et prêt à demander son changement lorsqu'il avait à surmonter des difficultés plus sérieuses ou que le recteur ne lui paraissait pas le soutenir avec assez de vigueur, il sut cependant se montrer ferme et jaloux de conserver dans sa maison l'autorité que le ministre lui avait déléguée. Elève d'un collège royal, il avait conservé l'admiration de l'ancienne discipline de l'Université impériale ; il voulait voir reproduites dans les collèges communaux les excellentes traditions des Lycées; il voulait relever le collège abattu et le reconquérir à l'Université7; il voulait triompher des résistances
1 A. A., 30 septembre 1843; AN., F, 17, 79.011.
3 A. A., 4 octobre 1843.
s A.A., 13 janvier 1844.
G A.A., 4 mai 1844.
' A.A., 21 octobre 1813.
qu'il sentait dans certains partis et ruiner les maisons rivales. Pour arriver à son but, tous les moyens lui furent bons ; réclames et communiqués tendancieux dans les journaux, fêtes qui attiraient sur le collège l'attention de toute la ville, affaires suscitées pour discréditer ses adversaires, tout lui servit pour défendre l'Université qu'il aimait et qu'il voulait puissante. « Uniquement et véritablement universitaire, » comme disait le recteur, il sacrifia tout à l'Université qui finit par abandonner le plus zélé de ses serviteurs lorsque dans l'ardeur de la lutte, il se fut laissé entraîner à quelques imprudences.
Une réforme urgente s'imposait dans le malheureux collège qui à la rentrée de 1843 venait encore de perdre huit élèves. Les études étaient tellement faibles que d'après M1 Paris, à Saint-Bertin « l'abbé Toursel, simple surveillant, pouvait compléter et rectifier les leçons données en classe et que souvent, le répétiteur s'élevant bien au-dessus du professeur, le commentaire l'emportait sur le livre1 ». L'apathie de Cadart avait laissé se développer de fâcheux germes d'indiscipline chez les élèves comme chez les régents. Or, Faverot pensait qu'un collège où les études sont fortes, où régnent la probité, la discipline et l'ordre le plus parfait, finit toujours par surmonter les obstacles qui s'opposent à son développement-. C'est à ce double travail qu'il s'employa avec une ardeur, un zèle et un acharnement que le recteur devait bien reconnaître.
Sous Cadart, les professeurs dormaient paisiblement sur le mol oreiller de l'optimisme, avec Faverot, ils se réveillent ; dans les réunions mensuelles, ils discutent les moyens de relever le niveau des études. Le régent de rhétorique se plaint que certains élèves se présentent dans sa classe sans savoir écrire en latin ; les fautes grossières qu'ils font, tiennent à l'emploi de diverses grammaires dans les classes précédentes ; on adopte le cours de grammaire de Burnouf3. Les élèves lisent mal, récitent mal ; dans les compositions de récitation on tiendra compte des fautes de prononciation v. Quand ils arrivent en philosophie, ils ne savent pas s'exprimer ; le professeur de rhétorique établit 8 l'exercice du raconte » et invite
1 L'abbë Haigneré dans sa notice sur l'abbé Clabaut ilui aussi répétiteur à Saint-Bertin au temps où le Petit Séminaire envoyait ses élèves aux cours du collège) nous le représente rectifiant dans le sens catholique les leçons très hétérodoxes et inexactes du professeur d'histoire. (Bulletin de la Société Académique de Boulogne, tome I.)
2 A.A., 2 décembre 1813.
3 A.L., 25 janvier 1844.
* A.L., 11 août 1844.
ses collègues à imiter son exemple1. Le cours d'anglais est mal organisé ; quelque habile que puisse être le régent, il ne peut obtenir de bons résultats avec des élèves qui lui arrivent après deux heures passées dans une classe de latin, ou à une heure de l'après-midi, tout préoccupés des leçons qu'ils auront à réciter ; fatigués, ils s'agitent et n'écoulent pas ; inquiets de la classe suivante, ils se cachent pour préparer un texte latin ou finir un devoir. On sollicite du recteur une meilleure distribution pour ce cours -. Les élèves n'ont pas les livres nécessaires pour les aider dans leurs études : le principal doit leur prêter les siens ; il demande au recteur un crédit pour l'établissement de bibliothèques dans les études 3 ; on crée une chaire spéciale pour l'histoire 4. L'existence d'une classe de septième et d'une classe de huitième à Saint-Bertin décide Faverot à taire de grands sacrifices pour permettre au collège de lutter avec la maison rivale 5 ; ce il se met à découvert de 10.000 francs de sa fortune personnelle afin de faire pour le mieux ° ». Cadart mettait presque en adjudication les places de maîtres d'études : Faverot veut des jeunes gens instruits et sérieux, capables de veiller aux progrès des élèves ; il multiplie les démarches auprès du recteur pour obtenir de lui des candidats sérieux ; il cherche à soustraire à ses collègues du Nord les jeunes gens dont ils ont éprouvé les aptitudes. Lui-même, ne s'en remettant à personne de ce soin, surveille dans les classes la marche des études" et tout joyeux, il affirme au recteur8 que dans aucun collège on ne travaille plus qu'au collège de Saint-Omer; nulle part, même à Douai, on ne fait de classes le jeudi matin : c'est là cependant ce qui a lieu dans le collège qu'il a l'honneur d'administrer; les études sont régulières : le prospectus du collège royal de Douai lui a servi à établir l'emploi du temps0. Elèves et régents se sont réveillés de leur sommeil; tous sont animés, tous rivalisent de zèle et les progrès ne laissent rien à désirer.
Rétablir l'ordre était une tâche plus difficile, tout au collège était livré au libre arbitre de chacun ; il y avait absence totale de direction, d'où une foule d'abus qui s'étaient
1 A.L., 28 novembre 1844.
2 A.L., 23 novembre 1843; A.A., 25 novembre 1843 et 9 octobre.
3 A. A., 4 novembre 1845.
4 A. A., 25 mai 1845.
b A. A., 15 octobre 1843.
6 A.A., 21 octobre 1843.
7 A. A., 8 décembre 1813.
A. A., 13 janvier 1844.
» A.A., 29 octobre 1843.
profondément enracinés. Faverot, en dépit des difficultés qu'il rencontra, établit, brutalement parfois son autorité sur les élèves comme sur les professeurs. En 1844 le rapporteur du budget pouvait constater que', « un ordre parfait, unesurveillance active, une discipline sévère régnaient au collège, grâce aux soins vigilants, à la sollicitude et à la force de volonté du digne principal qui le dirige et dont le mérite modeste, apprécié par tous, grandit et se développe avec le temps ». Faverot avait tenu sa promesse de faire régner l'ordre et la régularité2, de faire observer rigoureusement les instructions et les règlements 3. Dès les premiers temps de son séjour à Saint-Omer, il avait été frappé de ce fait que les élèves n'avaient pas d'uniforme4. Les promenades du jeudi et du dimanche offraient un spectacle bizarre : les uns étaient en frac, d'autres en redingote; celui-ci portait une casquette, celui-là un chapeau. Aussitôt Faverot s'entend avec les familles : à Pâques ses élèves auront un uniforme « qui habituera à la propreté et fera disparaître l'inégalité de fortune et de condition ». Pour lui, l'uniforme est nécessaire dans un collège ; il retient dans la ligne de conduite les jours de sortie, il est excellent sous le rapport hygiénique en obligeant à se tenir droit. En même temps Faverot prie les régents de faire l'achat d'une robe. Pourquoi, en effet, priver un corps d'une partie de son décorum ? La robe ne relève-t-elle pas le professeur, n'en impose-t-elle pas aux élèves ? Quelques mois plus tard les habitants de la ville pouvaient contempler les régents du collège dans leur nouveau costume5: c'était une véritable révolution dont la presse s'occupait: c'était le signe extérieur du retour des habitudes de l'Université impériale à Saint-Omer : la discipline militaire règne de nouveau.
Faverot n'hésite pas à débarrasser sa maison des élèves qui peuvent troubler l'ordre. Cabaret en pleine classe a apostrophé Goulier, le directeur de l'école primaire supérieure; c'est un mauvais sujet qui ne rêve que trouble et agitation1', Faverot le chasse. Paquet se compromet " dans une auberge, honorable d'ailleurs, par ses manières, non pas indécentes mais soldatesques et grossières ; il se permet même
1 A. M., D.M., 17 mai 1844.
2 A. A., 30 septembre 1843.
3 Dans sa correspondance avec le recteur il manifeste sans cesse son intention de faire observer strictement tous les règlements.
4 A.A., 29 octobre 1843.
s A. A., 4 mai 1844.
u A. A., 24 mars 1844.
7 A. A., 23 novembre 1811 ; cf., 30 janvier 1815, expulsion de Lyœn.
d'y entonner une inoffensive romance ; Faverot le séquestre a sa rentrée au collège et le lendemain à six heures du matin, il est sur la route de Béthune, accompagné d'un régent ami de sa famille. Quatre de ses camarades qui l'ont suivi dans son escapade sont privés de sortie jusqu'à la fin de l'année. Le maître d'études qui a eu le tort de se trouver avec eux, est immédiatement destitué de ses fonctions; c'est cependant un jeune homme auquel le principal s'intéresse et qui fait bien son service dans l'intérieur. Et Faverot constate que cet acte n'a pas nui au collège dont chacun approuve la tenue et la régularité intra et extra muros.
Cette même tenue, cette même régularité, le principal l'exige des régents avec lesquels il a parfois à lutter. Il lui faut des fonctionnaires dévoués, zélés et prudents et ce n'est pas toujours ce qu'il trouve. Au lieu1 d'avoir une administration forte, énergique et compétente, il ne rencontre qu'une déplorable cohue. L'amour du devoir ne peut rien auprès d'hommes qu'on a laissés pendant quinze ans marcher avec la plus entière licence et qui savent qu'on peut impunément négliger de remplir les obligations les plus sacrées. Jamais il n'a vu de collège où l'on se souciât si peu du blâme de ses chefs. Aussi, hardiment, il lutte contre des tendances aussi funestes. Et les affaires se multiplient : les rapports s'accumulent dans les cartons de l'Académie ; c'est Goulier, directeur de l'école primaire supérieure qui est incapable et dont Faverot finit par obtenir le déplacement2; c'est Beugnet3 qui se croit irrévocable et inamovible ; le principal qui le sait favorable à Saint-Bertin et l'a pris en grippe, accumule les accusations les plus dures contre lui4. Honnête délateur, défenseur de l'Université et du collège, Faverot continue à accuser : certains régents ont des élèves5 chez eux; des instituteurs ouvrent des pensionnats où ils enseignent le latin ; Yillain aime trop à boire, Noël est favorable à Saint-Bertin, Boniface n'a pas assisté à la distribution des prix d'excellence6, Vandalle n'a pas daigné revêtir sa robe pour se rendre à une cérémonie officielle7 ; Mallard, régent de seconde, a placé deux
1 A. A., 25 avril 1845.
2 A. A., mars 1844; A. M., D.M., 17 mai 1844. L'école primaire supérieure avait été annexée au collège. V. A. A. et A.N., F, 17, 79.011.
3 A. A., 2 mars 1845. Beugnet professeur en Angleterre chez Henri Crow, nommé après la démission d'Obry professeur d'anglais; il était agrégé des langues. V. Mémorial 14 janvier, 8 février, 15 mai 1843 et A.A.
4 A. A., 26 mai 1845.
h A.A., 15 octobre 1843.
6 A.A., le' avril 1845.
7 A. A., 4 mai 1844.
élèves pensionnaires chez M. Dumetz'. Aussi le principal s'acharne-t-il contre lui ; avec le président du tribunal et Couvelaire, il constate que les copies de compositions sont mal corrigées par ce régent2, qu'un élève classé quatrième mérite la place de premier; il l'accuse donc de partialité et de négligence ; il lui reproche de déverser le blâme à pleines mains et dans un style trivial sur ses collègues3. Il obtient son départ pour Tourcoing et lorsque Mallart est réintégré au collège de Saint-Omer, il lui cherche une afYaire, espérant obtenir son départ. A tous il fait sentir son esprit autoritaire, hautement il proclame son désir de renouveler tout le personnel4; un professeur, selon lui, ne doit pas rester trop longtemps dans une même ville ; il y prend bientôt une influence dont il abuse; glorieusement il exalte auprès du recteur ce qu'il a fait pour le collège5 : « il y a trois ans jour pour jour, lui écrit-il en 1846, j'ai trouvé sept élèves, j'ai sacrifié une partie de mon patrimoine, j'ai relevé un établissement discrédité, ruiné qui compte à l'heure actuelle centquatre-vingts internes, grâce à mon zèle, à mon dévouement; permettez-moi de vous le dire sans vanité et en toute humilité». Faverot manquait peut-être de modestie; il aurait pu laisser aux autres le soin d'apprendre au recteur la vérité mais le principal n'exagérait pas : par son énergie il avait su rendre au collège sa prospérité ancienne, cette maison était la sienne, il identitiait son intérêt avec le sien.
Déjà à la fin de 1843 le Mémorial déclarait que «. le collège était heureusement tombé sous la direction d'un principal que la voix publique s'accordait à désigner comme aussi sage qu'habile0 ». Chaque mois, Faverot tout joyeux peut annoncer au recteur les élèves nouveaux qu'il a inscrits ; le personnel est un personnel d'élite ; les cours valent ceux de Paris7 ; <.<. le collège est en pleine voie de prospérité : l'excellente tenue de l'établissement et la confiance que Faverot sait inspirer aux familles contribuent à ce résultat8 ».
1 A. A., 20 mai 1845.
2 A.J. Mallard, né à Bélhune cm 1801, s'était destiné d'abord au sacerdoce. Incertain de sa vocation, il quitta le séminaire pour le préceptorat, entra dans l'Université en 1834, vint à Saint-Omer en 1836, y resta jusqu'en 1855. Principal à Charleville en 1855, il travailla en 20 ans à relever ee collège, terminasa carrière à Saint-Omer, où il lut bibliothécaire de la ville.
3 A. A., G juillet 1815.
* Par exemple : A.N., F, 17, 79.011. b A. A., 15 octobre 1810.
0 30 décembre.
7 Mémorial, 30 août 1845.
8 Mémorial, 12 août 1810.
En 1847, le Mémorial célèbre de nouveau la gloire du collège qui compte 227) internes et 17!) externes'; il cite la satisfaction des inspecteurs généraux « qui ont aimé à reconnaître la force des classes, l'excellente tenue de rétablissement et la bonne santé des élèves qui jouent de tout cœur et travaillent de même - ». Faverot savait l'importance d'un article élogieux, et merveilleux metteur en scène, il s'entendait à faire briller aux yeux des habitants la supériorité de son établissement : le recteur a même dû l'inviter à supprimer de son prospectus quelques phrases qui ressemblaient trop à des annonces commerciales. Mais, profitant de l'invitation de Camaret, Faverot15 remplit les colonnes du Mémorial du récit des exploits de ses écoliers : les élèves vont maintenant en promenade musique en tête4: M1 Sammerok dirige la fanfare militaire : dans la chapelle les internes exécutent des messes en musique et des morceaux d'harmonie5 .
Le pensionnat Saint-Bertin pourrait profiter de l'appui des autorités ecclésiastiques. Faverot trouve le moyen de prouver aux curés de la ville en quelle estime l'évêque tient son collège. Sans doute le cardinal, invité deux mois d'avance à venir prendre un repas au collège, a refusé ; Faverot ne s'est pas laissé arrêter par la froideur de cet accueil; avec tous les fonctionnaires il a été saluer Mar de la Tour d'Auvergne et lorsque, après la confirmation, le prélat, très satisfait de la tenue des élèves de Faverot, annonce son intention d'aller visiter le collège, il lui prépare une réception magnifique. Habilement il dit au vicaire général0 comment la religion est honorée et pratiquée au collège ; il affirme ses bonnes intentions à l'égard de Saint-Bertin : « on ne peut lui reprocher la moindre parole, la moindre action contre cet excellent pensionnat qui par la nature même de sa spécialité, par son esprit et ses tendances ne peut compromettre la prospérité du collège. » Le lendemain, le vieux réfectoire où l'on va recevoir son Eminence est métamorphosé, des tentures rouges garnissent les murs couverts décussons et d'inscriptions flatteuses pour l'évêque. Au fond, bien en vue, au milieu de fleurs et de guirlandes se dresse le buste du prélat qu'une pareille attention surprend agréablement. Et tandis que le vieux cardinal de la
1 27 novembre.
2 21 juillet.
3 Cf., 9 novembre 1846; 14 août 1844.
4 21 mars 1846.
6 15 avril 1846.
6 A. A., 21 juin 1847; Mémorial, 23 juin 1847.
Tour d'Auvergne à travers les rangées de fauteuils et de chaises va prendre place sur l'estrade ornée d'un magnifique Voltaire, de lauriers verts et de pots de fleurs, la musique du collège le salue par quelques-uns de ses plus beaux morceaux. Tous les fonctionnaires sont là en robe, Faverot, toujours très habile, parle du respectable aumônier, vante le soin que l'on donne aux exercices religieux, s'élève contre les « passions jalouses et haineuses qu'excite la prospérité de sa maison ». L'évêque approuve encore, que déjà quatre élèves s'avancent pour complimenter Sa Grandeur éblouie par tout ce splendide appareil. Enfin, Monseigneur se retire au milieu du silence de tous ; les élèves s'agenouillent pour recevoir la bénédiction de l'évêque qui, ému jusqu'aux larmes, demande à Faverot de le recommander aux prières de ses écoliers et de faire dire une messe à son intention.
Le Cardinal s'était laissé prendre aux belles phrases de Faverot : il retournait à Arras, fort satisfait de l'accueil qu'il avait reçu au collège, de tout ce qu'il y avait vu et entendu. Il le déclarait au recteur quelques jours plus tard1: « je serai toujours enchanté et flatté de montrer à ce collège, protection et honneur et la charité du premier Pasteur ne lui fera jamais défaut ».
Abrité par cette déclaration de l'évêque, soutenu par la municipalité et par le recteur, sûr de l'appui de tous ceux qu'il avait su éblouir, Faverot pouvait continuer d'abord sourdement, puis plus tard au grand jour la lutte qu'il avait engagée contre Saint-Bertin. Le bon abbé Dumetz ne semblait pas au principal un adversaire bien dangereux ; « sa modération qui sans craindre les tempêtes s'abstenait de les provoquer2 », sa prudence, son calme qui n'allait pas sans quelque apathie n'inquiètent pas l'activité fiévreuse de Faverot. Aussi « marche-il en parfait accord avec lui3 » parce que, ajoute-t-il « c'est un homme avec lequel il faut nécessairement compter ». Aussi lui aeeorde-t-il sans difficultés toutes les faveurs qu'il sollicite : L'uniforme pris par les élèves de Saint-Bertin, et qui ressemble tout à l'ait à celui du collège n'excite même pas son indignation et il se contente de demander au recteur ce qu'il doit taire v. Mais le 8 août le directeur de Saint-Bertin mourait, et le jeune et actif abbé Toursel succédait au vieil abbé Dumetz5. Déjà Faverot
1 A. A., 6 juillet 1847.
2 Discours de Toursel, 1816.
3 A. A., 9 octobre 18-13.
* A. A., 13 avril 18J5.
5 A. M., CM., G août 184G; sur l'abbé Toursel, voir notice. Saint- Orner, 1881 et discours de M. Depotter à Saint-Bertin, 1904.
a senti un rival dangereux; déjà il prend l'offensive : « Chez Mr Dumctz, dit-il, la prudence n'excluait pas la franchise, la sévérité n'excluait pas la tolérance1. » Aussitôt la lutte s'engage les adversaires également ardents sont de taille. Des amis2, des pères de famille ont annoncé à Faverot que de tous côtés les ecclésiastiques se déchaînent contre le collège, « il a, ditil, opposé la patience et la parfaite modération ; mais si on le provoque, il n'hésitera pas à s'exposer pour la maison qu'on lui a confiée ». Le recteur doit inviter3 à la prudence son subordonné qui grossit les difficultés : « ne pas répondre et bien faire, voilà dans quoi il faut qu'il se renferme ; accepter ou engager une polémique, ce serait compromettre les intérêts universitaires ». Le conseil était sage, et Faverot promettait de continuer son système de prudence et de modération 4 ; mais persuadé5 qu'en haine de l'Université on voulait détruire l'œuvre qu'il était si heureux d'avoir édifiée, voyant des personnes honorables mais odieusement abusées se mettre en avant par la méchanceté et la perfidie, il crible de coups d'épingles l'abbé Toursel ; il parle de la guerre sourde qu'on fait au collège0; perfidement il note7 que celui-ci a obtenu 410 nominations à la distribution des prix, que le pensionnat Saint- Bertin n'en a obtenu que 135. <x Mais, continue-t-il, avec une apparente générosité, à quoi servirait cette statistique ? Elevons-nous au-dessus de ces maigres et étroites questions. » Il semble se réjouir du maintien à Saint-Omer du pensionnat Saint-Bertin 8, en fait, il est heureux d'avoir publié que l'abbé Toursel a songé à partir, n'est-ce pas avouer sa défaite, n'estce pas battre en retraite devant la prospérité du collège ?
De son côté, le directeur de Saint-Bertin riposte aux attaques de Faverot, « il n'épargne rien pour soutenir la lutte généreuse, dit le Mémorial, la lutte toute d'émulation qui s'est engagée entre les deux établissements0 ». L'Audomaroise ,0, un mauvais petit journal sans abonnés, suivant Faverot, rédigé par un homme léger, sans consistance et dont tout le monde se moque, publie que a la mauvaise qualité de la bière avait
1 Mémorial, 8 août 1846.
2 A.A., 19 septembre 1816.
3 A. A., 21 septembre.
* A. A., 24 septembre.
5 A. A., 15 octobre.
6 Mémorial, 9 novembre 1846.
7 Mémorial, 21 juillet 1847.
8 Mémorial, Il septembre 1847.
9 Mémorial, 13 octobre 1847.
10 23 et 30 octobre 1847, cf. A.A.
indisposé plusieurs élèves du collège ». « Rouerie de l'esprit de parti » si l'on veut, mais un chimiste est chargé d'analyser la boisson et le député Lefebvre, « négligeant les plus simples formalités de bienséance », vient àl'improviste visiter le collège. Certains habitants ajoutaient foi à ces attaques contre le régime alimentaire de rétablissement. D'autre part, le cardinal de la Tour d'Auvergne, prévenu contre le collège, fait connaître au ministre • « que l'abbé Toursel craindrait de manquer à la confiance des familles en continuant à laisser fréquenter par ses élèves les classes du collège ».
Ces soupçons vagues compromettent gravement la considération de Faverot qui sent son œuvre menacée. Chaque jour les rapports entre le collège et Saint-Bertin se tendent davantage ; chaque jour un nouvel incident surgit entre les maisons rivales. L'abbé Toursel, ayant averti le proviseur de la retraite annuelle qui empêchera les élèves du pensionnat d'assister aux cours du collège, reçoit de celui-ci une réponse aussi sèche que brutale : « Je prendrai la liberté, dit Faverot, de vous faire observer que votre respectable prédécesseur avait la bonté de se déranger et de venir lui-même demander une autorisation qu'il savait ne jamais lui être refusée. Cependant l'excellent abbé Dumetz ne changeait pas l'époque de la retraite qui avait toujours lieu pendant les jours gras. Vous fixez une époque différente : vous me notifiez simplement la mesure que vous avez prise et vous me chargez de la porter à la connaissance des professeurs"2. » Faverot se croyait le droit d'être blessé d'un pareil procédé et il faisait le recteur juge de la question; un pareil état d'hostilité devait forcément amener quelque « regrettable collision 3». Le jeune abbé Toursel ardent et autoritaire, le vieux Faverot exaspéré par la longueur d'une campagne péniblement conduite cherchaient la bataille décisive qui assurerait la victoire de leur parti. Entre ces deux hommes aussi actifs l'un que l'autre, c'était une lutte de tous les instants qui ne pouvait se terminer que par la disparition de l'un d'eux. Meilleur politique, plus maître de lui et plus tin diplomate, l'abbé Toursel avait l'avantage sur Faverot qui, sous l'empire de la haine, pouvait se laisser emporter à des mesures regrettables. L' « affaire du pensum général4 » qui pendant un mois occupa recteur, inspecteur et grand-maître, 1' « affaire du 19 novembre d qui agita la ville
1 A. A., 6 septembre.
5 A. A., 23 novembre 1847.
3 A.A., grand-maître à recteur, 24 décembre.
4 A. A., rapport de Faucon, 13 décembre,
tout entière fut le dernier épisode de la lutte presque épique que soutenaient avec une énergie tenace le directeur de Saint- Berlin et le proviseur du collège royal.
Le 19 novembre1, après la classe du matin, une députation des pensionnaires de Saint-Berlin entrait dans le cabinet du directeur de cet établissement ; tous les présidents de classe étaient émus; certains paraissaient consternés; cbez d'autres la colère se traduisait par des gestes violents. L'un d'eux prit la parole au nom de ses camarades : tous les élèves avaient à faire pour le lendemain un long pensum de dix pages. Et sous les regards curieusement attentifs de l'abbé Toursel, les pensionnaires racontèrent l'affaire. En arrivant au coin de la rue au Vent, comme le premier coup de cloche, sonnait, on avait pris le pas de course pour arriver à l'heure ; rapidement on avait traversé le vestibule dans lequel proviseur et censeur s'entretenaient avec animation; tout essoufflé on était entré en classe. La prière n'était pas encore terminée que déjà apparaissaient deux maîtres députés par le censeur ; ils venaient prier les professeurs d'infliger aux retardataires dix pages à copier. Taillefert, le censeur, s'était rendu en personne dans la classe de philosophie pour avertir les Berliniens du châtiment qu'il leur infligeait. Seul, le professeur de quatrième avait hésité à communiquer l'ordre du censeur : l'affaire ne lui paraissait pas très claire, il voulait s'en expliquer avec Mr Taillefert. A neuf heures, une circulaire du proviseur annonçait de sa part le même pensum ; parmi les régents, les uns étonnés n'avaient pas lu aux élèves la note de l'administration ; les autres avaient cru le pensum doublé et dans leur zèle, ils avaient ajouté qu'il devait être remis le lendemain.
Les pensionnaires de Saint-Bertin avaient fini d'exposer leur cause ; le directeur réfléchissait, ses élèves n'avaient au plus qu'une minute de retard, jamais le proviseur ne l'avait officiellement averti des retards du pensionnat, la punition était disproportionnée avec la faute commise. Très doucement il répondit aux élèves anxieux : « c'est un malentendu, il nous suffira de nous en expliquer avec Mr le Proviseur qui n'exigera pas la punition d'une faute dont vos maîtres seuls sont responsables». Et gaîment les jeunes députés avaient couru rassurer leurs camarades : l'affaire était arrangée, le directeur avait promis de s'en expliquer avec Faverot; c'était leur promettre qu'ils ne copieraient pas dix pages de texte, qu'ils ne perdraient pas à une besogne de manœuvre un temps qu'ils pouvaient employer utilement.
1 A. A., rapport de Toursel 26 novembre 1847.
Resté seul, l'abbé Toursel, prenant une feuille de son grand papier bleu, commença une lettre au proviseur1 : « Convaincu que le pensum était moins le châtiment d'une faute dont les pensionnaires étaient innocents, qu'un avertissement à l'adresse des maîtres, il avait cru devoir dispenser les élèves de la punition; depuis trente-cinq ans que le pensionnat Saint-Bertin fréquentait le collège, c'était la première fois qu'un semblable avis lui était donné ; tous dans sa maison avaient à cœur de faire arriver les élèves en temps, mais, comme ils étaient obligés de rester exposés au vent et à la pluie, les surveillants avaient ordre de ne pas les conduire trop tôt au collège » et pour finir l'abbé Toursel promettait de veiller à l'exactitude.
Le style de l'abbé avait blessé le proviseur; dispenser des élèves d'une punition qu'il avait infligée ! Mais comment son administration serait-elle possible, si chacun se croyait le droit d'intervenir et détruisait des mesures prises pour le bien du service dans la limite de ses droits ? D'ailleurs Faverot se sentait fort. Son censeur avait bien compris ses intentions; d'après l'ordre qu'il lui avait donné, Taillefert lui avait remis un long rapport2, dans lequel il ne ménageait pas ces Messieurs de Saint-Bertin: c'était la quatrième fois depuis peu de temps que systématiquement le pensionnat arrivait plus de cinq minutes après l'heure, et cependant de Saint-Berlin on entendait très bien l'horloge du collège, le censeur s'en était personnellement assuré; avant qu'on eût installé un préau couvert, ces retards pouvaient être justifiés par la crainte de la pluie et du vent ou par le désir d'éviter la confusion entre les élèves du pensionnat et les externes libres, mais depuis qu'il se chargeait lui-même de surveiller l'entrée en classe, l'excuse avait disparu mais non l'abus. Vainement il avait doucement trois fois averti les pensionnaires et plus particulièrement les élèves présidents; jamais les retards n'avaient été aussi fréquents que depuis les mesures qu'on avait prises Sa patience était à bout, il demandait une punition exemplaire.
Et relisant avec complaisance le document officiel qui devait couvrir tous ses actes, Faverot sentit le moment venu de ruiner un directeur qu'il détestait ; joyeusement il écrivit à l'Abbé Toursel3 : « l'intérêt de la discipline et des éludes m'ont obligé à donner un pensum ; sans cela comment pourrais-je exiger l'exactitude chez les fonctionnaires et chez
1 A. A., 19 novembre.
2 A. A., 19 novembre.
8 A. A., 19 novembre.
les externes : des élèves arrivés avant le pensionnat ont été punis, la loi ne doit-elle pas être la même pour tous : le retard n'eùt-il été que d'une minute, il était punissable ». Et sous l'empire de la colère sa plume égratignait furieusement le papier. « Il est faux, continuait-il, que depuis trente-cinq ans ce soit le premier avis de ce genre ; déjà sous mon prédécesseur la porte a été refusée au pensionnat pour ses retards. » Et affirmant la droiture de ses intentions, il maintenait la punition que le censeur avait infligée.
Puis comme le général heureux de voir la bataille décisive enfin engagée, il expédiait au recteur les trois pièces du procès1; il l'assurait des efforts qu'il faisait depuis longtemps pour vivre en bonne intelligence avec le pensionnat Saiut- Bertin et le parti qui le soutenait; il déplorait le peu de succès de ses tentatives : pendant longtemps, avec l'espoir que cette taquinerie tomberait d'elle-même, il avait patienté, il avait été doux et plein de mansuétude. Mais la lettre hautaine et blessante de l'abbé Toursel montrait chez les ennemis de l'Université un parti-pris de prouver qu'il était un obstacle à la bonne harmonie ; il parlait des élèves qu'on cherchait à enlever au collège, de la guerre acharnée qu'on lui faisait depuis quatre ans; il signalait l'opinion du sous-préfet indigné de la mesure que l'abbé Toursel avait osé prendre. Enfin, il demandait la conduite à tenir ; avant d'exiger le pensum il attendrait des instructions.
Le recteur connaissait les deux adversaires par les nombreuses difficultés qu'il avait déjà eu à résoudre et le samedi 20 novembre, le courrier de Saint-Omer le rendit soucieux. Il fallait arrêter la bataille commencée, il fallait réconcilier deux ennemis acharnés ; une grande prudence s'imposait ; et le recteur, après avoir longuement pesé les conséquences de ses paroles, essaya de ménager la susceptibilité des deux antagonistes, en ne donnant à aucun ni tort ni raison. Quelques jours plus tard, Faverot et Toursel recevaient une longue lettre datée de Douai 2 ; sans doute le proviseur était dans son droit en infligeant une punition et le directeur de Saint- Bertin, en ne faisant pas faire le pensum, s'exposait à détourner les élèves de la soumission qu'ils doivent au chef d'un établissement auquel ils appartiennent : le recteur conseillait donc à l'abbé de s'arranger avec le proviseur ; en même temps, tout en approuvant la mesure prise par Faverot, il le blâmait de n'avoir pas fait connaître par écrit ses intentions
1 A. A., 19 novembre.
2 A.A., 24 novembre,
au directeur de Saint-Bertin : il trouvait le pensum trop long ; un mot à mot d'une quarantaine de lignes aurait été, selon lui, plus profitable aux élèves. Enfin, dans la position où se trouvait le proviseur, il jugeait, dans sa grande prudence, qu'il devrait lever la punition si l'abbé Toursel faisait près de lui la moindre démarche ; il aurait le mérite de l'indulgence, ce qui ne l'empêcherait pas d'exiger à l'avenir l'exactitude la plus ponctuelle.
Ces conseils étaient sages, mais le recteur ne connaissait pas l'entêtement des adversaires ; ni l'un ni l'autre ne voulait abandonner la lutte avant d'avoir abattu un ennemi détesté ; le recteur allait bientôt s'en apercevoir.
L'abbé Toursel, informé des démarches faites à Douai par le proviseur, avait demandé à être entendu1 ; il avait vivement protesté contre la façon dont Faverot, « dans son désir de nuire », avait travesti la réalité. Le 26 novembre il communiquait au recteur un long rapport de dix-sept pages. Avec la subtilité d'un vieil avocat, il ruinait toute l'argumentation du proviseur : le rapport du censeur provoqué par Faverot n'avait été fait qu'après coup ; en trois minutes Taillefert lui-même n'aurait pu rédiger un aussi long mémoire, mais le proviseur avait trouvé en lui un docile instrument, prêt à lui fournir le document officiel dont il avait besoin. Sous la plume de l'abbé, tous les arguments de Taillefert tombaient les uns après les autres : pourquoi appeler aujourd'hui retard ce qui était autrefois de l'exactitude : pendant longtemps en effet la porte du collège n'avait été ouverte qu'au second coup de cloche. Le préau couvert ne pouvait abriter que quelques élèves et trois ou quatre divisions devaient rester dehors, exposées au vent et à la pluie ; l'affaire du 19 novembre était donc un coup monté de longue main. Sa dignité lui interdisait de remettre la solution de l'affaire à un fonctionnaire dont il ne pouvait reconnaître la droiture d'intentions ; et d'autre part il ne pouvait, sans compromettre son autorité, exiger une punition après avoir promis qu'elle ne serait pas faite. Courageusement l'abbé Toursel tenait tète à Faverot2: son autorité de proviseur, lui écrivait-il, n'est pas telle qu'on ne puisse faire appel de ses décisions à une autorité supérieure ; nul ne pouvait lui contester le droit d'en appeler du recteur mal informé au recteur mieux informé; tant que l'affaire demeurerait pendante, il se refusait à toute démarche auprès du proviseur. D'autre part le censeur qui s'était senti touché par l'argumentation de L'abbé,
1 A. A., 23 novembre.
8 A.A., 30 novembre.
se justifiait auprès du recteur : sa loyauté mise en doute lui commandait impérieusement de le faire1, il maintenait ses assertions et demandait si l'Université croirait le rapport officiel du censeur d'un collège royal ou les dénégations intéressées d'élèves punis ; il soumettait à son chef un projet de lettre à l'abbé Toursel. Dans une classe, en présence des élèves, il accusait de mensonge un professeur de Saint-Bertin ; il refusait une entrevue que lui avait demandée l'abbé Toursel ; il ne voulait se prêter à aucune « tentative d'embauchage » ; les rapports de M"1C Taillefert, sollicitée par Saint-Bertin, « prise comme entremetteuse2 » par l'abbé Toursel, ne contribuaient pas à calmer l'irritation de chacun3.
Sur ces entrefaites, un coup imprévu vint frapper les partisans du proviseur et rendre à ses adversaires un nouveau courage. Le 26 novembre, une décision du Grand Maître nommait Faverot proviseur du collège de Bourges. Le Mémorial qui aurait eu peut-être trop à en dire, se bornait à constater « que le proviseur était unanimement regretté par les pères de famille4 ». Aussitôt le public parle de sa disgrâce; à mots couverts on s'entretient de certaines influences puissantes qui auraient obtenu son départ. Noël court à Saint-Bertin pour annoncer la bonne nouvelle5, déjà les abbés la connaissent et « bien que l'on soit en retraite, la nuit se passe à boire du Champagne pour fêter l'heureux événement6 ».
Le proviseur que l'on oblige à attendre l'arrivée de son successeur se sent perdu, « jamais il ne s'est trouvé dans une situation pareille7 ». Maladroitemeut il transforme le pensum selon le désir du recteur; maladroitement il demande à Toursel qui refuse, d'infliger à ses élèves quarante lignes de mot à mot. Il ne veut plus s'occuper des affaires du collège8 : il propose de transmettre toutes les pièces au recteur dont la « prudence décidera ». « L'intelligence du censeur est toute troublée, sa fermeté l'abandonne»; par peur de se compromettre, il refuse de faire quoi que ce soit sans autorisation; il est découragé, il tient à s'effacer, à s'annihiler complètement0.
1 A. A., 30 novembre.
2 A. A., proviseur à recteur, 24 novembre.
3 A. A., censeur à Toursel, 30 novembre.
4 1er décembre.
5 A. A., proviseur à recteur, 10 décembre.
6 A. A., proviseur à recteur, 14 décembre.
7 A. A., proviseur à recleur, 8 décembre.
8 A. A., au recteur, 1er décembre.
9 A. A., censeur à recteur 4 décembre.
Le recteur s'adresse au grand-maître ' : ses tentatives de conciliation sont restées inutiles, son mécontentement se traduit dans toutes ses lettres. 11 blâme tout le monde: Toursel de ses prétentions exagérées, Faverot de la précipitation avec laquelle il a infligé un pensum trop long, de la mauvaise position dans laquelle il s'est mis en modifiant une punition qu'il pouvait lever; déjà il parle de traduire l'obstiné directeur de Saint-Berlin devant le conseil académique'2. Les partisans du proviseur sont en déroute, leurs ennemis triomphent; et le recteur doit encourager Taillefert3 à résister avec calme et fermeté aux nouvelles difficultés qui surgissent.
En effet, dans la joie du triomphe, les pensionnaires de Saint-Berlin cherchent par leur indocilité à jeter le désordre dans le collège, a Pauvres enfants, s'écrie Faverot avec le ton théâtral qu'il savait prendre si habilement, à quelles mauvaises pensées cèdent-ils donc? Qui peut les tromper de la sorte1 ? » L'esprit d'insubordination les travaille; à la sortie ils semblent vouloir narguer Gosset un des maîtres d'étude ; ou plutôt c'est l'autorité intérieure dont il est l'agent qu'ils bravent avec impudence. Près de la porte ils poussent des cris « ridicules, presque sauvages5 » qu'ils continuent dans la rue sous l'œil indifférent de leurs surveillants ; avec la certitude de ne pas être punis, ils se moquent de Gosset. Et chaque jour leurs cris deviennent plus hostiles, leur attitude plus provocante. Boudringhin le surveillant général a pu le constater ; le censeur 1res prudent veut s'assurer personnellement de la vérité des accusations. Le 7 décembre0, il se cache dans le vestibule et bientôt derrière un premier groupe d'élèves il voit s'avancer « une foule en désordre qui miaule, hurle et siffle » ; toutes les têtes, comme d'un commun accord, sont tournées vers le mur où se tiennent les surveillants. Lestement Taillefert court à la porte et la fait fermer par le domestique ; puis, avec la gravité de sa fonction, il s'avance vers les mutins : c Que ceux qui ont siftlé se déclarent » prononce-t-il majestueusement au milieu du silence ; un seul élève, un nommé Alexandre, sort des rangs. Le censeur, sur son carnet, prend les noms des vingt-et-un accusés, il les signalera tous au proviseur; il fait entrer les surveillants de Saint-Berlin qui dans le groupe
1 A. A., recteur au proviseur, 3 décembre; censeur au recteur, 3 décembre.
2 Idée suggérée par Faverot dans une lettre du !•» décembre.
3 A. A., 7 décembre.
4 A. A., proviseur à recteur, 8 décembre.
5 A. A., rapport de Gosset, 30 novembre. e A. A., rapport du censeur.
reconnaissent dix-sept de leurs pensionnaires. Trois fois Taillefert somme les coupables de se déclarer; généreusement il pardonne à Alexandre pour sa franchise. Personne ne répond aux sommations du censeur. Mais la faute a été bien constatée et Faverot a infligé à tous un pensum de trente lignes de mot à mot par jour jusqu'à ce que l'ordre soit rétabli. De jour en jour la situation devient plus inquiétante, Faverot a dû exclure pour quatre jours et demi, Singer, un élève de Saint-Bertin qui a insulté Fiévet1 ; on poursuit sans relâche la prospérité du collège ; l'opinion publique s'exprime avec une violence incroyable; déjà on parle « d'en faire sauter un autre » si le pensum est exigé2.
Le recteur jugea prudent d'envoyer à Saint-Omer un plénipotentiaire. Pour apaiser ces haines exaspérées, il fallait un esprit conciliant et modéré qui sût éviter les mots blessants et en même temps un homme qui par son autorité pût en imposer aux deux adversaires. Faucon, l'inspecteur d'Académie, était désigné par ses fonctions comme par son caractère pour la délicate mission dont le recteur allait le charger. Le vendredi3 11 décembre, après un voyage de vingt-huit heures, il arrivait à Saint-Omer, la serviette bourrée de rapports et d'instructions confidentielles de son chef.
Aussitôt il se rendait au collège et assistait d'une chambre haute à la sortie des élèves ; il acquit la certitude que les désordres aujourd'hui calmés avaient été une manifestation de contentement du départ du proviseur. A une heure il était à Saint-Bertin et pendant trois heures, il essayait vainement de briser la résistance de l'abbé Toursel ; le lendemain une nouvelle entrevue de deux heures et demie n'aboutissait pas à un résultat plus satisfaisant : le directeur de Saint-Bertin se considérait comme l'offensé et refusait obstinément de s'abaisser à une démarche humiliante. Sur la porte cependant Toursel et Leprêtre « avaient poussé l'abnégation » jusqu'à consentir à avoir, en présence de Faucon une entrevue avec le proviseur. L'inspecteur avait su rester calme et ferme ; « tous les détours captieux, toute la rouerie1 » de deux prêtres habiles n'avaient pu l'enlacer.
Le 13 décembre5, Faucon allait prendre à Saint-Bertin les abbés Toursel et Leprêtre ; tous trois se rendaient dans le salon
1 A. A., proviseur à recteur, 8 décembre.
2 A. A., proviseur à recteur, 12 décembre.
3 A. A., Faucon à recteur, 12 décembre.
4 A. A., Rapport de Faucon, 13 décembre.
5 A. A., Rapport de Faucon, 13 décembre au soir.
du collège où ils trouvaient Taillefert ; bientôt Faverot apparaissait. Dans une phrase un peu longue, surchargée de prudentes périphrases, Leprêtre, sans cependant faire un aveu formel d'une faute qu'il ne reconnaissait pas, manifestait ses regrets de l'affaire du 19 novembre. Faverot répondait en quelques mots convenables dans leur brièveté. Une conversation générale s'engageait aussitôt; pendant une demi-heure on s'entretenait du bonheur de s'être entendu à l'amiable; Faucon et Taillefert reconduisaient jusqu'à la porte du collège les directeurs de Saint-Bertin, les anciens ennemis se quittaient comme de bons amis, heureux de s'être réconciliés. Le sous-préfet et Hermant, qui déjà étaient venus deux fois chez l'inspecteur, se réjouissaient avec lui de l'heureux dénouement de l'affaire du pensum général. Pour éviter le retour de pareils incidents, le Grand Maître1, sur le rapport de Faucon, établissait entre les deux maisons rivales un cahier de correspondance pour les affaires particulières comme pour les questions générales ; il recommandait par mesure de précaution, de faire sortir les élèves par catégories; il décidait que les portes seraient dorénavant fermées à tout élève en retard, et que, si une punition infligée n'était pas faite, le coupable serait définitivement exclu. Enfin, il espérait que le départ de Faverot ferait cesser toute espèce d'hostilité.
Faverot, en effet, était la victime, gage de la paix future. Sans doute, le recteur affirmait que le poste de Bourges était un avancement pour lui 2 ; le public ne comprit pas de la même manière l'éloignement du proviseur. Intrépide lutteur, il avait relevé une maison qui tombait ; habile organisateur, il avait repeuplé un pensionnat presque vide ; homme énergique, il avait rétabli une discipline morte depuis longtemps. Son ardeur combative l'avait entraîné trop loin ; son imprudence l'avait engagé dans une affaire inextricable ; il avait manqué de modération et de calme : ses chefs l'avaient sacrifié. Cette leçon ne sera pas perdue pour ses collaborateurs :i : Taillefert ne prit qu'en tremblant la direction du collège, tandis que Faverot, épuisé par la lutte, malade avec deux de ses enfants, ne pouvait rejoindre Bourges où le recteur l'attendait impatiemment 4 ; anxieux, Taillefert, croyant voir venir d'un moment à l'autre le successeur Beaulieu, et craignant que l'impossibilité de s'installer ne fit hésiter le nouveau pro-
1 A. A., Grand Maître à recteur, 16 décembre.
2 A. A., recteur à censeur, 7 décembre.
3 A. A., mot de Faverot au recteur, 5 décembre.
4 A. A., Grand-Maître à recteur, 10 décembre.
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viseur, offrait au recteur de lui abandonner son appartement et d'aller coucher au dortoir ', tant cette responsabilité lui pesait.
Bientôt arrivait du collège de Roanne, le nouveau chef du collège royal de Saint-Omer. Depuis deux ans, en effet, et sans que rien ait paru changé dans la direction de la maison, une transformation s'était produite. Enfin la ville possédait un collège royal : le proviseur Faverot avait remplacé le principal Faverot; et au-dessus de la porte d'entrée, s'étalait en grandes majuscules le mot de « Collège Royal », l'objet des convoitises de Saint-Omer depuis la fondation de l'Université.
1 A. A., censeur à recteur, 20 décembre.