I. L'EDUCATION ET L'INSTRUCTION
I. La population scolaire : les difficultés, peste et guerre. Le recrutement. Les mœurs des élèves. — IL La discipline. L'émulation : les examens, les distributions des prix.— III. L'instruction : place donnée à l'étude des langues anciennes, la formation de l'honnête homme. — IV. Les représentations dramatiques : leur but, leur fréquence et leur solennité, caractère des pièces représentées et les œuvres de circonstance (vœux, étrennes, etc.)
\a' 1.") janvier lôliS, lorsque les Jésuites quittèrent Saint- Bertin, 200 élèves fréquentaient déjà les écoles des Pères. Bientôt la réputation de la Société qui s'étendait au loin dans la Province attira dans la ville de nombreux étrangers, désireux de développer leur esprit par la connaissance des langues anciennes, en même temps que soucieux de conserver dans leur pureté les dogmes de la religion catholique.
Vers le début d'octobre -, des affiches apposées dans les endroits les plus fréquentés de la ville annonçaient à tous l'ordre des études et les auteurs expliqués dans chaque classe; Uchacun s'arrêtait curieux devant les placards qu'avait imprimés I à Anvers l'illustre Plantin ; les jours de marché, les paysans des lieux circonvoisins y admiraient avec étonnement des caractères qu'ils ne comprenaient pas.
Et les Jésuites faisaient de si grands fruits en enseignement de la langue latine que les enfants affluaient chez eux comme une fourmilière 3 et qu'il n'y avait guère de ville en Artois qui n'enviât à Saint-Omer le trésor qu'elle possédait v. Chaque année, les auditeurs venaient plus nombreux aux leçons des Pères ; chaque année, les bancs se peuplaient de nouveaux
1 Lire au bulletin historique de t la Morinie » les études de Mr de Laplane et surtout du R.P. Hamy (tome 10) intitulées les prix au Collège Wallon, bibliothèque audomaroisc, documents curieux et inédits sur le collège Wallon.
1 D., 5 octobre 1574.
3 Ms 808, H., 1612.
* Le 18 décembre 1612, le P. Jacques de la Motte et Jacques Simonin font fonder un collège à Arras.
élèves et bientôt le nombre des écoliers atteignit et dépassa même le chiffre de 600 * ; les nouvelles classes, malgré leurs vastes dimensions, regorgeaient d'enfants qui s'y trouvaient fort pressés.
Les Pères, avec une fierté bien naturelle, permettaient* aux dames de la ville de visiter le bâtiment des écoles le jour de la rentrée ; et nombreuses furent celles qui avec une admiration mêlée de quelque pieux respect considérèrent longuement ces salles d'où leurs fils revenaient si instruits dans les lettres anciennes et si fortifiés dans la pratique de leur religion.
Déjà les Pères, toujours soucieux de la gloire de leur Compagnie et du bien des habitants, avaient joint à leurs écoles un séminaire. Le P. François Coster, devenu provincial en remplacement du P. Beaudouin de l'Ange, avait en effet décidé dès la fin de 1585 3 la création d'un juvénat pour l'étude des belles-lettres. En octobre, 22 novices arrivaient à Saint- Omer et ce premier noyau fut bien vite grossi de tous les anciens élèves des Jésuites, désireux d'entrer dans une société qu'ils admiraient4. Pour les instruire trois professeurs avaient été choisis ; le P. Antoine Huck de Cologne s'était réservé la rhétorique et l'éloquence sacrée; le P. Adrien Corneille enseignait le grec et le P. Nicolas Dumont la poésie.
Peu d'années après, sous le rectorat de Jean Crombeck5, Saint-Omer était désigné par suite de la division de l'ancienne province pour recevoir le séminaire de théologie morale 6 ; d'abord installé dans la grande salle du collège, ce cours fut bientôt transféré dans la maison de M. de Hautgrenne7 ; peutêtre, l'établissement à Mons d'un séminaire semblable avait-il enlevé à Saint-Omer quelques-uns des internes pour lesquels quelques chambres avaient été aménagées dans la maison des Pères. Mais les externes, parmi lesquels on comptait beaucoup de religieux d'Ordre divers et de nombreux licenciés en droit civil et canon, se pressaient 8 en foule pour entendre les doctes leçons des Jésuites et apprendre d'eux à résoudre les problèmes les plus difficiles des cas de conscience, et telle était la vogue
— » 1588-58U, 1589-600, 1591-650, 1592-670, 1594 plus de 600.
8 D., 26 octobre 1592.
s D., 8 octobre.
* En 1588, 20 élèves se consacraient à Dieu. En 1606, ce cours de belles-lettres fut transféré à Courtrai.
5 D., août 1612.
6 En 1606, fut transféré à Anvers.
7 D., Pâques 1619. A.D., maison donnée par la fondatrice des Ursulines Agnès deMametz enexécution de la volonté de sa mère, lermars 1617.
8 D., 10 octobre 1619, 60 auditeurs ; 12 octobre 1620, 100.
de ce cours qu'en 1669, les classes étaient devenues trop petites pour tous les auditeurs1.
Sans doute cet enseignement était distinct de celui qui se donnait aux écoles, mais il contribuait à ajouter à la gloire de la Compagnie, et le retentissement des thèses qui se soutenaient chez eux répandait au loin une réputation qui demeura intacte pendant deux longs siècles.
Cependant les Jésuites eurent à combattre de graves difficultés ; mais avec l'énergie qui est le caractère de leur Société, avec leur ardeur à aller toujours de l'avant pour la plus grande gloire de Dieu, ils parvinrent à triompher des obstacles qui compromirent plusieurs fois le succès du collège Wallon.
La guerre et la peste furent les deux puissants ennemis contre lesquels les Pères durent combattre ; sans cesse ils mettent en danger la prospérité des écoles ; mais le collège sort des ces luttes, affaibli sans doute, mais non ruiné. Soucieux de la santé de leurs élèves, les Pères prennent contre les ravages de l'épidémie de sages précautions que le Magistrat se plait à louer2 ; mais ils ne peuvent protéger ceux qui leur ont été confiés sans désorganiser ou abréger le cours des études. Dès 15753 quelques cas de peste signalés dans la ville décident les Jésuites à renvoyer certains de leurs élèves et à surveiller de près les autres; en juillet, il faut même interrompre les classes qui ne recommencent que le 16 août et, comme un religieux de Saint-Bertin est mort, on s'abstient pour un temps de prendre à l'Abbaye le pain et la bière.
Quelques années plus tard 4, une épidémie de dysenterie multiplie les victimes dans la cité : l'insalubrité de la ville exige un prompt départ de ceux que le fléau a épargnés ; le lendemain même de la visite du Provincial, les écoliers partent fen vacances ; et lors de la réouverture des classes le 28 octobre, les mesures les plus rigoureuses sont prises pour interdire l'entrée des classes à ceux qui logent dans des maisons contaminées.
Toutes ces précautions qui peuvent nous paraître naturelles aujourd'hui, méritent d'être signalées à une époque où les règles les plus élémentaires de l'hygiène étaient journellement violées.
En 1597 5, en 1625 ", de nouvelles attaques de la peste forcent les Jésuites à de nouvelles précautions; bientôt le fléau
* D., 16 août 1636.
3 D., 15 mai.
* D., 5 août 1596.
5 Les examens sont avancés et ont lieu le 25 août.
6 Beaucoup d'élèves malades au moment de l'examen
allait reparaître plus violent et exercer dans la ville de nombreux ravages. Les classes ' sont interrompues ; beaucoup d'élèves succombent surtout parmi les plus jeunes ; et quand les Jésuites ouvrent de nouveau leurs écoles, il faut supprimer le régent de grec et se contenter de faire deux heures de classe par jour 2.
Une épidémie de dysenterie vient à son tour décimer la population, tandis que la guerre désole le pays d'alentour.
Les Croates et les partis de cavaliers parcourent la campagne ; les routes ne sont pas sûres et beaucoup ont hésité à venir à Saint-Omer ; l'épidémie 3 a fait parmi les élèves de nombreuses victimes ; et les cent écoliers * qui ont assisté à la messe solennelle de rentrée s'étonnent de la grandeur des classes qui leur paraissaient si petites lorsqu'ils s'y pressaient en foule.
A la peste succède la guerre qui dépeuple le collège.
Cependant les Jésuites ne perdent pas courage ; sans doute les études faiblissent ; sans doute il a fallu réduire à deux le nombre des régents 5. Cependant déjà en 1641 6, 186 élèves fréquentent les écoles, et les Pères ne se laissent pas décourager par les fléaux qui s'acharnent contre la prospérité de leur établissement ; déjà ils s'efforcent " de redonner de la splendeur aux études ; déjà ils tâchent de remettre en vigueur l'usage de la langue latine ; déjà ils cherchent à réparer les désordres introduits par la licence des guerres.
Une nouvelle épidémie de peste8 les trouve à l'œuvre et lorsque les portes fermées pendant quelques mois s'ouvrent de nouveau, les audomarois reprennent le chemin de la place de l'Estat que la guerre et la peste n'avaient pu leur faire oublier.
Les étrangers sont moins nombreux : quelques-uns viennent bien encore de Bruges ou de Bruxelles ou d'Angleterre ; j les sièges d'Aire et de Béthune amènent bien à Saint-Omer quelques élèves désireux de poursuivre en paix leurs études9. Mais plus de la moitié de la population scolaire est fournie
2 D., octobre 1637.
3 Nouvelle épidémie de dysenterie en 1638.
4 D., 1er octobre 1640, parmi eux beaucoup d'émigrés venus d'Arras et de Flandre.
6 D., 1er octobre 1641.
7 D., l«r octobre 1656.
9 A.D., Registre des élèves, 1710, 1711, 1712.
par la ville elle-même. De plus en plus les Pères recrutent leurs élèves à Saint-Omer même ou dans les régions voisines1. A l'origine, au contraire, beaucoup venaient de loin; les éléments les plus disparates se coudoyaient sur les mêmes bancs et une entrée en classe à la fin du xvie siècle devait présenter aspect assez pittoresque.
Sur la place de l'Estat, dans la rue du Vieil-Brûle, les [ écoliers du collège français attendent le coup de cloche de huit heures. Leurs prédécesseurs, ceux qui n'ont pas connu les nouvelles écoles étaient plus heureux2 ; alors la messe ne commençait qu'à huit heures et demie, et après une classe d'une demi-heure, tous étaient libres ; l'après-dîner n'était pas beaucoup plus chargé ; une heure de classe de deux heures et demie à trois heures et demie suffisait à l'occuper : mais depuis que le P. Provincial a décidé que l'on suivrait en tout les règles établies au collège romain3, depuis que sous la direction d'Aquaviva une commission de doctes Jésuites a imposé à toute la Société un Traité des études4, une heure de classe le matin après la messe obligatoire pour tous, deux classes de deux heures l'après-midi coupées par une étude d'une heure remplissent la journée et laissent aux écoliers peu de temps pour se distraire ; compositions latines, pièces de vers latins, préparations pour la prélection du lendemain, leçons qu'il faudra réciter au sénateur de sa décurie, ne permettent pas de s'amuser, surtout si l'on veut gagner quelque bon point en réduisant au silence un soldat de l'armée adverse, surtout si l'on aspire à l'honneur si convoité d'être désigné à la fin du mois, comme imperator, praetor, tribunus ou senator.
Cependant les écoliers se hâtent vers le double perron qui conduit aux classes dont l'indication, gravée dans la pierre blanche, surmonte la large porte 5.
Déjà sont entrés, conduits par leur pédagogue, les pauvres boursiers de Saint-Bertin, les Blanches Manches comme on les appelle0, reconnaissables au drap blanc cousu par dehors \ sur la manche gauche de leur vêtement.
1 A.D., Registre des élèves. — 1681, Rhétorique, 23 Audomarois sur 51; Syntaxe, 25 sur 55; Grammaire, 24 sur 46; Figure, 79 sur 123. — 1700 Rhétorique, 22 sur 53 ; Poésie, 15 sur 44; Syntaxe, 35 sur 69; Grammaire, 24 sur 53 ; Figure, 84 sur 157.
3 D., 8 septembre 1568.
* Ratio Studiorum 1599; auparavant il y avait le Livre des Constitutions ; cf., plus tard P. Jouvency. De ratione discendi et docendi 1710.
5 Ces pierres existent encore au musée J. Dupuy.
6 Gd C. IX.
Les Pères s'intéressent à eux et le Provincial a décidé le Révérend Père Abbé à améliorer leur nourriture et à accorder à chacun un lit pour y coucher à part1.
Les Bons Enfants qui ne fréquentent plus chez les Chartreux de la rue Saint-Sépulcre2 se présentent à leur tour.
Bientôt montent du faubourg tous les Flamands dont le P. Leydanus a été spécialement chargé dans les classes de grammaire3; puis ce sont tous les étrangers que la réputation du collège a attirés à Saint-Omer; car personne ne croit avoir fait de bonnes études s'il n'a fréquenté les classes des Jésuites4; et la renommée du collège Wallon a pénétré aux confins des provinces voisines. Certains, venus de Belgique5, prennent pension chez quelque bourgeois de la cité, ou vivent assez librement comme des étudiants ; les Français sont nombreux et leur présence n'est pas sans inquiéter quelque peu Messieurs de la ville G ; le gros bailli s'en est ému et a décidé de faire activement surveiller leur conduite et leurs discours ; cependant le Magistrat a confiance dans les Pères7, et lorsque les troubles de France ont décidé les échevins à interdire aux Français l'accès et le séjour de la ville, persuadés que, par les ( soins des Jésuites, les enfants qui hantent le collège de ce } pays n'auront jamais d'hostilité contre la ville, ils ont fait une j exception en leur faveur.
Les Anglais8 fréquentent encore les classes du collège y. Wallon, en attendant qu'ils aient leurs professeurs spéciaux0 dans la maison que les Pères ont construite pour leurs pensionnaires dans la rue basse Saint-Bertin. Mais on les jalouse et quelques10 personnages de qualité se sont plaints que, l'an passé, ils aient remporté la plus grande part des prix, ce qui j est «i faire abâtardir le bon courage des enfants de la ville et des lieux circonvoisins qui ne manquent pourtant point de bon esprit et de bonne volonté aussi bien que les autres ; mais tel qui, en son pays, était rhétoricien, était mis en poésie ou en syntaxe, ce qui était cause que tous les Anglais précédaient ceux de la
1 D., 21 novembre 1572.
* D., depuis 1609.
3 D., juin 1574.
5 D., fin 1592.
« D., 15 décembre 1590.
8 Qui étaient venus s'installer par délibération provisoire et conditionnelle du 21 août 1592; A.M., D.M., M.
9 D., octobre 1614.
10 Ms 808, H., 1610.
ville. » Aussi le chapitre des chanoines a promis de donner gratuitement les prix, à condition que nul Anglais n'en aurait, ce à quoi les Pères ont consenti.
Enfin lentement de leur pas tranquille s'en viennent ceux de la ville l. L'instruction est gratuite chez les Jésuites ; ils donnent pour rien ce qu ils ont reçu pour rien, tel est l'ordre de leur institut - ; aussi n'est-il personne en ville qui ne veuille envoyer son fils au collège 3. Bourgeois vivant catholiquement, nohle prêt à amener à l'archiduc une compagnie qu'il aura levée à ses frais, harons, comtes, et même sept familles encore plus illustres 4, tous tiennent à honneur de faire instruire leurs enfants dans les bonnes lettres : Carmes, Prémontrés, Bernardins et Bénédictins, presque tous les ordres religieux fournissent des recrues au collège. Et telle est la faveur dont jouissent les Jésuites que de riches chanoines ont voulu sur leurs ressources personnelles donner à quelquesuns le moyen d'entendre les doctes et morales leçons des Pères : Louis Militis 5 chanoine morin, réfugié à Saint-Omer après la destruction de Thérouanne et devenu vicaire capitulaire de M9r Gérard d'Haméricourt, a voulu dans son testament qu'une partie de son revenu fût « baillée et délivrée à un séminariste en la ville de Saint-Omer pour fréquenter les écoles des Jésuites, recommandant de rechercher en premier lieu s'il n'y a quelqu'un capable et idoine de ses parents et en faute de ce de le délivrer à quelque pauvre ou médiocre de la ville ou à quelqu'un de Lumbres n ; le séminariste devait se présenter par devant les seigneurs du chapitre
1 A.D., R, en 1681 : Rhétorique, 23 Audomnrois sur 51 élèves; Syntaxe, 25 sur 55; Grammaire, 24 sur 46; Figure, 79 sur 123.
'2 Quod gratis accepimus, gratis dare debemus. Const., pars iv, cap. m, n° 1 ; cap. vu ; cap. XV, 4 ; pars vi ; cap. n, 7.
4 Les registres du collège nous prouvent que jusqu'au xviù8 siècle les Jésuites comptèrent parmi leurs élèves, outre de nombreux lils de bourgeois quelques représentants des grandes familles du pays. — 1681, du Tertre, de Vissery, Pagart, de Frennes, d'Archies. — 1683, de Parlz
— 1680, de Coussemaker, de Lauretan, de Dion, de France, Hemart. 1689, de Beaufort, de Trazegnies, vicomte d'Arininden, comte de Fléchin.
— 1695, de Lucquesaing, de Brias, de Bélhune. — 1701, de Rousse d'Alembon, d'Arentan d'Anvers, de Croy. — 1707, de Sainte-Beuve, de Norrement. — 1712, Mac Mahon. — 1714. de Tramecourl, etc. — En d'autres années, les Mulinot, les Monet, les Patins, de Compaigno, de Bersacques, Le Chevalier, de Maulden, comte des Efezèque, de Nogaret.
5 A. M., testament de Louis Militis, 13 novembre 1574. — cl*, la création d'une bourse de 25 livres par demoiselle Florens de Blondel, pour aulcunes aulmosnes assister ung esludiant. — A. M., D.M., P, 1° 125, 17 juillet 1617.
qui le pourraient « faire examiner et enquester de sa capacité ou idoneité ; le séminariste devait jouir du revenu 3 ou 4 ans au plus, lesquels expirés, autres se présenteraient dont les chanoines choisiraient le plus idoine et nécessiteux ».
Le fils de Bonnette avait été le premier titulaire de la bourse instituée par Louis Le Chevalier, ou plutôt Mililis. Dans le chapitre l'exemple trouva nombreux imitateurs. Pourtant les bourses étaient insuffisantes ; et c'était cependant1 « grande charité d'aider et sustenter les pauvres qui avaient le zèle d'étudier, mais dont les parents n'avaient moyens de les entretenir aux écoles». Beaucoup mendiaient pour pouvoir vivre, et en 1616 -, le conseiller Doresmieulx et l'un des échevins commis aux pauvres avaient été députés pour se transporter vers le Père préfet des éludes <i afin de le prier d'avoir par écrit les noms et surnoms de tous les enfants hantant leurs écoles qui mendiaient » ; « quels moyens ils avaient de vivre, f leur âge, leur lieu de naissance et depuis quel temps ils étaient résidant en la ville ».
Beaucoup en effet, pauvres ou non, affluaient en tel nombre le vendredi pour a briber que c'était merveille ». Et le bon Heindricq conclut3: « aussi tel il y avait qui peut-être leurs parents avaient plus de moyens que ceux qui leur donnaient l'aumône ».
Vainement en effet les Pères cherchaient à développer chez leurs élèves la délicatesse des sentiments 4 ; vainement ils leur donnaient à méditer5 les exemples terribles que citait Philippe d'Oultreman dans le Pédagogue chrétien ; vainement les jeunes gens y pouvaient lire les terribles châ- / timents envoyés par Dieu aux superbes, aux avaricieux, aux incontinents, aux envieux ou aux gourmands. La crudité de certaines pages prouve que certains élèves des Jésuites n'avaient plus rien à apprendre sur aucun point. Chez ces écoliers, plus semblables à des étudiants qu'aux élèves de nos établissements modernes, il restait un fonds de brutalité native que la discipline des Jésuites ne pouvait toujours contenir ; l'un d'eux Jean Lamoraldus Fenez n'avait-il pas quitté, au bout de peu de jours, la classe de poésie pour épouser comme un niais une dévote aussi folle que lui ou
1 Ms 808, 18 août 1603.
2 A. M., D.M., 13e jour d'avril 1616.
3 Ms 808, 18 août 1603.
4 V. de Balinghem.
5 Le Pédagogue chrétien ou la manière de vivre chrétiennement par le P. Philippe d'Oultreman, à Saint-Omer, chez la veuve Boscart, 1623.
plutôt pour se laisser épouser par elle 1 ; Marguerite aux belles manches- ne comptait-elle pas quelques-uns de ses clients parmi les étudiants des .Jésuites ; mais souvent ils payaient peu, et la jeune femme « s'était mécontentée d'avoir été amenée à Saint-Omer pour un pauvre écolier » ; en 1687 3 les régents devaient exercer une active surveillance sur quelques élèves suspects de manquer aux bonnes mœurs et d'avoir de fâcheuses habitudes.
Mais les Jésuites étaient capables de lutter contre ces vices ; et l'autorité civile et ecclésiastique était toujours disposée à leur prêter main-forte, lorsque dans quelques cas assez rares, la discipline se trouvait menacée4.
Le Diarum ne cite que deux exemples de ces révoltes qui nécessitèrent l'intervention des échevins. Le 11 mars 1652 5, un rhéloricien profile d'une absence du régent pour fermer les portes et les fenêtres de la classe. Armé d'un couteau et d'une bombarde, il empêche ses condisciples effrayés d'ouvrir au régent. Déjà le scandale durait depuis une demi-heure quand le recteur, prévenu en hâte, ordonne de laisser partir le jeune homme et lui promet de ne pas le poursuivre. Vaine démarche ; le révolté tient bon, il ne prétend pas s'en aller. Deux soldats, requis par le recteur, enfoncent la porte et introduisent le régent qu'ils protègent. Le rebelle ouvre la fenêtre, gagne l'église par le jardin et retourne chez lui. Le scandale avait été public ; il fallait un châtiment exemplaire ; quelques jours plus tard, après avoir mûrement réfléchi, le recteur allait se plaindre au gros bailli de l'escapade du rhétoricien et le prier de chercher une sanction en proportion avec la faute commise.
En 1673 G l'affaire fut plus grave. Quelques élèves de svntaxe, étrangers à la ville, avaient pris l'habitude de fréquenter les cabarets. Sachant que les régents, dont la surveillance
1 A.D., Registre des (''lèves, 1686, lantum frequenlavit per aliquot dics et quod notatu dignum videtur stolidus hic adolescens amentem devolulam duxit uxorein vel potins ab ea (inclus fuit.
- Ms 808, IL, 6 juin 1609.
:! I)., aliquot scholasticorum animaru libidiiîe et impudicitia Fœdatum emendavit magislrorum vigilanlia et animadversio.
4 Le 6 lévrier 1712, par exemple, Jean Paillart du village de Quesques déchue à Desvres par devant le notaire le Riche qu'à l'âge de IN ans étant étudiant à Saint-Omer « il auioil été recherché cl séduit par damoiselle Jeanne Claire de Fiennes, fille naturelle du vicomte de Fruges, et avoil illégitimemenl eu d'elle trois enfants » qu'il déshérite plus laid au profit d'un lils légitime Jean Paillard.
! s'exerçait hors des murs de leurs écoles, allaient mettre ordre à leur inconduite, craignant quelques coups de férule ou une correction qu'ils avaient bien méritée, les syntaxiens se lient par un serment solennel, s'engagent à venir en classe en armes. Peu de jours après, le régent ayant ordonné à l'un des délinquants de comparaître devant sa chaire, ses camarades se lèvent ; ils brandissent leurs armes, qui un pistolet, qui un poignard, qui une épée. Le professeur se précipite hors de la classe en appelant au secours; aussitôt des salles voisines accourent les autres régents ; mais déjà la mêlée est générale ; la classe est devenue un champ de bataille ; un pistolet braqué sur un Jésuite rate heureusement ; un élève pare un coup d'épée porté à un des maîtres. Le tumulte est effroyable ; menaces épouvantables des révoltés qui profèrent les plus horribles jurons; cris d'effroi de leurs camarades, couvrant la voix des régents ; toute l'éloquence d'un Démosthène ou d'un Tullius aurait été impuissante à calmer l'effervescence. Enfin les conjurés sortent : ils déchargent leurs pistolets contre la loge du portier, brisent des fenêtres sur la place et parcourent la ville en jurant et en blasphémant. Le lendemain, le bailli commençait une enquête ; mais l'affaire pouvait être fâcheuse pour la Compagnie ; le Recteur déclara donc que, comme il y allait du bien public, il ne convenait pas aux Jésuites de porter plainte ; c'était au Magistrat à poursuivre. L'affaire traîna en longueur et ce retard rendit courage aux mutins dont les menaces épouvantèrent leurs camarades ; ceux-ci craignaient de les voir prendre l'habitude en toute occasion de revenir en armes.
Devant l'audace des uns et la terreur des autres, le recteur dût à contre-cœur se résoudre à porter plainte et provoquer de l'indolence des échevins la sentence qu'ils rendirent contre les coupables.
Heureusement de pareils faits furent rares pour ne pas dire uniques. Les Jésuites avaient pour lutter contre l'insubordination la force de leur discipline. Le régent, vivant tout le jour avec ses élèves, avait sur eux une autorité qui ne reposait pas uniquement sur la crainte du châtiment1; il étudiait le caractère des écoliers, il les comprenait, les connaissait et exerçait sur eux une salutaire influence.
Avec des ménagements infinis, il appliquait une discipline
1 V. Ratio Studiorum « que le maître ne se presse pas de punir, qu'il ne pousse pas les punitions trop loin ; qu'il fasse semblant de ne pas s'apercevoir des fautes commises, quand il le peut sans compromettre l'intérêt de l'élève ».
qui savait être douce tout eu exigeant du jeune homme une obéissance absolue ; conversations particulières, exhortations, rien n'était épargné pour amener l'enfant à annihiler sa volonté devant celle du maître ; et quand il le fallait, le châtiment corporel, la férule ou le fouet brisait l'obstination que la douceur n'avait pu vaincre.
Le règlement de saint Ignace imposait au Jésuite une obéissance passive : il lui demandait d'être entre les mains de ses supérieurs comme un cadavre, sicut cadaver. Un recteur, en dépit de son intelligence, n'aurait pas osé discuter les ordres du Provincial; un régent ne se serait pas permis d'aller contre les instructions de son recteur.
Aucune influence étrangère n'aurait pu troubler l'ordre de la Société de Jésus, et lorsqu'en 1640 le Magistrat essaie de garder à Saint-Omer le P. Joly alors recteur, Florent de Montmorency lui fait comprendre, avec une apparente douceur, l'inutilité de ses efforts ; sous l'amabilité de la forme on sent chez le Provincial la ferme volonté de rester maître du sort des Jésuites qu'il dirige1 : « MM. la paix Nre Sr. Je suis esté fort aise d'entendre par celles qu'il a pieu à Y. Sies m'escrire la satisfaction que leur a donné le P. Guilaume Joly, quy est ung effect de leur bienvieullance vers nostre petite O, de laquelle me confiant, je veus espérer qu'elles me permectront et ne prendront de mauvaise part, si en suitte de nostre institut, quy est de demeurer en divers lieux et la pratique ordinaire de changer les personnes d'un collège à l'autre, aussy bien les particuliers corne les supérieurs, encor qu'ils soient très bien venus et utiles en un lieu, affin qu'ils puissent par leur changement esclairer plusieurs lieux par leur vertu et doctrine, corne le soleil par son mouvement illumine et eschauffe toutes les parties de la terre, et ceste pratique est usité aussy aux autres ordres mendians, et util sont à la religion en coniim corne aux personnes particulières, religieuses, lesquels ne doilvent attacher leur affection nulle part, ains avoir tout le monde pour leur patrie, à l'exemple des apostres que nous tachons d'imiter,
a J'espère, di-je Messieurs, que me permetterez de mettre ailleurs le P. Joly pour boues raisons quy me meuvent à ce faire, et je tacheray de mettre un en sa place quy vous rendera et à toute la ville le mesme service qu'a rendu le dit Père, et sur ce je pry Dieu vous conserver et prospérer longues années demeurant entièrement, MM. de Vos Seigneuries très
1 A. M., D.M., 20 de septembre 1G40
humble serviteur. Florent de Montmorency, de Lille, 20 de septembre 1640. »
Même à l'égard de leurs frères en religion les Jésuites anglais, les Pères Wallons se montrent irréductibles ; un peu empiétants, ceux-là étaient toujours prêts à créer entre les deux maisons une servitude à leur profit. Ceux-ci soucieux du cuique suum se hâtaient d'exiger le respect de leurs droits et la paix dans l'ordre1.
Cette discipline militaire qui faisait la force de la Compagnie, les Pères la voulaient chez leurs élèves et nul n'était assez fort pour faire fléchir la règle, eut-il été prince, eut-il été l'archiduc lui-même.
Un des petits clercs de la cathédrale, envoyé au collège par un musicien du Chapitre, a été chassé par les Pères. Vainement les Chanoines ont multiplié leurs démarches auprès du recteur, vainement le Chapitre a fait défense à ses musiciens de prêter leur concours aux cérémonies des Jésuites. Le recteur ne s'est pas laissé intimider; revenir sur la décision prise, ce serait affaiblir l'autorité des professeurs.
Déjà la défense faite aux musiciens va être enregistrée sous forme de décret.
Le recteur très calme maintient l'expulsion prononcée ; il se contente de prier Messieurs du Chapitre de rendre au collège leur bienveillance d'autrefois ; les Chanoines cédèrent et n'en admirèrent que davantage dans la suite une Société dont ils avaient senti la puissance.
En 1641, c'est M1 de Souastre, un des réfugiés d'Arras, qui pénètre furieux dans la chambre du recteur; tous les murs du collège ont déjà retenti des éclats de sa colère. Le régent de la dernière division de grammaire a eu l'audace de faire donner le fouet au plus jeune de ses fils ; c'est une injure à la noblesse du sang qui coule dans ses veines. L'enfant avait mérité la punition : recteur, préfet des études, régent, chacun j fait à l'irascible gentilhomme la même réponse. M1 de Souastre va trouver le Provincial lui-même ; vaine démarche ; l'insinuante douceur du Père calme le trop bouillant gentilhomme, qui se charge lui-même d'annoncer à Mme de Souastre que leur fils est, au collège, l'égal de ses condisciples et ne peut aspirer à occuper à l'église une place particulière.
M1' de Souastre s'était incliné. D'autres préférèrent retirer leurs enfants. Jamais les Pères ne les retinrent2 ; l'atteinte
1 D., passira.
2 Toutefois les Pères surent quand il le fallait se montrer des plus déférents vis-à-vis des familles. M1 Loer, maire de Calais, étant venu voir
portée à la discipline aurait causé à leur collège un préjudice plus sensible que la perte d'un élève souvent peu intéressant ;^ la peur des verges fait fuir le poète Cléri de Gravelines ' ; le syntaxiste François Bérullée - et Philippe Bultel, François- Ferdinand Delatour 3, Claude Régnier de Bourthes 4, élève de poésie, Linglart et le syntaxiste Levasseur 5 quittent les écoles pour éviter une punition corporelle. Sans doute ils n'avaient pas consenti à recevoir un châtiment qu'ils estimaient ignominieux; sans doute ils n'avaient pas voulu permettre au laïque chargé des corrections ou au régent lui-même de porter la main sur eux ; peut-être aussi avaient-ils craint les suites cuisantes de la punition ; peut-être avaient-ils songé avec effroi aux 70 ou 80 coups de fouet ° qu'il leur faudrait recevoir, attachés aux barreaux d'une chaise, au milieu de la classe, sans pousser un cri, tandis que, avec un certain raffinement l'exécuteur mettrait quelques secondes d'intervalle d'un coup à l'autre pour les rendre plus sensibles
Quoi qu'il en soit, les coupables ne pouvaient rester au collège : alio abiuit meta virgarum, exivit, defecit propter virgas, notait tranquillement sur son registre 7 le P. Préfet, et nul ne s'inquiétait plus de celui qui avait cru pouvoir se soustraire à la règle solennellement établie par Aquaviva, général de l'ordre, assisté des plus illustres membres de la Société.
Maîtres absolus de leurs écoliers, n'ayant à rendre compte à personne de leurs décisions, les Pères n'hésitaient pas à se débarrasser de tous les incapables qui n'auraient été dans une classe qu'une charge inutile pour le régent, de tous les indisciplinés contre lesquels s'étaient brisées douceur et violence.
Peut-être dans les premiers temps de leur séjour à Saint- Omer, peut-être lorsque la guerre ou la peste avaient désorganisé le collège, se montrèrent-ils moins sévères. Mais bien vite, ils faisaient tous leurs efforts pour rétablir les éludes dans leur ancienne splendeur 8, remettre en vigueur l'usage de la
son fils atteint de mouvements étranges à la suite de la lecture d'un livre de magie, reçut l'hospitalité chez les Pères et partit enchante de leur accueil.
1 A.D., registre des élèves 1733.
2 A.D., registre des élèves 1701).
3 A.D., registre des élèves 1696.
4 A.D., registre des élèves L716.
5 A.D., registre des élèves 173S-39.
0 Chillre ordinaire. Jamais on ne donnait moins de 40 coups; dans certaines punitions on allait jusqu'à 100 coups.
7 A.D., Collège Wallon.
8 D., 1er octobre 1650.
langue latine et réparer les désordres introduits par la licence des guerres.
Au mois d'octobre, à la reprise des classes, le recteur sur l'avis des régents débarrassait les écoles de tous ceux qui ne pouvaient suivre utilement leurs leçons { ; la considération du mérite présidait seule à la répartition des écoliers; recommandations, démarches de personnages haut placés dans la province, tout restait inutile ; ceux qui n'étaient pas en état de monter étaient exclus ou redoublaient leurs classes. Aussi que de déceptions lorsque le P. Préfet proclamait solennellement l'arrêt qui condamnait certains. Le dépit de beaucoup se manifestait parfois bruyamment ; lorsqu'en 1593 2 on voulut suivant la coutume entonner le Te Deum, les malheureux qui venaient d'entendre leur condamnation troublèrent si bien la belle ordonnance de la cérémonie qu'après trois ou quatre tentatives vaines pour continuer l'hymne commencée, il fallut faire taire tout le monde.
Certains prenaient plus facilement leur parti de l'arrêt qui les frappait; les uns, comme Danvers de Saint-Pol3, recommençaient la classe qu'ils n'avaient pu suivre l'année précédente ; les autres s'en allaient exercer quelque part un métier manuel qu'ils n'auraient jamais dû abandonner pour venir chez les Pères composer de mauvaises oraisons latines ou des distiques boiteux.
Après une année passée en syntaxe, Crépy* retourne chez son père pour manier ï'ébauchoir et façonner devant son tour quelque rustique poterie ; à Pâques, Auguste Wydoot de Bailleul5 abandonne les humanités pour le tranchet et le fd poissé du cordonnier.
Les parents de Lefebvre le gardent chez eux pour l'exercer à quelque métier manuel0. Beaucoup quittaient ainsi les écoles; peu à peu les classes s'épuraient des éléments incapables; et la rhétorique était presque toujours le moins fréquenté de tous les cours".
Tous cependant ne partaient pas de leur plein gré ; certains étaient brutalement expulsés du collège; pour eux le terrible « dimissus est » remplace sur le registre du préfet
1 D., octobre 1593 et 1er octobre 1619. s D.
3 A.D., 1712, élève de grammaire.
4 A.D., registre des élèves, 1709. Defecit ut esset figulus.
6 A.D., 1725. Retentas domi ut laboret.
7 A.D., Rhétorique, Poésie, Syntaxe, Grammaire, Figure; en 1683, 35-39-48-53-155; en 1715, 38-39-55-42-144.
la formule plus aimable : abiit gratus ou in gratiis. Une note brève, un mot expressif indique encore aujourd'hui le motif du renvoi : rebelle, Roussel de Saint-Pol a été chassé, dimissus quia rebellis ' ; Derivière, élève de figure était un vaurien, il a abandonné, sans doute sur l'invitation des Pères, desernit nequam* ; Hibaut de Wizernes est incorrigible3, le recteur l'a chassé ; chassés de la même nanière, Clens de Saint-Omer4, d'Heu de Paris et son camarade en poésie de La Haye5 sont rayés sur le registre du préfet. Les pauvres boursiers de Saint-Bertin ne sont pas épargnés; l'autorité de Sa Grandeur et de Messieurs du Chapitre n'intimide pas le recteur. Gérard d'Haméricourt « n'a-t-il pas laissé en la liberté des abbés, ses successeurs, de renvoyer hors du collège ceux qui avec succession de temps seront jugés des maîtres du collège de la Compagnie moins idoines aux études ; après avoir admonesté Monseigneur l'abbé, le recteur du collège de la Compagnie d'accord avec le préfet des pauvres ne peut-il pas jeter dehors ceux qui n'obéiront pas à leurs règles6». Aussi, profitant du règlement de Gérard, jugeant la bonne humeur de l'abbé qui a invité à sa table le vice-provincial et le recteur propice à son dessein, le P. Oran lui demande de n'admettre au séminaire de Saint-Bertin que des sujets capables, qui s'appliquent à mieux suivre les cours " ; et l'année suivante l'examen des boursiers a pour résultat d'en déclarer trois ou quatre incapables de suivre les leçons8 du collège; libre à l'abbé de décider s'il n'y a pas lieu de les exclure.
Sans doute les religieux de Saint-Bertin comprirent vite l'excellence de la discipline des Jésuites: en 1621 ° en effet c'est l'abbé lui-même qui donne ordre aux boursiers d'assister les dimanches et fêtes aux exhortations des régents ; c'est lui qui leur commande de se confesser au collège et de remettre comme leurs camarades des billets qui constateront la parfaite exécution de ce pieux devoir. S'ils commettent quelque faute en classe, il prie les Pères de les châtier exemplairement; et bien qu'il ait paru à propos de ne pas leur faire donner le fouet, si la punition ne peut être évitée sans scandaliser la
1 A.D., registre des élèves, 1703.
2 A.D., registre des élèves, 1702.
3 A.D., registre des élèves, 1738. Dimissus est lanquam iucorrigibilis.
4 A.D., registre des élèves, 1716.
5 A.D., registre des élèves, 1733, cf., 1717.
6 Gd C, IX, règlement du collège Saint-Berlin, 1572.
7 D., 15 octobre 1590.
9 D., début de novembre 1621.
classe, il convient de les traiter comme les autres. Les Pères tiennent en effet à être les seuls maîtres de ceux qu'on leur confie et ce n'est pas sans quelque appréhension qu'ils voient les empiétements de certains sur leur autorité.
Les trois jours de congé ' que la congrégation des monastères directement soumis au Saint Siège a accordés aux collèges lors de la visite qu'elle y a faite a reçu meilleur accueil des écoliers que des régents. Pour ceux-ci d'ailleurs, les vacances annuelles, si courtes soient-elles-, sont une fatigue plutôt qu'un repos ; les dix jours qu'ils passent à la maison de campagne de Saubruick3 sont dix jours d'ennui, en dépit de la nourriture plus abondante et des distractions que le Provincial leur procure; à Blendecques* où ils reçoivent l'hospitalité des Jésuites Anglais, les huit jours de vacances se passent peut-être plus agréablement. Mais ce dérangement dans leurs habitudes et dans la régularité de leur vie leur est plutôt une gêne.
Aussi lorsque le préfet de Saint-Bertin 5 veut étendre les vacances des séminaristes de Noël à l'Epiphanie, le recteur, dont il n'a pas demandé le consentement, proteste contre une mesure qui lui semble porter une atteinte grave h la discipline de la maison ; et ses raisons convainquent les religieux de l'abbaye qui n'insistent pas.
Moins docile le gouverneur de Picardie et d'Artois avait, quelques années auparavant, maintenu 6 en dépit des observations du recteur sur l'inconvénient des congés trop multi-
1 D., 3" dimanche après Pâques 1734.
2 A l'origine la durée des grandes vacances n'était que d'une semaine.
3 D., 15 septembre 1634, cf., septembre 1698. — Cette maison avait été achetée à M1 Boudot, frère de l'évêque de Saint-Omer, le 27 juillet 1617. Le 14 janvier 1793, en l'hôtel de ville de Saint Orner, mise en vente des biens dont jouissait précédemment le collège fiançais: 1° Une ferme amazée de maison, chambres, granges, étables et autres édifices contenant 102 mesures situées en plusieurs pièces au terroir de Salperwiek, Tilques, Saint-Martin au-Laërt. - 2" Tout un manoir amazé de maison de 7 quartiers situé à Salperwiek. — 3° 26 mesures à Tilques et Serques, le tout loué annuellement à Guillaume François Sailly pour 2.126 1. 13s.4d.; de plus la maison de campagne qu'occupait ci-devant le collège fiançais située à Salperwiek avec le jardin qui en dépend contenant 2 mesures listant de midi, nord et de bout du couchant, à une pâture de ladite ferme et du levant aux bâtiments et à la cour de la ferme. La maison fut estimée par experts le 28 novembre 1792 à 4.488 livres. — Coyallet, négociant de Saint Orner, Brocquet, Fz. Jos. Bernard Waleyns, négociant à Abbeville, Allait, cultivateur à Saint-Omer, fuient les enchérisseurs ; Waleyns fut l'acquéreur pour 130.500 livres.
4 D., septembre 1668.
6 D., 7 juillet 1736.
plies, les six jours qu'il avait accordés aux écoliers, ce qui pendant six semaines leur donnait la liberté des jeudis et des mardis.
Pour les Jésuites en effet les congés devaient être une récompense du travail et non le don gratuit d'un grand seigneur. Etre dispensé de devoirs le dimanche était un privilège accordé à ceux qui, pendant la semaine, s'étaient distingués par leur travail ou leurs connaissances.
A l'inverse des Jansénistes qui bannissaient l'émulation, les disciples de Loyola connaissaient la puissance « de cet aiguillon d'envie et de gloire1 » qui réveille la nonchalance.
Ils savaient, et le Ratio Studioram le leur disait « qu'on obtenait plus de bons résultats par l'espoir de l'honneur et des récompenses et par la crainte du déshonneur que par les coups ». Aussi avaient-ils multiplié les récompenses ; sans parler des croix, des rubans et des insignes accordés aux plus méritants, les prix et les dignités étaient le stimulant de toutes les énergies, la convoitise de toutes les ambitions.
Les premières distributions des prix furent sans doute bien modestes. Mais l'honneur d'avoir été couronné compensait le peu de valeur de la récompense reçue. Vers le début d'octobre, après quelques jours parcimonieusement accordés au repos, lorsque tous les Pères avaient célébré la messe pour l'heureux succès des études 2, lorsque tous les Frères avaient communié à la même intention, les écoliers, réunis dans une salle du collège, assistaient à quelque action dramatique composée pour eux par quelque régent et jouée par certains de leurs condisciples. Puis après quelque savante oraisonlatinedeMePierreRoze,aprèsquelquebelle pièce de vers latins déclamée par Guillaume du Mont ou quelque précieuse élégie grecque récitée par Me Chrysogone Monart 3, Me Adrien distribuait les prix ; les trois meilleurs écoliers de chaque classe recevaient des livres ; les six suivants avaient une image * ; les rhétoriciens qui ne passaient pas dans une classe supérieure se contentaient d'images. Et tous se rendaient en procession à la chapelle pour louer Dieu : les voûtes de l'église retentissaient des accents du Te Deum et du Salve Regina ; heureux. les vainqueurs de l'an passé serraient soigneusement l'ouvrage utile qui devait leur servir pendant Tannée qui commençait ou l'image qui témoignait de leur diligence : ardemment les vaincus demandaient à l'Esprit-Saint le don de Sagesse. Et le
1 Pascal.
2 D., octobre 1571.
3 D., octobre 1590.
lendemain l le recteur s'en allait à l'évêché présenter à Sa Grandeur la liste de ceux qui avaient été jugés dignes de monter dans le cours supérieur, tandis que dans le bâtiment des classes les régents qui souvent suivaient leurs élèves, commençaient à expliquer des morceaux choisis d'Ovidius Nason ou quelque pompeuse harangue du grand Tullius.
Avec le temps, cette simplicité des premières années disparut : la cérémonie fut reportée à la fin de l'année vers les premiers jours de septembre, et les Pères lui donnèrent bientôt un éclat extraordinaire ; des billets d'invitation portés dans les maisons de la ville y conviaient tout ce que la cité comptait d'illustre ; parfois môme des affiches 2, apposées sur les murs, appelaient chez les Jésuites bourgeois et nobles de Saint-Omer ; et chacun s'empressait de répondre à l'invitation pour assister à la tragédie latine ou à la comédie morale qui ajoutait à la fête un lustre incomparable ; des estrades 3 s'élevaient où venaient prendre place les membres du Conseil d'Artois, les Messieurs de la ville, les Moines de l'Abbaye ou les Moines du Chapitre.
Parmi le fracas de la guerre, les Pères ne consentaient pas à supprimer la solennité accoutumée 4 ; et bien rares furent les années où propter bellum les prix furent distribués sans pompe 5.
En même temps, les récompenses devenaient plus précieuses ; dès 1640 6, la générosité des moines de Saint-Bertin qui avaient" donne 50 florins, perriiettait de distribuer aux dix premiers de chaque classe de petits traités ; l'élève qui avait remporté le prix d'instruction religieuse, celui qui s'était distingué dans l'étude du grec jouissaient, eux aussi, de la libéralité des moines 7. Et lorsque la lutte avait été longue ou vive entre deux concurrents, les Pères le signalaient, comme pour consoler le vaincu de sa défaite 8.
3 D., 10 septembre 1654.
5 En 1674, les prix furent donnés sans solennité par le collège luimême : un livre aux premiers, une image aux sept suivants de chaque classe. Le drame ne dura qu'un quart d'heure. Le même fait s'était produit en 1638. — En 1637, à cause de la peste, on avait jugé inutile de solliciter la libéralité d'un Mécène.
7 A.D., registre : en 1728 cette récompense devient le prix de piété; c'est déjà le prix de sagesse conservé dans les institutions religieuses.
8 A.D., registre 1715 pro praemio catechistico din certarunt Vandaiume et de Mombynes, tandem obtinuit Vandamme.
En 1651 ', les livres étaient dorés sur tranche et le comte de Bassigny avait voulu que douze élèves fussent récompensés par classe.
Et cependant avec leurs petits traités ou leurs naïves images, les premiers lauréats ne mettaient-ils pas à remercier le Seigneur plus d'ardeur que leurs descendants, trop habitués au luxe, par la générosité des donateurs ; en 1752-, on en arriva même à donner à un rhétoricien qui s'était particulièrement signalé un prix spécial, l'histoire de France du Père Daniel ; signe des te nïpsT" c'était l'inviter à se livrer à cette science funeste de l'histoire, « la perte de celui qui l'étudié)) selon l'expression d'un Père de la Compagnie.
Pour subvenir aux dépenses de cette cérémonie, pour acheter les livres nécessaires pour récompenser la diligence des écoliers, les Pères trouvaient toujours quelque généreux Mécène3.
Comment d'ailleurs ne passe laisser séduire par le charme de leur éloquence ? En 1658 i le Père Caucheteur, préfet des écoles, était reçu en halle échevinale ; il venait de la part du P. Adriani recteur, « pour requérir Messieurs de la ville d'avoir pour agréable le désir qu'il avait de leur présenter et dédier l'action rémigiale à exécuter par dedans quelques jours dans la salle des écoles par les écoliers et d'émettre telle libéralité qu'il leur plairait élargir pour les prix servant à animer les enfants dans les progrès de leurs études ».
« Les échevins avaient donc résolu d'agréer la pétition et d'accorder parmi la pauvreté du temps et pauvreté de la ville la somme de 60 florins, eu aussi égard au bien qui en résulte pour l'instruction de la jeunesse signament de la ville, dont plusieurs enfants d'icelle en seront participans. »
Cependant le Magistrat 5 n'a pas encore résolu, comme il le fera plus tard, de fournir les prix toutes les fois que les Pères ne trouveront pas d'autres Mécènes ; timidement les échevins représentent au P. Caucheteur « qu'il y a assez petit intervale de temps tel que de quatre ans seulement qu'ils ont agréé la dernière dédication », et ils s'excusent sur «.via courtesse des moyens dont la ville a grand besoin pour la subsistance en ce temps calamiteux afin que le collège y prenne égard au futur ».
Mais bien d'autres briguaient le ruineux honneur d'être le
3 En 1598 cependant les Pères ne trouvèrent personne. Le Magistrat et l'Abbé de Saint-Berlin se refusèrent à taire les frais de la cérémonie.
* A. M., D.M., CC, f« 202 ; 19 août, f« 204, 10 septembre.
Mécène au collège; les Evêques de Sainl-Omer1, les Abbés de Saint-Berlin -, de Clairmarais3, de Chocque4, de Ham 5, et de Thérouanne6, Mr Charles de Bonnières 7, le duc de Bournonville 8, gouverneurs militaires de la ville; Mr de Souastre, gros bailli,9 le chanoine Marnix '", M1 de Lières, grand pénitentier11, M1 Jean Vaersland,curé de Sainle-Aldegonde12,la baronne d'Eselimeux13, dont le fils terminait chez les Pères son année d'humanités, rivalisaient de générosité et se montraient peu avares de leurs deniers. En 1723, l'abbé de Dammartin dépensait jusqu'à 300 livres, mais tous tenaient à ce que nul n'ignorât qu'ils avaient dépensé sans compter; Mgr Paul Boudotlvse plaint que, par une négligence inexcusable, les prix distribués aux écoliers ne répondaient pas à sa munificence ; et M1' deValbelle15 manifeste son mécontentement de voir que les Jésuites avaient mal employé le présent qu'il leur avait adressé.
Mais pour tous, il y avait une certaine satisfaction d'amourpropre à voir sur le registre 1(J soigneusement relié en cuir, leur nom calligraphié d'une main habile s'étaler en grosses lettres, au milieu de la traditionnelle formule : Munificentia illustrissimi... ou ex liberalitate et munificentia*'...
Pour les écoliers aussi le désir de figurer en place d'hon-
13 1648. Le registre porte même nobilis adolescenlis Jacobi deWissocq baronis d'Eselimeux.
17 Parfois la formule se trouve modifiée.— 1654 Maximos amplissimi. DD., ad recte faciendum admonet recle facti merces. Hinc est quod vestra hsec juventus, quœ in hoc Patrum Societatis Jesu collegio adolescit, vestrisauspiciis et liberalitate, laborum et industriae sute prœmium post umbrabile in Palladis campo certamen expectat...— 1664 Quod aeternae sapientire Mater Auguslissima studiorum nostrorum secundum Deum optimum maximum prœses benignissima prospère ac féliciter evenire velit ex liberalitate ac munificentia illustris ac generosi Domini Cliristiani Victoris de Crœser.
neur sur les grandes pages de ce registre était un utile stimulant. Tous les mois par les soins du préfet, on y consignait le nom de tous ceux que leur travail avait désignés pour être les dignitaires de leur classe. Deux imperatores, deux prœtores1, deux tribuni, dix senatores formaient en quelque manière l'étatraaj'or de la classe et dirigeaient la troupe d'écoliers qu'ils devaient .conduire à la victoire. Toute classe, en effet, était divisée en «deux armées ; Romains et Carthaginois se livraient de furieuses "batailles « dans le champ de Pallas » ; plût à Dieu, ajoute le Diarium2, que la guerre fut faite partout avec autant de sagesse. Cependant il avait fallu recommander aux professeurs de ne se laisser entraînez à aucune animosité dans ces disputes si utiles, surtout lorsque c'était questions de mots, discutées entre grammairiens. Cette division en deux camps donnait à chaque classe un aspect bien spécial et contribuait à la faire vivre d'une manière profitable au progrès de tous.
Les cinq classes inaugurées jadis dans le nouveau bâtiment par Sa Révérendissime l'évêque de Saint-Omer s'ouvraient par de larges portes sur la rue du Vieil Brûle3. Chacune mesurait en moyenne 3 toises de large sur 5 toises 2 pieds 6 pouces de longueur ; celle de rhétorique, placée dans la tourelle, celle de figure, située contre la voûte d'entrée, étaient plus larges de quelques pieds. Au fond, face à la porte, surélevée de quelques marches, entre les deux larges fenêtres qui éclairaient la salle, s'élevait solennelle et imposante, la chaire du haut de laquelle le régent dominait les écoliers rangés devant lui sur des bancs séparés par une large allée qui conduisait à la porte. C'est là que, chaque jour, s'entassaient 60 et jusqu'à 170 jeunes gens d'âge très variable, d'humeur très différente, mais souvent assez turbulents. C'est là que sous l'œil du régent attentif se livraient d'héroïques concertations entre soldats des deux camps rivaux. En face des Carthaginois prenaient place les Romains. Sénateurs, tribuns, prêteurs et imperators avaient leurs postes de combat au milieu des troupes qu'ils commandaient. Lorsqu'à la voix autoritaire du régent, le silence s'était fait, la classe commençait par la récitation des leçons; chaque sénateur se chargeait de la besogne dans sa décurie et venait lui-même déclamer à l'imperator de son camp la grande page de Tullius, la longue tirade de Virgilius Maron qu'il avait dû
1 II est curieux de Doter que ci' sont les mêmes litres que ceux donnés aux membres i\u Magistral de Saint-Omer. — 1(>'J9, ex liberalitate prœtorum, senatorum itemque decemvirorum Audomarensium
:< A.N., Carton 249, plans.
apprendre. Car, pour écrire en latin, il fallait meubler sa mémoire de belles périodes et de vers harmonieux. Après avoir dicté quelque sujet de devoir, courte matière d'un discours dont chaque point devait être traité séparément, sec résumé qui, sous la plume habile d'écoliers à la mémoire bourrée de vers latins, se muerait en élégie à la façon d'Ovidiusi ou en ode à la manière d'Horatius, le P. Antoine Neufville, régent de rhétorique pour les classes du matin, tandis que le P. Antoine Guique instruisait la jeunesse le soir, procédait à la correction publique des devoirs. Le coupable devait signaler lui-même ses fautes ; à son défaut, un de ses camarades du camp adverse, dans un latin élégant, (car nul n'avait le droit de parler en français, et la langue maternelle n'était tolérée que dans les classes inférieures2,) relevait l'erreur signalée et gagnait ainsi un bon point. De la sorte chacun prenait l'habitude de s'exprimer avec aisance ; aiguillonnés par l'émulation, poussés par le désir de parvenir aux honneurs à la fin du mois, ou simplement par amour-propre de faire triompher leur camp, tous prenaient à la classe une part active. Parfois le régent dictait un corrigé dune fécondité un peu verbeuse, et dans lequel les périphrases élégantes donnaient aux périodes soigneusement balancées une certaine redondance qui masquait ingénieusement le vide des idées ; amare eût été sec, mais quelle grâce ajoutait à une phrase un amore prosequl ou un benevolentia complecti !
Ou bien avec une patience digne d'admiration il avait minutieusement recueilli les perles cachées dans le fumier des copies ; et de tous ces joyaux empruntés il faisait une parure brillante à la plus grande joie de ceux qui retrouvaient dans le corrigé quelques-unes des phrases qu'ils avaient artistement limées, quelques-unes de ces périodes qu'ils avaient, suivant le conseil de leur régent, ciselées à la manière du grand Cicérons.
Mais l'affaire capitale de la classe était la prélection, l'explication critique et raisonnée des auteurs qui, suivant le conseil du P. Jouvency4, se devait faire non en français mais en latin.
Cependant les Pères savaient le danger qu'avait fait courir à la foi catholique l'admiration trop exclusive de la littérature païenne ; ils savaient comment Renaissance et Réforme avaient
1 Dans la classe d'humanités les devoirs, versions ou thèmes étaient tirés des auteurs une fois par semaine; cependant les élèves composaient quelque narration, lettre, parallèle ou dialogue de leur façon (suo Marte).
3 Stylus ex uno fere Cicérone sumendus.
4 De ratione discendi et docendi, 1710.
été liées par des chaînes étroiles, comment Erasme et Henri Estienne avaient été passionnés humanistes, avant de devenir les contempteurs de l'autorité du pape. Aussi fallait-il dépayser ces écrivains anciens, les séparer de la civilisation dans laquelle ils avaient grandi, supprimer l'histoire littéraire et ne jamais déserter l'idéal chrétien. Aussi fallait-il chercher chez les anciens des règles du goût, des exemples parfaits de beau langage, mais non la connaissance de l'époque où ils avaient vécu ou des principes de conduite dignes d'être suivis.
Et c'est avec une extrême prudence que les Pères versaient dans l'esprit de leurs élèves la liqueur dangereuse de l'antiquité.
Si un auteur était immoral, on le rejetait ; Plante avec ses grossières bouffonneries et ses obscénités, Térence dont les comédies faisaient à l'amour une trop large place, répugnaient à la chasteté de la jeunesse. Mais, pour que leur belle latinité souillée par la boue de l'impudicité ne demeurât pas perdue pour les écoliers soucieux du beau langage, Martin du Cygne avait soigneusement retenu1 les phrases de Piaule et de Térence pour en composer quelques morales comédies, la Bourse, le Déjeuner, les Dormants, le Franciscain, qu'il avait proposées à l'admiration des enfants.
Pour les autres classiques, ils étaient soigneusement tronqués et expurgés ; c'était des excerpla de Catulle, de Tibulle, de Properce, d'Ovide et même de Virgile- qu'expliquaient les grammairiens, plus soucieux de la belle latinité que des idées cachées sous la phrase.
En rhétorique, Cieéron3 régnait en maître ; déjà en poésie, où il s'agissait de préparer le fondement de l'éloquence *, déjà dans cette classe d'humanités qui était comme « le vestibule de la rhétorique », pour atteindre à une connaissance parfaite de la langue, les pompeuses oraisons du grand Tulle, sesépîtres familières avaient alterné avec les histoires de César, de Salluste, de Tite-Live et de Quinte-Curce, avec les poésies d'Horace et de Virgile.
En rhétorique, il fallait parfaire l'éducation oratoire des
1 Bibl. de la Morinie, R. P. Martini du Cygne Comœdise XII, phrasi ciim Plautina tu m Terentiana concinnalae. 1722.
2 V. Arch. ^én. du Roy. de Belgique. Bruxelles. Papiers d'Elal el de l'Audience, ancien carton n° 1537. Liste méthodique des livres relatifs à l'enseignement... trouvés le '2'.) mus 1570 chez Aluni Alexandre, libraire à Sainl-Omer: par ex. Flores poelarum, 1561. Fabulœ cenluni ex antiquis àuthoribus.
3 Id. nombreuses éditions de Cicéron.
4 Prœparare veluti solium eloqucntiœ.
élèves; YOralor, le Brulus, le de Oralore, le de Oplimo génère dicendi, étaient propres à atteindre ee but, surtout lorsqu'on y pouvait joindre la rhétorique d'Aristote.
Pendant la préleelion, le régent n'intervenait que pour diriger la diseussion et pour enregistrer les victoires gagnées par chacun des camps; Romains et Carthaginois se provoquaient, tantôt sur les préceptes (h' la rhétorique, tantôt sur les formes latines; et ee n'était pas chez les petits de la classe de ligure que la lutte était moins vive : les quatre lignes de Cicéron que leur donnait le régent dès le commencement de Tannée, fournissaient ample matière à de longues batailles sur les déclinaisons et les conjugaisons. Les barbarismes étaient rapidement relevés, et c'est par une sorte d'enseignement mutuel que les écoliers parvenaient à une connaissance si parfaite de la langue latine qu'elle leur était bientôt comme une seconde langue maternelle, et qu'en 1620, un rhétoricien pouvait improviser en l'honneur du Provincial de Flandre et du vice- Provincial de la mission d'Angleterre un discours à la manière cicéronienne1.
Aussi était-ce en latin que Martin du Cygne2 faisait son
1 D., 10 juillet 1620.
5 Sommer- Vogel ; né à Saint-Omer en 1619, mort à Saint-Omer en 1669, professeur de rhétorique et préfet des études, composa diverses tragédies.— 1. Crispus, le chaste et le vaillant, représentée au collège de Luxembourg, 1654. — 2. Louis le Débonnaire empereur, délivré du Purgatoire, 1655. — 3. Thomas Morus, 1656. — 4. Fernandez Espagnol rendu à son père et a la foi catholique, comédie jouée à Luxembourg, 1657. — 5. Punition effroyable à cause d'un bien mal acquis, jouée à Luxembourg, 1659. — 6. Il publia en 1663 à Saint-Omer chez Joachim Cailier « Expianatio Rhetorices accommodata studiosae juventuli », réduction d'un travail paru à Liège en 1659, à Douai et Saint-Omer en 1661, elc ; les éditions de cet ouvrage se succéderont jusqu'à la Révolution en Europe et en Amérique. — 7. Sur Cicéron, Martin du Cygne publia « Ars rhetoriea omnium oralionum Ciceronis », puis « l'ars Ciceroniona » puis les « Philippieœ in M. Antonium ou les Catilinaires ». — 8. En 1661, on joua de lui, à Luxembourg, « Discorde fraternelle ». — 9. En 1662 « Conrardin ». — 10. En 1663, « Saint Vite ». — En 1664, il publie « de arte poelica libii duo ». — 12. En 1669, il publie à Saint-Omer « l'ars historica ». — 13. En 1675, il publie à Liège 4 vol. » Fons eloquenlise ». — 14. « R. P. Martini du Cygne Audomarensis e Socielale Jesu Comœdiœ XII phrasi cum Plautina tum Terentiana concinnahe pars la opus poslhumum », dédié à Dom Renoît de Rélhune de Plancques, abbé de Saint-Berlin, souvent réédité depuis jusqu'en 1864 (au moins une des pièces). — Le P. du Cygne fit encore jouer à Luxembouig quelques pièces dont les programmes ne furent pas imprimés ; par exemple: 1658, 26 fab. Ephœbus S. Elisabeth Lusitanse. 1663, Paupcr vesle donatus ; 1664, Lytrum, jeune homme confié à S1 Jean et devenu chef de brigands.
cours de rhétorique1 qu'il publia plus tard, et « qu'un professeur célèbre jugea si parfait qu'il le dicta à ses élèves comme son propre ouvrage-», preuve manifeste d'un goût excellent, mais aussi d'un singulier manque de sincérité littéraire. Sorte de catéchisme3 soigneusement subdivisé, VArs Rhelorica du P. du Cygne procède par questions et par réponses. Qaomodo definiiur Rhelorica ? — Definitur ars vel scienlia benc dicendi ; et les citations de Quintilien et de Cicéron viennent témoigner de la justesse de la formule et de l'érudition du régent. Quand la réponse l'exige, quelque exemple bref, soigneusement choisi dans un discours de Cicéron, illustre la réponse et facilite l'intelligence de la définition.
De la même manière, les jeunes écoliers étudiaient l'art de l'histoire4, ars historica, et l'art poétique, puisque telles étaient les trois branches de la rhétorique. Bientôt tous les défauts, toutes les qualités du genre historique, son utilité et son charme, toutes les différences entre la narration historique et la narration oratoire, les méthodes pour se concilier la bienveillance des auditeurs la façon de disposer les arguments intrinsèques et extrinsèques, l'art de placer une prosopopée, de manier la métaphore, la sinecdoque, la métonymie, la catachrèse, tous les noms des figures de mots et de pensées, les divers genres d'exordes, légitime, ex abrupto ou insinuant, la manière de déployer un sorite ou d'enfermer l'adversaire dans un dilemme, tous les artifices d'une science chère à Cicéron et à Quintilien étaient connus des élèves des Pères.
Voulaient-ils donc en faire des orateurs ou des avocats, et les cinq années passées chez eux enjumre"', en grammaire, j\ en syntaxe, en poésie et en rhétorique, n'avaient-elles pour// but que de savôTr plaider dans la langue de Cicéron*? Les jeunes gens, venus chez les Jésuites de France et de Belgique, les fils de riches bourgeois de la ville, les enfants de la noblesse d'Artois n'avaient-ils passé an collège que pour connaître la grammaire d'Emmanuel oiil'ars rhelorica imité de Quintilien? N'avaient-ils peiné que pour meubler leur mémoire de quelques
1 A partir de Pâques on faisait un cours de dialectique ; une année, en 1715, il n'eut pus lieu, et les rhéloriciens retournèrent chez eux. « dimissi delècerunt a Pascale quia hoc anno non dictata est dialectica ». A.D., reg.
i Mémoires de Trévoux. Juillet 1704.
3 Bibliothèque de la Morinie. Ars Rhelorica, auetoie R P. Marlino du Cygne, 17.'i8.
4 Bibliothèque de la Morinie. Ars Historien, auctore R. P. Marlino du Cygne, audomari ti/pi* Joachimi ('.ailier, 1669.
5 La classe des rudiments ou de ligure fut souvent divisée en trois sections. Y. A.D , registre des élèves.
vers de Virgile, d'Horace et d'Ovide, de quelques pathétiques péroraisons on de quelques exordes de Cicéron ? On pourrait le croire à voir la place tenue par le latin. Cependant vers le milieu du xvinc siècle, on ne se borne plus, comme par le [passé, à Traduire Te grec en latin: l'étude du français s'introduit chez les Jésuites; les palmarès signalent des compositions en versions1 el même en français2. Le grec n'est pas négligé; certaine comédie grecque jouée au réfectoire par lesjuvénistes3, une élégie grecque lue à la distribution des prix*, les devises qui parfois remplacent sur les registres les formules accoutumées r', le prix spécial décerné pour cette élude'1 le prouvent suffisamment; mais peut-être cette connaissance était-elle réservée à une élite ? D'autre part, l'étude de la géographie et de l'histoire, que certains Pères avaient cependant illustrée par leurs travaux", parait avoir été singulièrement négligée, malgré l'élégant discours de prix prononcé en 1587 par Me Jean Lejeune sur l'Antiquité et la Dignité des Sciences8; et les deux sphères célestes vendues par un chanoine dès 1571, en échange de quelques meubles inutiles, trouvèrent sans doute rarement leur emploi dans les écoles0.
Mais les Jésuites, se défiant de toute innovation, fidèles au passé, maintinrent toujours par respect de la discipline la méthode qu'ils tenaient du grand Aquaviva. A cette époque où les charges ne se donnaient pas au concours, où fonctions dans la magistrature comme dignités à l'armée s'achetaient ou se transmettaient par héritage, ils voulaient préparer les jeunes gens aux études spéciales qu'ils feraient plus tard en théologie ou dans le monde, ils voulaient, non pas remplir l'esprit de leurs élèves du plus grand nombre de notions possible, mais en favoriser le développement, en régler l'activité. Leur but, c'était de former des hommes qui plus tard sauraient joindre à l'aisance des manières l'élégance de la parole, qui, fermes
1 A. F)., registre 175T, prix « versionis gillicœ ».
2 A.D., registre 1757, prix « lingux gallicse ».
5 A.D , registre des élèves.
0 A.D., registre 1715-1717, lauro greeca donahir d'Affringue.
7 Un seul, Claude d'Ausque, élève et régent nu collège de Saint-Omer, écrivain universel, publie en 1C33, Terra et aqua sen terrse flntantes; son œuvre est plutôt historique que scientifique. — (Biogr. Piers, p. 70.)
8 D., 27 septembre 1587.
9 C'est peut-être pour combler celle lacune que le Magistrat en 1720 admettait en la ville un maître de malbématiques à 100 livres de gratification par an. — A. M., D.M., NN, f« 22.
dans leurs convictions religieuses, auraient de tout la teinture générale suffisante à l'honnête homme.
Ce souci de faire des hommes du monde, bons catholiques et recommandables par le charme de leur commerce, ressort nettement du traité que publiait le P. de Balinghem1 sur la bienséance - et de certain certificat 3 dans lequel Jean de Citey, professeur de la première classe, constate que Pigache pendant les quatre années pendant lesquelles il a fréquenté le collège, s'est fait remarquer par son heureux naturel et l'affabilité de son caractère *.
1 Antoine de Balinghem, né à Saint-Omer le 25 juin 1571, élève au collège où pour toute récompense il obtint un dixième prix en seconde, tant les concurrents étaient redoutables. Jésuite en 1588, professe la philosophie à Douai, mort en 1599. Il n'a pas publié moins de 43 ouvrages dont ceux-ci imprimés à Sainl-Omer : Après-dînées et propos de table contre l'excès au boire et au manger pour vivre longuement et sainctement. — Dialogues entre un prince et sept savants personnages.
— Un théologien canoniste, 2U édition avec 12 propositions pour passer plaisamment et honnestement les jours de quaresmaux, Saint-Omer, imprimerie Charles Boscart, l'an 1624,8°, pp. 679. — ha manière d'honorer les S' Dizolle et Recesse martyrs, Lirée sur l'exemplaire de l'Eglise primitive. Avec le fruict qu'il faut recueillir des sacrées reliques, par un P. de la Cie de Jésus, dédiée à MMrs du Magistrat et peuple de Saint- Omer. A Saint Orner, de l'imprimerie de Charles Boscart, l'an 1618, 12u, pp. 215. — he vray point d'honneur à garder en conversant pour vivre honorablement et paisiblement avec un chacun. A Saint-Omer, de l'imprimerie Charles Boscart.
i Bibl. de Saint-Omer, 7397, de l'imprimerie de Pierre Geubels à la Bible d'or, 1625.
3 A. M., Ego infrascriptus testor Symphorianum Pigache Audomarensem scholas nostras in collegio Audomarensi Societatis Jesu fréquentasse quatuor annorum spatio et dignum se pi admisse tum ingenua indole tum in facillimis mot ibus qui ab omnibus commendari posset. Datum Audomari 20 octobris 1623, Johannes de Citey professor 1» classis. — CM.
4 he même souci se retrouve dans une attestation donnée par le professeur de rhétorique, Jacques Montagne, que Martin Soutemont fut en raison de la pureté de ses mœurs et de son humilité particulièrement cher à ses maîtres, que, par ses qualités d'intelligence, de cœur et de corps on pouvait tout attendre de lui. — A. M., CM., 1628. —Martin Soutemont sollicite une bourse, voici le certificat de ce maître : Ego infrascriptus testor hune adolcscentcm Arnoldum Soudemont Audomarensem hoc anno Rheloricam in nostro collegio Societatis Jesu audivisse. Fuit is semper ob moruin probitatem, ob diligentiara in studiis, modestiamque suis prseceptoribus carus : et vero est ingenio, et animi corporisque dot ibus ut ab eo boni quippiam sa ne sperarî possit.Quibus titulis et nominibus eum nostra coinmendalionc dignum censuimus aliorumque favore et subsidio, cum se occasio obtulerit. Datum Audomari in collegio nostro, 1627, 12 julii. — Jacobus Monlanus, rhetoricse professor.
— Petrus Guedin scholi prad'eclus ibidem donna ce certificat « ita sexennio quo apud nos humanioi ibus litteris operam dédit se gessit ut a moribus cl diligenlia professoribus suis probaretur, ila vice prolecit ut prima pro[)e laurea meritissime occuparet ».
Dans une pareille instruction, l'érudition n'avait droit qu'à une part bien petite; à peine trouvait-elle à s'insinuer à la faveur de quelque explication latine. Ainsi le voulait la Ratio studiorum ' ; n'avait-elle pas raison ? et l'érudit n'est-il pas souvent le contraire de l'honnête homme ?
Pour façonner cet honnête homme, pour apprendre à l'enfant à se présenter, à tenir la tête, les mains et les pieds, pour lui donner cette tournure « qui est souvent la meilleure des recommandations », les Jésuites empruntèrent à l'Université ces tragédies latines 2, dans lesquelles Montaigne avait joué les principaux rôles au collège de Guyenne ; ils multiplièrent ces représentations utiles à l'éducation de leurs élèves; ils saisirent avec empressement toutes les occasions de faire exhiber par leurs écoliers quelque action pieuse ou morale. Régulièrement au commencement du Carême et à la fin de Tannée, pendant les prières des quarante heures et aux environs de la saint Rémi, des estrades s'élèvent, des discours se préparent, | des enfants apprennent studieusement les vers latins composés par quelqu'un de leurs régents. Mais le hasard, aidé par les Pères, leur fournit bien d'autres occasions d'exercer dans l'art I scénique les élèves de leurs écoles. Un nouvel évêque fait-il dans la cité une entrée solennelle, un saint Martin3, un saint Ambroise 4, un saint Pierre d'Alexandrie 5, un saint Orner 6 le salue et lui rappelle ingénieusement les vertus de son patron ou les hauts faits d'un de ses ancêtres au siège épiscopal.
Un nouveau gouverneur arrive-t-il à Saint-Omer 7, il se fait un plaisir de venir chez les Pères applaudir aux délicates allusions qui le représentent comme un nouvel Hercule, ou. comme un sauveur de la patrie. Un grand personnage, le cardinal Albertus8, Ma1* de Grammont'-', Francesco de Mellos10 ou l'infante Isabelle" visite-t-il sa bonne ville, déjà les
1 L'érudition ne sera employée qu'avec mesure, afin d'exciter de temps en temps l'esprit, sans empêcher l'étude de la langue.
2 V. de Hauteciocque. Les représentations dramatiques et les exercices littéraires dans les collèges de l'Artois avant 1789, Abbeville 1888. Bibl. Nat., BN, 8°, y, f 452. — Boysse. Le théâtre des Jésuites. Paris, Vaton 1880. Bibl. Nat., BN, y, f 8", 442. Correspondant, 10 novembre 1879.
3 1581, entrée de Jean Six.
* 1592, entrée de Jean du Vernois.
5 1628, entrée de Pierre Paunet.
6 1663, entrée de Jonnart.
7 1624, comte de Lalaing. — 1653, baron du Val. — 1637, comte d'Isembourg, les Travaux d'Hercule.
8 1596, Mathatias et le courage des Machabées.
9 1664, Ludovicus Aurelianensis.
Jésuites ont une tragédie prête en son honneur, et quelques jours suffisent à mettre au point l'œuvre nouvelle 1.
Les fêtes des Saints sont pour eux une autre occasion d'exercer la mémoire des écoliers; sur les places ils font dresser un échafaud devant lequel stationnent les fidèles, curieux de voir quelque action mémorable de saint Ignace ou de saint François Xavier 2.
En 1673 3 les reliques de sainte Publicie sont portées chez les Ursulines ; en passant devant l'église des Pères, le cortège s'arrête ; sur une estrade élevée sur la dernière marche du perron, dominant la foule des prêtres et des moines, au son de la grosse cloche de la cathédrale, devant les reliques qui reposent à leurs pieds, plusieurs écoliers en costume donnent pendant 1 heure 1/2 un drame sur le martyre de la Sainte ; un régent l'a imaginé, et un seul jour lui a suffi pour l'écrire.
Sans doute la rapidité de la composition peut nous donner sur la valeur littéraire de l'œuvre quelques légitimes inquiétudes. Mais ces tragédies n'étaient pas destinées à être conservées; jouées une fois, elles ne reparaissaient jamais sur la scène; et il fallut des circonstances exceptionnelles pour qu'à la demande du préfet du collège, on rejoua à Saint-Bertin le drame de Bacqueville4. L'auteur lui-même ne se faisait pas connaître; et c'est à peine si, dans la longue liste de pièces que nous possédons encore, on peut signaler le nom de quelques poètes: Jean Beaumont5, Jean Suiïus6, Castel7, Philippe Deslions8, Antoine de Neufpré9, Lepencq10, ou Philippe Bourdon11.
A peine pourrait-on retrouver le texte de quelques-unes de ces œuvres de circonstance ; les Pères en effet ne cherchent pas la gloire littéraire et ils ne laissent imprimer leurs vers qu'à leur corps défendant. Pour eux, ces œuvres dramatiques ne doivent avoir pour but que l'utilité des écoliers et de la Société. En même temps qu'elles ce enhardissent, encouragent et dressent les enfants qui aiment les études, elles servent gran-
5 Ms 808, H., 1G22.
3 D., 5 août 1G73.
4 17 février et 9 avril 1G28.
5 Auteur de la Piété.
8 L'épiscopat de S1 Ambroise, imprimé chez Rivière ; Arras, 1617.
7 Apothéose pastorclle en l'honneur de S' Ignace.
8 Diogène.
n Idoménée et le Complaisant outré, chez Fertel. 10 Le duelliste, chez Fertel.
II L'infatué des modes, chez Fertel.
dément à l'édification de tous1 et à l'honneur de la ville», car elles montrent par des exemples mis en action que les vertus chrétiennes sont efficaces pour le bonheur de l'homme tandis que les mauvaises passions sont honteuses et fécondes en toutes sortes de calamités.
D'autre part, l'éclat des fêtes scolaires, en attirant chez les Pères tout ce que la ville compte d'illustre, contribue à accroître le prestige de la Compagnie. Ce triple but explique à la fois la solennité extraordinaire donnée à ces représentations et la nature des pièces jouées.
Très tôt, les Jésuites avaient installé au-dessus des classes une salle « d'espectacles2 »; la chapelle de sodalité se terminait par une vaste scène apte à recevoir de nombreux acteurs. Pendant les prières des quarante heures, c'était dans la chapelle même que s'exhibait l'action ; et Heindricq y avait vu « audessus des courtines3 », ce l'Histoire du mondain attendant d'heure à autres à se convertir, la vie mondaine lui étant douce, et qui au lieu de la grâce de Dieu, mourut désespéré à tous les diables » ; « au-dessus de l'enclos de gordines de l'autel4 », il avait entendu une comédie « qui était très bien représentant les afflictions du jouvenceau par son orgueil ». Mais la salle de sodalité parut quelquefois trop petite pour la foule qui se pressait aux fêles des Jésuites et la chapelle ne convenait pas à toutes les actions.
Dans ce cas, les Pères dressaient la scène en plein air, dans une cour de l'abbaye de Saint-Bertin, sur quelque place de la ville5 ou dans quelque école prêtée par le magistrat0. Moines ou échevins se montraient généreux et « accordaient libéralement quelque somme notable de deniers pour fournir aux fiais à dresser le théâtre et ce qui en dépend». « Et le théâtre était bravement accommodé avec de belles galeries avec costés à 3 étages pour la commodité des spectateurs qui étaient assis aux appuis, pouvant avec facilité voir le tout, oultre ceux qui étaient au parquet du bas » : une rangée de fauteuils y était réservée aux fondateurs et aux Mécènes généreux. Parfois même, lorsque quelque personnage considérable honorait la fête de sa présence, une sorte de trône élevé de cinq marches et entouré de rideaux rouges de trois côtés le
1 A. M., D.M., M, fo 276, 1599.
s A.N., carton 249, plan.
3 Ms 808, 2 février 1610.
* Ms 808, 13 février 1611, cf. 1609.
5 1598, en réjouissance de la paix de Verdun.
0 A. M., D.M., M, f« 276, 15 de décembre 1599.
soustrayait a la curiosité des spectateurs '. Mais ces constructions faites à la hâte étaient peu solides ; des accidents se produisirent parfois : pendant la représentation de la tragicomédie de Constantin-, la scène, trop faible pour supporter les 120 acteurs qui l'encombraient, se rompit sur la droite vers la fin du prologue et sur la gauche au commencement de la 2e scène, ce qui força à remettre la représentation. Heureusement sept ou huit écoliers à cheval, armés de lances donnèrent un carrousel qui réjouit la multitude venue de la ville et des villages à plusieurs milles à la ronde ; et, en dépit de la pluie torrentielle qui interrompit la fête, chacun se consola de l'accident.
Nombreux en effet étaient ceux qui voulaient admirer la splendeur « des vêtements faits de satin, velours, damas et autres étoffes de prix suivant le personnage de chacun »; nombreux étaient ceux qu'attirait la beauté des décors variés que d'ingénieuses machines permettaient de changer rapidement 3.
Pour assister à une représentation, deux gentilshommes français1 ne s'étaient-ils pas introduits par escalade dans le collège, et les Pères n'avaient-ils pas dû se plaindre au Magistrat contre les intrus qui échappèrent par la fuite aux poursuites ordonnées contre eux ?
Le baron de Xoircarmes n'y avait-il pas conduit sa femme et quelques dames de la ville5, violant la règle qui interdisait aux femmes l'entrée du collège, et l'année suivante13, les Pères n'avaient-ils pas dû renoncer à éconduire les dames et damoiselles venues pour applaudir les Saints Martyrs du Japon? Aussi, pour observer les règles de la communauté sans déplaire aux dames dont les Pères connaissaient 1 influence dans les familles", il avait fallu aux « rémigiales8 » donner deux représentations, l'une réservée aux hommes, l'autre destinée aux femmes.
2 D., 6 septembre 159'?.
3 D., 11 septembre 1059, Adonias.
5 D., 13 septembre 1G27. — En 1593, Mr de Xorkellcm et le vicomte de Fruges n'avaient pas pu amener leurs femmes à la comédie.
8 D., 8 février 1628.
7 Lois de L'acquisition d'immeubles, ils ne négligeaient pas dans le vin du marché d'insérer une clause pour l'offre d'un chapeau, d'une robe ou d'un bijou a la femme du vendeur, clause que l'on retrouve souvent d'ailleurs dans tous les contrats de cette époque.
8 Fête de la rentrée des classes où avait lieu la distribution solennelle des prix.
La langue latine, dans laquelle s'exprimaient les écoliers, et l'impossibilité de saisir le sens du texte déclamé n'arrêtait même pas le petit peuple qui, abandonnant outils et ateliers, se pressait en foule autour des éehafauds élevés par les Pères et demeurait plusieurs heures debout, dans l'admiration des | merveilles qui se déroulaient à ses yeux; certains1 cependant manifestaient trop bruyamment; et en 1676, la représentation de saint Venceslas avait été troublée par les clameurs et la pétulance de quelques-uns2.
Ordinairement le public des Jésuites était plus calme; s'il était ému, celait silencieusement qu'il versait des larmes; son admiration se traduisait par de discrètes approbations, comme il sied à des personnes bien nées. Sa Révérendissime l'évêque de Saint-Omer, le gros bailli, le gouverneur de la ville aimaient à assister aux actions exhibées chez les Pères ; les échevins, officiellement conviés par quelque député du P. Recteur3, s'y rendaient en corps et en robe, précédés de sergents et d'huissiers ; les régents se portaient à leur rencontre et, après les compliments d'usage, leur remettaient le programme imprimé chez Boscart ou Fertel4, qui, scène par scène, indiquait la suite de l'action à ceux que le manque de pratique avait rendus peu habiles à entendre la langue latine.
Les moines de Saint-Bertin tenaient à honneur d'occuper dans la salle des places spéciales ; leur titre de fondateurs les rendait exigeants et facilement leur susceptibilité pointilleuse s'alarmait. Aux rémigiales de 1655 5, lorsque les moines s'aperçurent que leur abbé avait convié le recteur à prendre place à côté de lui, ce fut dans leur groupe un toile général. Le recteur dut leur prouver que les estrades étaient le seul endroit décent à offrir au Conseil d'Artois ; il fallut leur expliquer que les chanoines, qui donnaient les prix, avaient droit a une place d'honneur, que les écoliers avaient été relégués dans le fond, sur les côtés ; que les bancs du milieu étaient l'endroit le plus convenable pour suivre l'action. Alors seulement les susceptibles religieux se calmèrent et cessèrent de croire qu'on avait voulu les humilier ; tous assistèrent à la représentation et manifestèrent leur satisfaction par des applaudissements.
1 D., 12 février 1676.
2 Pour éviter cet inconvénient, on songea à faire jouer les pièces le matin.
3 Par ex., A. M., D.M., p. 61, 19 juillet 1615.
4 V. Bibl. de Saint-Omer, Mélanges, II, 19. Arch. de la Morinie, 1694, Adonias.
Les pièces cependant1, à en juger par les analyses que nous en avons conservées, devaient être longuement ennuyeuses. Commencées à une heure de l'après-midi, elles se prolongaient souvent fort tard dans la soirée2, et cependant bien rarement les spectateurs se plaignirent de leur durée exagérée3. Les sujets traités nous semblent aujourd'hui bien austères. Le Miroir de la vie humaine4, la Querelle et le Combat entre le corps et l'âme 5, le Délai de la pénitence, le Pécheur endurci et le retour du pécheur0, le Triomphe de la patience tracé sur les hauts faits de Job, prophète, prêtre et roi le plus puissant de tout l'Orient, serviteur de Dieu signalé ; Théâtre de l'inconstance humaine et Miroir de magnanimité, lequel après avoir viricolté de la roue de Fortune ou plutôt de la main puissante de Dieu et donné preuve de sa vaillance reçoit enfin le guidon de sa vertu non pareille 7, tous ces drames latins qui excitaient l'enthousiasme des assistants, compteraient sans doute peu d'admirateurs aujourd'hui.
Mais toutes ces pieuses personnes ne venaient pas chercher chez les Pères un divertissement que leur interdisaient les lois de l'Eglise ; pour elles, c'était un sermon en action qu'elles voulaient entendre ; être édifiées8, sortir de la représentation meilleures qu'elles n'y étaient entrées suffisait à leur bonheur. C'était d'ailleurs le but poursuivi par les auteurs, fidèles observateurs des préceptes de la Ratio Stadiorum. Or sur ce point, la règle disait formellement: « que le sujet des tragédies et des comédies, lesquelles doivent être latines et très rares, soit sacré et pieux ; qu'il n'y ait entre les actes aucun intermède qui ne soit latin et décent ; qu'aucun personnage en costume de femme n'y soit introduit ». Et le P. Jouvency, dans la Ratio docendi et discendi, faisait les mêmes recommandations : « La tragédie, disait-il, doit servir à former les mœurs ; il convient de puiser dans le domaine fertile des Saintes Ecritures ; il faut s'abstenir de tout amour profane et ne pas donner trop d'importance à la mise en scène, s
Dans les premiers temps, les Pères appliquèrent à la lettre les prescriptions de leurs supérieurs.
L'Ancien et le Nouveau Testament furent la source où ils
1 V. appendice.
2 13 septembre 1621, la représentation (te Saint-Bertin dura 5 heures.
3 Cependant en 1(553, on trouva une pièce trop longue.
4 27 et 28 août 1585.
<•■ 5 février 1611.
7 13 septembre 1618.
8 Le mot revient souvent dans le Diarium.
puisèrent : Goliath1, Josaphat et Balaam2, Absalon3, Balthazar4, la Pénitence de David"1, Grédéon0 ou la Mort de Jonathas7 rappelaient aux. auditeurs les souvenirs les plus fameux de la Bible ; les Evangiles et la Vie des Saints étaient un autre champ où les Pères cueillirent une ample moisson de tragédies morales ; moines et chanoines purent admirer les réponses de Jésus au milieu des docteurs8, et les mystiques trouvèrent sans doute matière à de pieuses méditations dans la Fournaise d'amour à Bethléem9 ; peu d'auditeurs purent retenir leurs larmes en écoutant les Actes du Martyre de sainte Cécile10, saint Alexis11 ou Lazare et le mauvais riche12.
A côté de ces pièces historiques, les Pères semblent avoir eu une certaine prédilection pour les sujets allégoriques13, ou pour les légendes édifiantes11 ; dans Parthénopolis15, le poète avait imaginé l'histoire d'un peintre fort dévot, contre qui le démon s'était pris de haine parce qu'avec beaucoup d'art il avait peint l'image de Marie ; et les assistants voyaient avec joie les ruses du malin déjouées, et Satan pris au piège qu'il avait tendu à Parthénopolis.
En même temps, dans certaines circonstances solennelles, les Jésuites savaient donner dans leurs drames quelque place aux allusions contemporaines.
En 1639, Judith rappelait aux habitants comment l'année précédente, la Vierge avait délivré la ville assiégée ; en 16 41, L'Empereur Maurice et les Fils de Phocas présentaient aux yeux des spectateurs un vivant tableau du deuil de la patrie, des déprédations commises dans les riches plaines de la Flandre.
Et chacun comprenait les délicates allusions à la prise
1 Oclobre 1581.
2 23 septembre 1591 ; 2 décembre 1619, 1631.
3 Septembre 1623.
* Septembre 1627.
5 Septembre 1637, 1609.
6 30 août 1736.
7 Septembre 1717; septembre 1749.
8 11 décembre 1629.
9 l«r janvier 1658.
10 25 septembre 1595.
11 23 septembre 1585.
»s 12 septembre 1628.
13 1595, Descente du démon de l'argent aux enfers. — 1620, Les fins dernières de l'homme.
14 1608, Jean Damoscène a la main droite coupée : elle lui est rendue par un miracle. — 1652, Saint Alexandre et le charbonnier.
15 13 septembre 1610.
d'Aire, à la perle de Lens, de LaBassée et de Bapaume tombées entre les mains des Français.
En 1673, la Constance d'Herménégilde dans la mort en suivant les avis de saint Léandre, évêque de Séville, n'était qu'un drame allégorique ; les intermèdes exprimaient si bien les vertus du nouvel évêque que chacun en lit l'application au Mécène'.
Lorsque le cardinal Alberlus assista chez les Pères2 à l'action exhibée en son honneur, le Recteur, assis au pied de son trône, lui expliqua comment Malalhias personnifiait Maximilien et Judas Macchabée le cardinal lui-môme, comment Anliochus était le portrait du Béarnais. Et, ajoute le Diarium, après avoir jeté un coup d'ceil de satisfaction sur les emblèmes et les plans de villes conquises qui décoraient la salle, le prélat sourit aux louanges que, dans la langue de Cicéron, les écoliers lui adressaient indirectement.
En voyant3, à la lueur des torches, Scipion arrêtant les fuyards et les animant à défendre leur pairie, le marquis de Varambon comprit que le Scipion des Pères n'était pas sans quelque ressemblance avec sa propre personne. La nécessité de glorifier un des exploits les plus fameux du marquis, avait paru aux Jésuites une excuse suffisante pour abandonner les sujets traditionnels.
Un tel exemple n'est d'ailleurs pas unique : au milieu d'une pièce sur saint Berlin *, parmi les robes de moines et les mitres d'abbés, l'auteur introduit Pluton et sa cour, les Parques et le Génie des fontaines; César percé de 23 coups5, les Travaux d'Hercule 6, Codrus" et Brutus8 n'ont avec l'histoire sacrée qu'un rapport bien lointain. C'est qu'il convenait de s'accommoder aux temps, aux usages et aux besoins de la Société.
Les spectateurs du xviue siècle n'ont pins la pieuse naïveté de leurs ancêtres ; s'ennuyer cinq heures durant par zèle religieux dépasse peut-être ce qu'on peut exiger de leur patience; les Pères donneront plus d'importance à la couleur locale ; et la tragédie d'Alphonse'1, qui se passe au Congo,
1 D., prix de 1G73.
3 25 novembre 1595.
4 13 septembre 1621.
(i -G mars 1637.
1 Septembre 1097.
H Septembre 1731.
0 1699, Bibl. de Sainl-Omer, Mélanges; Sainl-Omcr, II, 19.
plaira par les costumes, si les auditeurs ne s'attendrissent plus aux malheurs du prince chrétien calomnié par un frère obstiné dans l'idolâtrie. Plaire en effet, sans toutefois violer la morale, est une règle supérieure à celles de la Ratio Studiorum.
Aussi, pour égayer des spectateurs peut-être lassés parles vers pompeux d'une tragédie, les Pères prirent l'habitude de terminer leurs fêtes par quelque comédie à la mode du jour : le Complaisant outré1, le Petit Maître prétendu hel esprit2, le Duelliste3, l'Infatué des modes4 donnaient satisfaction aux exigences du public, tandis que Idoménée, Jonathas, Saint Louis dans les fers et Flavius Clemens maintenaient dans leur pureté les anciennes traditions.
Parfois même, l'amour trouve place dans la tragédie, en même temps que s'y introduisent les rôles de femme, tenus par de jeunes élèves de syntaxe : la question du mariage d'Adonias5 avec Abisag, princesse sunamite, fait le fond d'une tragédie dédiée en 1694 à Benoit de Béthune, abbé de Saint-Bertin. Mais, en ces matières, il convenait de se montrer fort circonspect; aussi la pièce était-elle lue en consulte'3 avant d'être donnée aux écoliers; et si parfois les spectateurs se plaignirent des bouffonneries qui émaillaient7 certaines œuvres, le Père préfet pût très sincèrement accuser quelques rhétoriciens peu respectueux de les y avoir introduites.
Cependant les tragédies de collège trouvaient en haut lieu des censeurs sévères ; les Nouvelles Ecclésiastiques attaquaient les pièces des Jésuites ; un évêque d'Arrâs avait dans un mandement condamné les représentations. A Saint-Omer, les Pères ne se laissèrent jamais intimider par les ordres d'un prélat dont ils ne dépendaient pas, par les attaques d'une feuille dont ils connaissaient les attaches jansénistes.
Et pour mieux former leurs élèves aux belles manières, à une époque où la danse était en grand honneur, ils multiplièrent les ballets qui, entre les actes, récréaient et reposaient les spectateurs, peut-être fatigués de leurs efforts pour comprendre une langue qui ne leur était plus familière. On a plaisanté, on a invectivé les Jésuites de toutes les manières à cause de ces ballets; mais ces exercices ne consistaient pas en leçons spéciales de danse telles que le grand Vestris en donnait au cachet;
1 19 août 1748.
2 le septembre 1749.
3 1er septembre 1750.
/( Ici1 septembre 1751.
5 1694, Archives de la Morinic.
t; D., 25 juin 1G47.
7 D , mi-février 1G75.
ils se rattachaient toujours plus ou moins étroitement au sujet de la pièce pendant laquelle ils avaient lieu : leTriomphedel'Envie1 préparait les spectateurs à entendre l'histoire de Joseph vendu par ses frères ; la représentation de la bataille où saint Louis fut fait prisonnier - servait de prologue à une tragédie, Saint Louis dans les fers. Le plus souvent, ce divertissement reposait sur l'allégorie philosophique ou poétique, et le génie avait pris une importance telle que le P. Lejay avait jugé bon d'en donner les règles.
C'était de plus un moyen pour les Pères de louer le généreux donateur des prix. La Piété mettant en fuite la Volupté et la Discorde célébrait les mérites de l'abbé de Saint- Berlin3. Benoit de Béthune était loué dans la Dispute entre Pallas et la Noblesse, tranchée par le jugement de la Piété4. Tout ce matériel allégorique nous semble aujourd'hui bien démodé, et les Pères, il faut bien l'avouer, donnèrent souvent dans le goût du jour qui n'était pas toujours le bon goût.
Cette fâcheuse tendance au précieux et à l'alambiqué ne se marque nulle part davantage que dans les pièces latines offertes en étrennes ou en souhaits de bienvenue à quelque grand personnage. Et cependant l'évoque Jean Six5 avait une telle estime pour le goût des Pères qu'il soumettait à un régent ses poésies personnelles et lui en demandait une critique annotée ; Le Diarium cite avec éloges toutes les pièces latines, grecques ou françaises, vœux, congratulations, étrennes, soigneusement calligraphiées sur vélin et présentées dans quelque cérémonie à l'abbé de Clairmarais, au prélat de Saint-Bertin (i ou à Sa Révérendissime l'évéque", tandis que les écoliers déclament l'œuvre de leur régent ou chantent quelque chœur harmonieux.
Une seule fois8, l'abbé de Saint-Bertin ne fut pas salisfait des étrennes qui lui furent présentées ; le dialogue ne manquait pas d'élégance, mais le rappel des perdrix et autres délicates volailles qui très souvent ornaient la table des moines, les allusions aux calharres qui servaient d'excuses à certains pour ne pas assister à l'office de nuit, avaient déplu ; et très sèche-
1 30 août 1747.
2 1er septembre 1750.
a Bibl. de Sainl-Omer, Mélanges, Saint-Omer, II, 19.
4 Arch. de la Morinie.
b 1)., 18 février 1586.
: Cf., A. M., D.M., M, ft> 99, 6 lévrier 1592.
B 1)., janvier 1(552.
ment, l'abbé déclara qu'il lui serait agréable qu'à l'avenir les vœux des écoliers fussent plus courts et plus sérieux.
Sans doute, on ne peut reprocher au latin des Pères de manquer de correction et d'élégance ; on le sent nourri de tout ce que l'antiquité a de plus pur, mais les anagrammes sur le nom de Francisco de Mellos ', les chronogrammes dans lesquels chaque vers indique la date de la cérémonie 2, les devises qui entourent des emblèmes allégoriques, les compliments en ce sarrasin du Haut-Pont3 » nous semblent aujourd'hui des jeux assez puérils.
Le style d'un Procès d'amour4 intenté à la plus grande du ciel et de la terre, la Vierge Mère du Tout-Puissant, nous paraît étrange ; et nous sourions en voyant un Père parler des « amoureux excès des amants de Marie » « qui suivent les saintes pistes de cette mère d'honneur » ; l'exorde de la pièce nous paraît un véritable modèle de la plus mauvaise préciosité mystique : « Quand on sait que les anges n'ont la vue assez forte pour supporter la pointe de vos lumières. »
Mais les Pères se laissent facilement entraîner à ce qu'ils croient être du bel air de Paris. A une époque où la science du blason est considérée comme une des occupations les plus dignes d'un homme de qualité, ils multiplient les dialogues sur la manière de placer les attributs de Boucault, le nouvel abbé de Saint-Berlin, successeur de de Lières, et, jouant sur les mots, un régent compose une pastorale sur ce texte : percussU hederam et exaruit5; il cherche dans ses armes de subtiles allusions; le croissant de son blason, la rose et le lis qui y figurent, lui fournissent ample matière à d'ingénieux développements. Par un étrange calembour, aux funérailles pompeuses de Charles Campi, le texte commenté de l'Oraison funèbre est : ascendant montes et descendant campi6.
La mythologie, les souvenirs des Bucoliques antiques, le goùl du siècle pour les pastorales se mêlent pour célébrer de pieux évêques, qui ne semblent pas s'être froissés de la société païenne au milieu de laquelle les Pères les représentent naïvement ; c'est sous la figure d'une Nymphe" que l'église de
2 Par exemple : Bibliothèque de Sainl-Omer, Mélanges, Sainl-Omer, III, 17. Entrée de Ladislas Jonnart, Phsebe MoVe Dignas garrVLci fILa Lyrœ — 1G63.
3 D., 1675. — Cf., pièce au P. de Beaufort, B. Mor. II, p 258. * Archives de la Morinie, 1C51.
5 Bibliothèque de Sainl-Omer, Mélanges, Sainl-Omer, III, 18. — D., 1er janvier 1G76. — U1 janvier 1677. — 24 lévrier 1677. u D., 1674.
7 Bibl. de Sainl-Omer. Mélanges, Saint-Omcr, III, 17.
Saint-Omer chante son amour pour Ladislas Jonnart, son pasteur bien-aimé. Guillaume Grumsel est si nourri de l'antiquité qu'il invoque les Muses1, et que la statue de Notre Dame des Miracles lui rappelle le Palladium des Troyens -. Ce mélange de l'antiquité païenne et des dogmes catholiques nous choque aujourd'hui ; mais personne ne paraît s'être étonné que, pour célébrer l'entrée de de Monllouel3, un régent ait imaginé une assemblée de bergers qui ont vainement consulté les oracles; dans celte bucolique, Maeris, Tityre, Menalque, Amyntas et Coridon, tous les pasteurs de Virgile et de Théocrite s'entretiennent de celui qui doit les diriger, s'informent de ce que sera Daphnis, et témoignent en distiques d'une très pure latinité la joie de son arrivée.
D'ailleurs peu importe la valeur littéraire de ces œuvres ; elles plaisaient à ceux à qui elles étaient adressées ; elles conciliaient aux Pères la bienveillance des évêques et des abbés de Saint Berlin qui, mieux que tous, pouvaient les aider à propager les idées catholiques et à répandre au loin une intluence qui, d'après les ordres de saint Ignace, ne devait pas s'exercer seulement sur quelques centaines d'écoliers.
1 Applaude Musis, dans ta préface.
2 Diva polens actis ! toti mirabilis orbi, Palladio robur laie fuisse negem.
3 Bibl. de Saint-Omer. Mélanges, Sainl-Omer, I, 5, 1755.
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Extrait du registre des lauréats du Collège des Jésuites-Wallons, à Saint-Oruer
(septembre i6iS).