‹ Les origines du lycée de Saint-OmerChapitre 9 sur 38 · III. LA PROPAGANDE · texte numérisé non relu

III. LA PROPAGANDE

I. Les Jésuites défenseurs du catholicisme et de la royauté espagnole, se gagnent le peuple — 1° par leur rôle a) dans les affaires politiques (guerre), b) et les calamités (peste); — 2" par leur activité dans les affaires religieuses a) les missions et conversions, b\ la leçon dominicale, c) les grandes fêtes et les processions, d) les sodalilés. — II. — Difficultés et appuis qu'ils rencontrent 1" difficultés politiques (affaire des Sinoguets) et religieuses (jalousie du clergé séculier); 2U appuis des évêques et du magistrat. — III. Crédit dont ils jouissent à Saint-Omer auprès des évêques, des gouverneurs ; visites de grands personnages.

Instruire la jeunesse était déjà un moyen de former des hommes fidèles à la monarchie et au pape. L'empreinte que Voltaire lui-même ne put jamais effacer complètement, restait profondément imprimée dans l'esprit des élèves des Jésuites. Mais l'élude des classiques, l'explication de Virgile et de Cicéron, les compositions latines et les vers latins laissaient peu de place à cette influence pour s'exercer utilement. La Société ne pouvait se contenter de ce rôle secondaire. Saint Ignace lui-même avait indiqué à ses disciples quelle devait être la véritable raison d'être des collèges de la compagnie : a nous enseignons les lettres, leur avait-il dit, seulement pour avoir le droit d'enseigner la foi. » Sortis du collège, les jeunes gens conserveraient-ils dans leur pureté les principes qu'ils y avaient reçus ? l'autorité de la compagnie ne devait-elle pas continuer à diriger dans la vie ceux qu'elle avait formés enfants? ne devait-elle pas leur montrer la voie droite dans les cas difficiles? De plus, tous ceux qui ne fréquentaient pas les écoles erreraient-ils sans guides, livrés aux sollicitations des adversaires du catholicisme et du roi ? Bien vite, les Pères comprirent qu'ils avaient à remplir à Saint-Omer une mission politique et religieuse ; bien vite, ils sentirent qu'ils avaient à lutter contre le protestantisme, à combattre pour la monarchie. Bien vite, ils cherchèrent à étendre sur toute la ville, sur tout le pays même leur influence bienfaisante : cinq Pères

Iconlinuèrcnt à s'occuper des 5 ou G00 élèves du collège ; une [quinzaine d'autres1 déployèrent hors du collège leur activité féconde. Sans doute, dans celte conquête de la ville, les Jésuites se heurtèrent à bien des résistances, mais, soutenus par de puissants appuis, aidés surtout par l'excellence de leurs méthodes et l'habileté de leurs procédés, ils ne tardèrent pas à jouir dans la ville et dans toute la province d'une autorité incontestée, qui contribua à maintenir le pays dans l'orthodoxie catholique et dans la fidélité aux archiducs de Bruxelles.

Pour gagner le peuple, il fallait aller à lui. Rester derrière les murs du collège, indifférents aux événements extérieurs; prier dans une cellule loin des oreilles de la foule ; célébrer des fêtes dont les anges du Seigneur auraient seuls admiré la brillante ordonnance, c'était s'exposer à demeurer inconnus. Les Pères n'attendirent pas chez eux que le peuple les découvrit ; ils se mêlèrent à sa vie : l'assistant dans sa détresse, instruisant son ignorance, séduisant sa sensibilité, l'enrégimentant sous les ordres de membres de la Société, ils gagnèrent son cœur par leur dévouement dans les malheurs publics, convainquirent son intelligence par des missions et des catéchismes, frappèrent son imagination par des fêtes pompeuses, réduisirent sa volonté par la création de sodalilés.

Par tous ces moyens, les Jésuites parvinrent à échauffer le zèle des uns, à triompher de l'apathie ou de l'hostilité des autres.

Les calamités ne manquèrent pas pour prouver à tous le zèle charitable et peut-être intéressé dont brûlaient les Pères ; deux surtout ravagèrent presque continuellement la ville et les environs : la guerre et la peste. Dans l'une comme dans l'autre, la Société affirma la part qu'elle savait prendre aux malheurs de tous; dans l'une comme dans l'autre, elle manifesta à tous les cœurs la puissance de son dévouement.

Prêtres, les Jésuites aident le peuple de leurs secours spirituels. Aussitôt que par les rues résonnent les tambours, aussitôt que les paysans effrayés signalent dans la campagne quelque parti de Croates ou de cavaliers, les portes de leur chapelle s'ouvrent grandes pour tous ; le Miserere, le Parce Domine s'élèvent vers le Seigneur pour implorer miséricorde2; les reliques précieuses quittent les armoires de la sacristie; les fiertés des Saints sont descendues ; le reliquaire de saint François-Xavier, reproduction gracieuse de l'église des Jésuites

2 D., 1592. - 17 juin 1640.

reste exposé à la vénération des fidèles1; les ciselures de son or resplendissent sur un autel érigé au milieu de l'église, entouré d'inscriptions et de chronogrammes, au milieu d'une forêt de cierges ardents. Le peuple dévot et confiant se presse au pied de la chaire pour entendre consolations et encouragements; et telle est sa piété que pendant des offices entiers, il demeure à genoux sur les dalles de la chapelle*. Le Magistrat fait chanter des messes solennelles, offre des cierges gigantesques, des suppliques en lettres d'argent. Pour hâter le succès du siège de Doullens3, les prières des quarante heures se célèbrent avec un éclat inaccoutumé; des messes se succèdent sans interruption de quatre heures du matin à midi ; la chapelle n'est jamais vide de pieux assistants qui écoutent à genoux le chant des litanies de Jésus, le psaume Deusveneruntgentes, l'Ave Maria, les litanies des saints ; et le jour même Doullens capitule.

Aussi leshourgeois demandent-ils de nouvelles prières pour la prise de Cambrai*. A l'heure du danger, l'église du collège est pour tous comme un lieu d'asile qui doit les abriter des horreurs d'un siège ; le jour où le duc de Longueville s'avance jusqu'aux murailles5, les bourgeois envahissent l'église; on assiège les confessionnaux ; chacun veut recevoir la communion des mains d'un Père, avant d'aller au rempart risquer le coup de la mort. Jamais les Jésuites n'ont vu pareille affluence ; parmi leur tristesse, ils se réjouissent de la confiance qu'ils inspirent à tous.

Et l'année suivante, pour célébrer la prise de Cambrai et l'anniversaire de la délivrance de Saint-Omer, pour rappeler ce qu'ils ont pu par leurs prières, ils déploient à travers les rues de la ville la pompe de longues processions0; des écoliers ne cessent de rendre grâces à Dieu pour les faveurs dont il les a comblés ; d'autres, dans un court dialogue, célèbrent au passage du cortège les épisodes de l'attaque, les ruses et les engins des Français, mêlant à ces souvenirs les louanges de la Vierge, de sainte Catherine, de saint Orner et de saint Bertin. Plus tard même, les Pères élèveront comme un monument de leur zèle constant pour la prospérité de la ville". Une statue contenant des parcelles des bois miraculeux de Sichem, de Foy

2 D., 24 septembre 1595.

3 D., 31 juillet 1595. — A. M., P, f° 308, Messe solennelle, pour siège

4 D., 28-29 août 1595. [d'An as.

6 D., 10 octobre 1595.

7 D., 25 mars 1G39. - A. M., D.M., V, f« 55.

et de Bonne-Espérance sera solennellement inaugurée par le doyen du Chapitre. A la demande des échevins, elle sera baptisée du nom de Notre-Dame de la Paix et dans les actes de la ville, on enregistrera que le Magistrat a considéré comme un honneur de lui avoir donné son titre. Dès lors, c'est devant cette image décorée par de pieuses personnes que s'élèveront aux jours de dangers, les supplications des bourgeois1. A ces secours spirituels, les plus précieux aux yeux des dévotes personnes, la Société voulut toujours joindre l'aide matérielle plus sensible aux petits et aux miséreux. Libéralement le P. Procureur répandit les florins de sa caisse pour soulager la détresse générale et contribuer à la défense ; en 1646, il envoie à Monseigneur 40 florins pour la guerre2, en 1697, les Pères font au roi un don volontaire de 30 florins3. En 1595*, la campagne est partout dévastée, les villages incendiés brûlent dans le plat pays, les moissons ont été saccagées; à peine quelques paysans ont-ils pu mettre leurs bêtes à l'abri dans les églises ; beaucoup ont cherché refuge à Saint-Omer avec leur famille et leurs bestiaux; la ville n'est plus qu'une vaste assemblée de mendiants faméliques, d'orphelins et de veuves à la face décharnée, aux vêlements sordides ; les bourgeois qui n'ont pas assez de ressources pour eux-mêmes repoussent des sollicitations de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressantes; les échevins craignent une famine; le chapitre est impuissant ; cependant, les pauvres campagnards se pressent affamés, aux pieds des remparts. Les Pères de Jésus suscitent héroïquement une charité qu'ils pratiquent eux-mêmes; ils se font éloquents; ils mendient pour les mendiants ; rien ne les rebute; et avec le concours des riches et du Magistrat, ils parviennent à secourir tous les miséreux qui encombrent les places et se traînent par les rues.

Dans les sièges, la Société ne manque pas aux devoirs du

1 D., 27 septembre 1640.

5 D., septembre 1616.

3 Reverendissime Domine, neceplis R.P. Provincialis nostri 1 i tt cris, quibus significat caetera collegia pro lenuitale sua aliquid pendere ut subsidium Principis, et auditis super ea re primariis Patribus lnijus nostri colle gii paupertatis consens, visum est triginta florenos assignare, exiguum quidem dunum pro negolii et optimae volunlatis magnitudine, sed non modicum pro viribus et penuria ; quod mutuo et quidem a?gre acceptum speramus pia alicujus elemosyna divina benignitale compensandum : curabo id numerari, cui intersit Rma sua D. eu jus SS. Sacrifions commendo. Audomari 25 Augusli 1697. R.D.V. addiclissiinus servus in Christo. — Joannes Goubaut. (A. M.)

4 D., mai 1595.

patriotisme : ses membres, soldats du Christ, savent aussi être soldais des hommes. A la première alerte, Pères et Frères quittent leurs cellules1, se présentent à la maison de ville et les armes à la main, prêts à s'exposer à tous les dangers pour le salut de la patrie, ils vont passer la nuit aux remparts, veillant à côté des gens de la milice, et attendant courageusement les Français qui parfois sont bien loin. — Faut-il travailler aux fortifications, manier la pelle et la pioche ? les Jésuites sont prêts ; jamais les demandes du Magistrat ne les trouvent sourds2; souvent, ils s'offrent spontanément; sans doute, ils cherchent à éviter le logement des gens de guerre3; sans doute, ils ne peuvent laisser transformer le collège en ambulance4 ; hors le cas de nécessité grave, ils sont là pour tenir classe, mais ils enrégimentent frères et écoliers : 10 religieux, 50 élèves se rendent chaque matin aux remparts sur la rive du fossé, près du monastère des Ursulines5; en 2(5 jours, une demi-lune de 300 pieds est achevée sous leur direction ; et bientôt, on place solennellement le nouvel ouvrage sous la protection de saint Ignace. Tous les écoliers sortent par la porte du Brusle, formés en trois compagnies, armés de mousquets et de piques ; les enseignes flottent au vent ; fifres et tambours résonnent ; sur l'ouvrage, les compagnies se forment en ordre de bataille, le gros bailli, cinq échevins, députés du Magistrat, écoutent, tête nue, les litanies de la Vierge qu'entonne la nouvelle milice ; peu après, on dresse dans la niche du guetteur l'image de Marie, au milieu de celles des saints Patrons Ignace de Loyola et Xavier, et, après avoir planté une bannière de cuivre en forme de girouette, les compagnies regagnent le bâtiment des classes, au son du fifre et du tambour, pour y terminer quelque oraison à la manière de Tullius ou quelques distiques imités d'Ovidius Nason.

Enfin les Pères mettent au service de la République leur éloquence et leur diplomatie; dès 1591 6, leur perspicacité découvre un complot tramé à Boulogne contre la sûreté de la ville ; en 1020, ils reconnaissent Condé qui leur a demandé de lui faire visiter les curiosités de la cité 7. Des missions

1 D., 1611. — En 1657, 21 hommes sont aptes, chez eux, à porter les armes, 12 (tes mousquets, 12 des piques, mais ils n'ont ni fournilures, ni munitions. A. M., CM., 30 août 1657.

:i 1)., novembre 16-10.

4 1)., mai 1638.

1 D., mai 1635. - A. M ., D.M., S, f«» 219 et 230.

b 1)., septembre 1591.

7 D., 27 décembre 1620.

militaires leur sont confiées ; lorsqu'un officier embarque sa compagnie au Haut-Pont et gagne avec trente bateaux le bastion de Baeqne pour couper les communications de l'ennemi, deux Jésuites l'accompagnent l ; lorsque Minc Denis de Courcamp, femme d'un conseiller d'Artois est retenue - au Mont Hulin contre le droit des gens, le P. de Mole et le P. de Lege parviennent à obtenir son élargissement. L'autorité de la Compagnie s'exerce partout pour arrêter les excès ou rétablir la concorde : lors de la prise du Mont Hulin par le comte de Bassigny 3, les trois Pères qui l'accompagnent empêchent par leur seule présence la profanation des églises et la violation des monastères de femmes. En 1638, le P. de Vitry recteur, avise Messieurs du Magistrat, tout spécialement convoqués, du mécontentement de Mar le comte Piccolomini, et les décide à lui faire savoir que « debvoir est seulement commenehement de la reconnaissance que l'on veult faire à son Excellence et leurs intentions de le faire plus grande après 4 ».

Pendant le premier siège de Saint-Omer 5, ce sont encore les Jésuites qui s'interposent entre le gros bailli, le Magistrat et les chefs de l'armée pour maintenir la ville dans la concorde et éviter des froissements entre trois pouvoirs rivaux ; ce sont eux qui décident la création d'un conseil de guerre auquel est dévolu le pouvoir suprême ; ce sont eux qui proposent de diminuer la paye quotidienne des officiers et des soldats ; eux encore qui se rendent à Walten près du comte de Fontaine et du commandant de la légion anglaise pour en obtenir des hommes. Soldats et organisateurs pendant les guerres, les Jésuites surent pendant les pestes et les épidémies, se montrer médecins des âmes et des corps.

Plus encore que dans les sièges, ils montrèrent jusqu'où pouvait aller leur dévouement pour leursfrères en Jésus-Christ; pour les soulager dans leur corps et dans leur âme, ils quittèrent leur collège sans souci de la contagion et de la mort qui les menaçaient. Au milieu des passions égoïstes exaspérées encore par ces fléaux, ils donnèrent un bel exemple d'abnégation qui devait accroître l'amour que chacun portait à la Société.

Dès la fin du xvie siècle, le conseil d'Artois était contraint de rendre une sentence contre l'évêque d'Arras, le condamnant

1 D., juillet 1638.

s D., septembre 1655. — cf. la grâce d'un soldat de Bucquo)' obtenue au pied de l'échafaud par le Père Recteur, 14 juin 1597. 3 D , 6 mars 1651.

5 D., mai 1638.

à fournir à ses dépens un ecclésiastique propre à assister les pestiférés1. Bientôt, le Magistrat de Saint-Omer demandait à Monseigneur de faire une promesse semblable. Après l'installation des Jésuites, aussitôt que le vicaire général et le Magistrat sollicitent le concours de la Compagnie de Jésus, dix-sept pères et frères se présentent pour offrir leurs services2, et les Révérends Pères consulteurs doivent faire un choix : le Père Dalbe qui connaît le flamand est d'abord désigné, et on lui adjoint le frère Jacques Piquait ; à la nouvelle de l'honneur qu'on leur fait, tous deux pleurent de joie. Le recteur consent volontiers à faire soigner gratuitement les pestiférés, mais il sollicite les échevins, dont l'indolence semble se désintéresser de l'affaire, de se charger des frais d'entretien et de logement. Bientôt, tout est prêt; le Père Dalbe qui ne peut partir a été remplacé par le Père Nicolas de Bury dont les connaissances médicales pourront être utiles. En guise de préservatif, un médecin a jugé bon de faire aux missionnaires deux plaies au fer rouge3; les Jésuites ont pris la croix rouge qui doit leur être comme un bâton (tanquam pro scipione) ; ils ont revêtu le manteau de toile cirée qui les garantira de la contagion ; l'évêque les a bénis ; relégués dans une maisonnette que le Magistrat a accordée sur l'àtre Sainte-Marguerite, ils n'auront plus d'autre société que celle des pestiférés. Heureux, ils quittent leurs frères; heureux, ils vont vers ceux qui leur donneront la mort. A peine Nicolas de Bury « a-t-il moyen de dire ses heures et célébrer et moins prendre sa réfection, tant il est affectionné au salut des âmes; lorsqu'il sort de son logis au plus matin porter le saint Sacrement, le plus souvent il est midi, voire plus tard avant qu'il soit revenu». Le bon Père Jésuite, administrateur des infectés de la ville, ne devait pas rentrer dans son couvent: le 27 mai 1597, il mourait au grand regret de tous4. Aussitôt, le Père Viole, accompagné du Frère Piquart, « se soumet volontairement et s'oblige au secours d'veeux, leur prodiguant les remèdes corporels et surtout les consolations spirituelles. Monté tantôt sur le pas du Pilori, tantôt sur les degrés de la nouvelle Halle, au-dessus des poids. au milieu des infectés qui se pressent autour de lui, couches sur les degrés tandis que les autres qui ne sont point infectes demeurent en bas, il les exhorte à amendements et pénitences». Jusqu'à la cessation de la contagion, les Pères conti-

1 A. M., D.M., 12 septembre 1582, L, f°* 59 et 92. ! I)., 9 octobre 1595.

3 D., 31 mai 1597.

« Ms 808, II.

îliient à prodiguer leurs soins. Puis, après être restés six semaines pour a s'aérier » avant de sortir d'infection, ils déposent manteau et croix rouge et rentrent dans la communauté1.

En 1636, les Pères, dont les échevinsont cependant refusé les services en 1026-, se montrent aussi dévoués. A la première nouvelle de la maladie, deux missionnaires quittent le collège pour se vouer aux infectés3. Pendant cette peste terrible qui fait dans la ville plus de 13.000 victimes l, tandis que tous les jours, cent convois funèbres emportent loin des murs les cadavres des pestiférés5, lorsque l'évêque pressé par son entourage a quitté son palais, le Père Rulhius, malade lui-même, se dévoue aux malades, Antoine de Neufville, sans être désigné pour administrer les infectés, va à Blendecques entendre la confession d'un moribond et meurt lui-môme le lendemain; le recteur, Martin Couvreur, fait édifier un petit lazaret au bout de la maison de M1' de Hautegrenne, et pris de pitié pour les malbeureux qui, relégués dans des cabanes du côté de Blendecques, demeurent privés des secours de la religion, il obtient l'érection d'un autel rustique visible à tous les yeux et le consacre à Notre-Dame de Foy.

Au collège même, les Pères n'oublient pas ceux qui souffrent de la peste; lors du jubilé de Clément VIII6, ils donnent 8 florins 1/2 soit 5 sols par tête pour être distribués, avec une mesure de blé, aux infectés les plus misérables ; en 1636", leur ebarité fait des prodiges en faveur des pauvres auxquels ils sont à môme de distribuer plus de 2 500 florins. En même temps, Mr Couvreur compose un « advis salutaire pour ces temps d'affliction » ; d'autres Pères répandent les opuscules, œuvres de quelques membres de la Compagnie, imprimés par les soins de Sa Grandeur : «. Régime de santé, préservatif contre la maladie contagieuse », a. Singulier remède contre la contagion ». A tous, on conseille d'invoquer saint Ignace; l'eau où Ion avait trempé des reliques du saint, devient un remède recherebé, populaire et très efficace, dit le Diarium. Et les Pères ne sont pas avares de ce qui peut grandir la gloire de leur patron. Souvent, leur zèle pour les malades leur fut funeste ; à plusieurs reprises, la peste attaqua

1 D , fin 1597, cl-., A. M., D.M., 1G3C, T, f" 96.

3 D., mai 1635.

< A. M., D.M., V, fo 72s D., mai 163G.

6 D., août 1597.

7 P., mai 16313,

leur maison1 et causa la mort de certains qui furent enterrés en hâte dans le jardin. Pareil dévouement méritait la reconnaissance des échevins qui ne la marchandèrent jamais aux Jésuites; « pour les debvoir et services faits par yceux ayant administré les pestiférés », ils multiplient leurs dons gratuits, florins ou cannes de vin2; pour chanter des actions de grâces lors de la cessation de la peste, c'est la chapelle du collège qu'ils choisissent3; ceux du Magistrat assistent en robe à ces messes solennelles avec musique et instruments, ainsi qu'à la prédication qui les accompagne ; parfois même ils communient ou présentent des cierges blancs aux armes de la ville, du poids de 10 ou de 12 livres armoriés de l'image de la Vierge ou de saint Ignace. Mais, pour les Jésuites, le seul prix qui pouvait récompenser tout ce qu'ils faisaient pour adoucir les fléaux qui ne cessèrent de désoler la malheureuse cité, c'était l'amour du peuple. Maîtres des cœurs par leur dévouement, les Pères voulurent l'être des esprits par leurs prédications et leurs instructions. Au moment où ils s'installaient à Saint- Omer, le flot grandissant du protestantisme menaçait d'inonder la province. La Compagnie fut la digue puissante qui arrêta le flot et refoula l'hérésie bien loin dans le bas pays. A la mort de Gérard d'Haméricourt, en 1577, 5.500 protestants étaient revenus à l'orthodoxie4.

Le seigneur de La Motte 5 témoigne par ses dons sa reconnaissance aux Pères qui dans des circonstances fort critiques l'ont ramené au parti catholique ; le recteur, en deux ans °, a converti à Bouvelinghem, Mme de Courtebonne, dame d'Alembon, son fils, sa fille, et bientôt son mari ; grâce à lui, toute cette famille de protestants ardents s'est ralliée à l'obéissance du pape. Aussi les Jésuites multiplient-ils leurs prédications dans la ville et aux environs; ils parlent dans leur chapelle ; ils parlent à la cathédrale, à Sainle-Aldegonde \ partout où leur éloquence peut servir. Ils ne craignent pas de s'élever en chaire contre les coutumes les plus invétérées :

1 A. M., D.M., 30 décembre 102t>. Q, fl> 47. I)., 3 janvier 165». P.P. Lambert, Lobbet, Jacques Neufville, Mr Brassines, 1'. Michel Desmaretz.

-' A.M., DM., T, f« 128. - 70!) Ilorins. M., fo 213. - 300 florins. V, f" 72. — 2 cannes de vin au Père Rulhins.

3 A. M., D.M., 1636. Il, I'- Ul-235-243. 1) , 3 août 1636.

5 D.,mni 1589. - V. Bled. La Réforme à Saint-Omer, 1889. (i I)., 1591.

7 D., 7 août 1G28.

l'un d'eux s'insurge * contre l'habitude des toasts à la table des grands ; il voit un encouragement à l'ivresse dans toutes les santés qu'on porte au roi, aux grands, aux absents ; il flétrit les hôtes qui font à chacun un devoir de rendre chaque fois raison ; il fulmine contre les gens d'église, contre les moines qui déjà suivent la mode. Parfois même, le zèle pieux des Pères les entraîne trop loin. Les attaques du P. Edouard du Limon contre un groupe connu sous le nom de bande joyeuse, soulève de violentes protestations ; sur l'ordre du Provincial, le prédicateur doit se rétracter et même quitter Saint-Omer 2. Au collège, les Pères donnent des retraites 3 qui sont si suivies qu'on se trouve à l'étroit dans la chapelle et que Monseigneur qui aime ses aises préfère faire la sienne à Watten. En septembre 1620 4, les Jésuites ont prêché des missions à Eperlecques et à Serques ; à peine rentrés, dès octobre, ils repartent pour Fasques, Remilly et Herly ; et pour attirer au pied de la chaire un nombreux auditoire, ils s'avisent d'un ingénieux moyen : quelques écoliers des classes inférieures les accompagnent et jouent un drame sur les fins dernières de l'homme et les souffrances des damnés. Curieux, les paysans auxquels les travaux des champs laissent quelque loisir, se rendent en foule à l'action ; une fois sous le charme des Pères, ils ne peuvent plus leur échapper et c'est jusqu'à leur confessionnal que les entraînera la douceur persuasive de leur parole.

Tout est pour eux moyen de propagande. Les reliques5 des saints Martyrs Disole et Recesse sont depuis trois ans seulement dans la chapelle du collège que déjà les dévotes personnes peuvent lire un opuscule qui relate pieusement tous les miracles qu'ils ont opérés dans la ville ; et l'approbation de Sa Grandeur rassure les plus sceptiques. La guérison d'une jeune fille0 qui a suspendu à l'autel de saint Ignace ses béquilles de bois ornées de fleurs avec des jambes de cire, a accru la dévotion de tous; et plus tard, les bourgeoises de la ville sollicitent quelque relique du saint, pour obtenir une heureuse délivrance 7 .

En 1G69 8, saint François-Xavier guérira d'un cancer au

* D., 21 et 28 février 1C29.

3 D., juin 1620.

■' D., mai 1620.

6 D., juillet 1622.

7 D., mai 1655.

sein une femme qui avait vainement invoqué Notre-Dame des Miracles. Et, avec la puissance des patrons de la Société, grandit le prestige de la Compagnie qui publie bien haut les faveurs qu'elle a pu obtenir. Aussi les bons bourgeois ont confiance dans les Pères, et, lorsqu'en 1600 ' une maison hantée jette l'effroi dans tout un quartier, c'est le recteur que l'on mande; «après avoir mûrement pensé à telles affaires, il dit que ce pourrait bien être quelque esprit qui ferait sa pénitence ou purgatoire en ce lieu » ; il promet de se rendre luimême dans la maison; et après avoir entendu la servante en confession, il y célèbre la messe et met en fuite les esprits malfaisants.

De toutes les tentatives des Jésuites pour instruire la foule, la plus intéressante fut sans contredit la création des leçons dominicales. Depuis longtemps, le Chapitre et le Magistrat avaient reconnu l'extrême négligence de l'instruction du catéchisme2; de nombreux essais avaient été tentés; mais Cordeliers, Jacobins et curés avaient piteusement échoué3. Vainement curés et coustres des paroisses avaient appelé à leur aide « six messieurs du collège des Jhésuiles à l'effet d'endoctriner la jeunesse afin que œuvre tant sainte, chrétienne et pieuse se puistparce moyen avancer4 ».Les habitants, pauvres et riches, avaient bientôt préféré les beuveries dans les tavernes ou les parties de peaume à toutes les savantes démonstrations des gens d'église. Cependant, dès 1592 5, les Jésuites avaient en quatre endroits de la ville donné quelques leçons, sans compter celles qu'ils firent aux alentours; en 15946, leurs étudiants en théologie s'exerçaient à l'art de faire le catéchisme au collège et au dehors. Mais ce ne fut que neuf ans plus lard que l'institution reçut en quelque manière une consécration officielle. En 1603,1e dimanche deLaelare7,le P. Jacques Mallart commença en halle échevinale à enseigner le grand et le petit catéchisme. Le Père se rendit si diligent et si habile à remplir celle commis-

i Ms 808, II., fin août 1G00.

2 A. M. — Boile CXCII, 17. — cf. Pourjecl pour dresser les escolles dominicalles à Saint-Omer. Bihl.Nal. fonds de Lorraine n° 445. — Bulletin de la Morinie, T. VI, p. 321). Préface du catéchisme historique de Fleury: « Quelqu'ignorance qui reste parmi les chrétiens, elle n'est pas comparable à celle c£ n i régnait il y a 200 ans, avant que saint Ignace et ses disciples eussent rappelé la coutume de catéchiser les entants. »

;l Ms 808. Dimanche de L;ctare IGOiî.

4 A. M., D.M., L, fo 110.

" 9 mars, Ms 808. — G' C, X, p. 17.

sîon du Magistrat, sa méthode fui si bonne que les sièges et les bancs placés par les soins des messieurs de la ville devinrent insuffisants ; la foule des auditeurs était telle que la halle devint bientôt trop petite, et le bon Père, pour obvier au manque d'espace, dut réunir ses élèves volontaires à diverses heures suivant leur âge et leur catégorie ; tous les dimanches, de une heure à deux, il enseignait les riches; de quatre à cinq, les pauvres. Pour plus grande émulation entre les uns et les autres, le Père les animait et les excitait souvent à se provoquer ensemble: enfants et personnes âgées qui ne savaient leurs croyances, bourgeois riches comme les enfants d'Heindricq, soldats et mendiants se pressaient en foule autour du Jésuite ; chacun bannissait son ignorance et sa paresse. En apprenant que le Père, aidé des gens de bien, distribuait un liard plus ou moins chaque fois, des auditeurs lui vinrent des villages voisins. La prospérité des leçons dominicales grandit si vite qu'on ne tarda pas à établir une caisse pour soutenir le Père1 ; (c tous les samedis, on quêta pour l'œuvre par les maisons, et certains, chaque semaine, donnèrent dix, vingt ou trente sols; l'évéque se cotisa pour trois livres par semaine; et pour éviter que l'œuvre ne fut délaissée des aumônes, on fonda des rentes annuelles pour la sustentation des pauvres du catéchisme2 » ; sans relâche, des testaments accrurent le patrimoine de ce bureau de bienfaisance, dont les 160 florins de rente furent administrés par l'Evêque, l'Abbé de Saint-Berlin, le Doyen de Saint- Omer, le Grand-Bailli et le Mayeur3.

Certain de ne pas manquer de ressources, le Père Jacques donna plus de développement à l'institution ; pour enflammer le zèle des auditeurs, il distribua des prix selon le mérite de chacun1, livres, agnus et images avec vitres aux riches, armes aux soldats, pourpoints, chemises, cottes et corsets aux pauvres. Familier et communicatif aux grands et aux petits, il était aimé de tous, et lorsqu'en 1(307 5, il fut appelé par ses supérieurs loin de Saint-Omer, le fils du beau-père de l'abbé de Saint-

1 A. M. — Boîte CXGII, 12. - CCLIXII. Ms 808, 9 mars 1603, cf , A. M., DM., A, f° 17. Rente créée sur les Etats d'Artois 233"0'7. Rente créée par la ville de Saint-Omer 35"5' ; quête à domicile tous les samedis.

2 Le P. Jacques avait décidé plusieurs riches bourgeois a abandonner les avances laites à la ville au moment des sièges de Calais et d'Ardres.

3 En 1G23, les renies de la halle montaient à 28G livres, cf., Ms 808, l«r juillet 1607.

< G' G., X, p. 17, Ms 808. - 9 mars 1603; 21 de juin 1609; cf. 2 décembre 1609.

« Ms 818, !" juillet 1G07.

Berlin ne put, malgré sa diligence, le suppléer, et le Père Jacques dut revenir au bout de quelques mois, ramenant bien vite en halle échevinale, ceux, qui avaient oublié les leçons dominicales. Certain dimanche de 16081, après le catéchisme ordinaire, il organisa une sorte de procession pour aller prier aux églises de Saint-Omer et à Saint-Bertin ; précédés des administrateurs de la bourse des pauvres, dirigés par la longue verge du Père qui parcourait les rangs pour faire marcher ses auditeurs, quatre par quatre, garçons et fillettes, femmes et soldats, riches et pauvres, plus de 6 à 700 personnes parcoururent les rues de la cité, prouvant à tous ce qu'avait pu la Société pour le maintien de l'orthodoxie. Et quand le 23 septembre 1009-, le Père Jacques prit congé de tous ses auditeurs pour aller ailleurs « fructifier la vigne du Seigneur, les remerciant de leur zèle et les louant de leur assiduité, le recteur du collège vint bon espace enseigner à sa place jusqu'à ce qu'il en vint un autre de la Compagnie faire le même devoir de charité ». Sous l'habile direction du P. Siméon, l'institution continua à prospérer, et lorsque, en reconnaissance des bienfaits et largesses de messire Nicolas MainFroy qui venait de mourir, les enfants du catéchisme se rendirent processionnellement à l'Abbaye ce les premiers du cortège étaient à Saint-Berlin quand les derniers étaient encore sur le vieil marché3 ». On prétend qu'ils étaient en tout au nombre de 4000 4 ; mais il convient d'ajouter que pour plus de pompe, le cortège était grossi des enfants de toutes les écoles. Plus tard, Martin Couvreur se réserva la leçon dominicale, à laquelle M9r Paul Boudot aimait à assister, interrogeant les enfants et leur distribuant des récompenses. En 1672 5, le catéchisme des Pères Jésuites à la halle était devenu insuffisant pour toute la ville et les curés de Saint-Omer devaient venir au secours de leur embarras. L'inslitulion se maintint ainsi toujours aussi prospère sous la direction des Jésuites qui en restèrent chargés jusqu'à leur expulsion. Une des causes du succès de la Compagnie dans celle entreprise avait été d'intéresser le zèle des auditeurs par l'émulation et les récompenses, de joindre à leur catéchisme un bureau de bienfaisance pour les pauvres.

Ees Pères savaient en effet, qu'à la religion triste et froide de Calvin et de Luther, les bourgeois curieux de belles fêles,

1 Ms 808, 23 novembre 1608; cf. 30 octobre et ('. novembre mil

2 Ms 8(18. Plus lard Fut remplacé par le P. Siméon, 30 octobre 1011. :i Ms 808, 0 novembre mil.

4 Bibliothèque de Saint-Omer. Ami Bcrt., Ms 80S, f 80.

5 GJ C , 16 décembre 1672.

préféreraient la pompe d'un culte qui séduirait leur imagination et leur permettrait de faire leur salut en goûtant de beaux spectacles, en jouissant de belles harmonies. De là, les fêtes instituées par la Compagnie qui contribuèrent à fortifier l'orthodoxie et aussi l'influence de la Société de Jésus.

L'amour de la religion, le désirde gagner les indulgences attachées à la chapelle de la Vierge ',1e dévouement pour un pape qui célébrait son jubilé - auraient-ils pu attirer chez les Pères telle aftluence que parfois il fallut aposter aux portes des gens pour inviter les hommes « à aller à la confesse et communion » dans la chapelle de sodalité 3 ? Etait-ce l'éloquence de Blazœus v, de Paul Boudot 5, du prélat de Saint-Berlin ou d'Oger, curé de Saint-Denis °, qui aurait suffi à faire déserter par les paysans les églises de leur village 7. Doit-on attribuer seulement au zèle religieux ou aux indulgences accordées par Paul V 8 le grand nombre des pénitents qui, à certaines fêtes, assiègent jusqu'à midi les dix-sept confessionnaux de la chapelle9? Pourquoi les communiants, abandonnant leurs paroisses, se pressent-ils par milliers10 chez les Jésuites; le pain des Anges y est-il plus efficace qu'ailleurs ? Pourquoi des prêtres y attendent-ils deux et trois heures u le moment d'y célébrer leurs messes; les autels de la Compagnie ont-ils des grâces particulières? Pourquoi, à certaines fêtes, « à peine peut-on entrer dans la chapelle et être en repos à ses oraisons '- » ? Chez tous, à la sincérité des sentiments catholiques se mêle la curiosité d'assister aux cérémonies dont les Jésuites possèdent seuls le secret. Heindricq en a gardé un souvenir vivant, et il conte à ses enfants toutes les splendeurs qu'il a contemplées chez les Pères ; les mélodies de l'orgue, des hautbois et des cornets d'Allemagne chantent encore dans ses oreilles, et ses yeux sont restés éblouis

* D., 21 novembre 1586.

2 D., 17e dimanche après la Pentecôte 1572. Jubilé d'intronisation de Grégoire XIII.

3 Ms 808, 4 mars 1612.

* Ms 808, 29 avril 1607.

5 M s 808, 21 lévrier 1621.

6 Ms 808, 14 août 1621.

7 Ms 808, Quinquagésime 1608

8 Ann. Bert., f" 13. G<* C , X, f" 3 : 6.

9 D., mars 1612.

10 D., en 1587,37.660 communions; prières des quarante heures, 1591, 42.000 communions ; mars 1612, 5 500 communions ; 21 février 1621, 8 000 communions ; 22 février 1626, 11.000 communions.

11 D., 12 mai 1624.

" Ms 808, 21 février 1621.

des quelques cent et vingt cierges ardents qui illuminent l'autel ' ; il décrit minutieusement les bouteilles pleines d'eau et les plats d'étain nouveau fort reluisant qui multiplient l'éclat des cierges ; il se souvient des devises2 qui charment les yeux en même temps qu'elles font réfléchir sur la destinée humaine ; il se rappelle les remontrances3 faites au-dessus des courtines proches l'autel par aucuns enfants chantant au milieu de leur action a Bienheureux, bienheureux seront ceux qui seront de Dieu fidèles serviteurs » ; il voit 4 encore a David après le péché commis avec Bethsabée et le prophète Nathan lui donnant réprimande » ; il entend la voix pitoyable du roi d'Israël parmi le Miserere à quatre chœurs5.

Frapper par la nouveauté des spectacles, des esprits dont ils connaissent la naïveté, exciter la curiosité par la diversité des décorations, telle fut la méthode constante des Jésuites pour peupler leur chapelle aux grandes fêles et pendant les prières des quarante heures °. Tantôt7 ce pour émouvoir tant plus le peuple à dévotion », les Pères font tendre « de baie noire toute leur église aussi bien les verrières que les parois, ne restant que bien peu de lumière par la fenestre au-dessus du dorsal, tandis que sur les sièges des pères confesseurs il y a à chacun une chandelle allumée et sur l'autel de 12 à 14 chandelles continuellement ardentes en sorte que les dites lumières rendent une clarté claire et obscure propre à esmouvoir la dévotion aux priants ». Tantôt l'église est toute tapissée et le ciel revêtu de toile blanche parsemée d'étoiles d'or clinquant s. Ou bien les frères ont dressé un immense conopée impérial ,J richement orné d'où pendent de longs rideaux relevés contre les parois du chœur ; des décorations en branches d'if, semées à profusion sur les tentures, donnent à l'ensemble l'aspect le

i Ms 808, 4 mars 1612.

2 Ms 808, jours gras 1009.

3 Ms 808, 21 février 1010 ; cf. on 1610, « l'histoire du mondain qui, la vie mondaine lui étant douce, meurt désespéré à Ions les diables o.

4 Ms 808 ; jours gras 1609. D., 1"' mars 1009, Ann. Bert., f- 15. G ' C, X, 3«, l» 24 : 6.

5 La musique religieuse sera toujours en grand holTÏTlHIf chez les Jésuites wallons. L'un de leurs excellents élèves Monsigny, préludera au collège à l'art qui devait faire sa gloire. L'histoire raconte que ses camarades (initiaient avec empressement les récréations pour savourer le délicieux plaisir de l'écouter.

G V. Lesenne. Chapelle du Lycée, p. 76 sq.

7 Ms 808, Prières pendant les jours gras 1008. D., lor mars 1609, mars 1612.

8 Ms 808, Quinquagésime 1611. cf. 1)., 1621, Ann. Bert., f" 60. 0 D., jours gras 1620.

plus riant ; ou bien l'église est tendue de & tapisseries de diverses histoires1 ». Les devises varient chaque année, appropriées à la décoration générale : « nous mourons tous *, hier à moi et ce aujourd'hui à toi ; nul ne sçait à quelle heure » fulgurant en lettres d'argent sur les longs rouleaux portés par des anges à l'effigie d'un mort debout sur un globe, et épouvantent les esprits mal à leur aise dans l'obscurité de la chapelle. « Venez, mangez3 mon pain et beuvez le vin que je vous ai versé, pain vif descendu du ciel, viande des anges, repas des âmes saintes » appellent à l'espérance les croyants égayés par la décoration champêtre de la nef. Même lorsque les malheurs des temps veulent que les choses se fassent parcimonieusement *, quelques vieilles planches recouvertes d'un papier que les Jésuites décorent eux-mêmes de sujets variés, excitent l'admiration générale, et chacun loue le goût et l'art qui ont heureusement compensé la richesse.

Ce même talent pour séduire la foule, les Pères le déploient dans ces processions qui, en certaines solennités, déroulent à travers la cité, le luxe de longues théories, devant lesquelles s'extasient ceux de la ville et ceux des lieux circonvoisins, accourus pour célébrer avec les Pères les saints Martyrs, Piecesse et Disole, saint Ignace de Loyola et saint François Xavier, saint François Borgia ou saint François Régis. Metteurs en scènes merveilleux, les Jésuites n'ont pas assez de leurs écoliers pour réciter des distiques, le jour du Saint Sacrement, au reposoir érigé devant les classes5, pour parcourir la ville sous de riches costumes et des armes brillantes, divisés en deux escadrons à cheval et trois compagnies composées des grammairiens et dessynfaxiens0 : pour peupler les chars luxueux traînés par de nombreux chevaux, et les échafauds tendus de rouge qu'ils érigent sur les places, pour escorter des reliques, pour accompagner la statue d'un saint patron, ils s'adressent à tous. A leur invitation, « les carreaux et pavements se parsèment de belle verdure, les maisons se tendent de belles tapisseries et de beaux tableaux " » ; « les pieuses personnes les fournissent de toutes choses nécessaires pour équiper les personnages du cortège; pères et mères requièrent bagues et joyaux 8, n'épargnant

1 Ms 808, 21 février 1G10.

- Ms 808, jours gras 1609.

3 D., jours gras 1620.

4 1)., 30 juin 1610, pour le jubilé séculaire de la Société.

6 D., 8 juin 1659.

7 Ms 808, 1618.

8Ms 808, 1622, 12 de juin.

leurs amis pour obtenir des seigneurs et dames des villages circonvoisins où ils savaient aucuns avoir ce qui leur était nécessité pour accoutrer garçons et fillettes d'étoffes brillantes. Les plaintes d'aucuns et murmures d'autres qui, comme Judas, disent à quoi bon faire tant de dépenses, qu'il vaudrait mieux que l'argent fût employé à sustenter tant de pauvres souffreteux qu'il y a dans la ville, n'arrêtent pas les Pères. » Femmes et filles dévotes font des couronnes et aident aux répétitions; il y a des couturiers députés pour faire « des hoquetons pendant jusqu'aux cuisses, des taillades faites de treillis de diverses couleurs, bordés d'or clinquant et papier de couleur rempli de paillettes » ; des cordonniers coupent des brodequins de cuir blanc, qui viennent jusqu'à mi-jambes; «. autres ont ordre de faire rondaces d'osier que l'on couvre de papier à la fantaisie des ouvriers ; autres des espées de bois que l'on décore arlistement ». Certains, pour être mieux accommodés demandent tout ou partie de leur costume à Lille. Le Magistrat, le plus souvent, promet son concours. Ce concours, comment le refuser? il est si adroitement demandé *. Le Père Crombecq veut intéresser le corps échevinal à sa fête. « Corne celte ville, dit-il en sa supplique du 10 avril au Magistrat, d'une grâce et bénédiction spéciale de Dieu emporte la réputation d'une particulière et prééminente dévotion qu'il se veut asseurer qu'ils ne voldront amoindrir pour faire moins qu'aullres villes ! » Aussi le Magistrat donne-t-il 150 florins 2 pour la translation des reliques des saints Martyrs; il permet aux garçons qui sont de la sodalité en l'église des Jésuites d'aller en armes et au son du tambour;3 pour la béatification de saint Ignace, il décide1 que la compagnie des bourgeois sera placée sur le grand marché, celle du Magistrat, sur le vieux marché, tous ayant des armes, et qu'à chacun sera délivré un quaterque de poudre pour tirer après que la procession sera rentrée.

Et le jour venu, tout célèbre dans la ville la gloire des saints et de la Compagnie. En 1618 5, le Père Crombecq, ayant obtenu du Pape Paul V les reliques et ossements des saints martyrs Disole et Recesse, les a fait amener en la ville et quand tous les préparatifs sont achevés, lorsque les sculpteurs ont terminé la fierté de bois doré, ornée de deux personnages fails d'albâtre fort enrichis de dorure, lorsque les deux anges

« A. M., D.M., 1(318, P, f» 147 sq.

3 A. M., DM., 1\ f« 149.

5 Ms 808, A. M., D.M., P, f" 117.

« qui tiennent en leurs mains le chef du saint pour le monstrer » ont été ciselés par les orfèvres, les reliques sont conduites en la ville d'Aire pour de là, les amener en triomphe dans la ville. Sur la roule, des cortèges se forment; chaque village veut prouver son amour pour la Société; Mr de Yierx prête son carrosse que convoient les jeunes gens et les canoniers d'Aire avec leurs armes; à Witque, pasteur, chapelains et paroissiens attendent le cortège que vient joindre Msc de Souastre accompagné de quelques 80 chevaux de noblesse et officiers de Saint-Omer. Blaringhem, Racquinghem, Wardrecque font aux saints un accueil enthousiaste; dans la cour du château d'Arqués sont rangés trois cents jeunes gens en armes1. Cependant « proche la porte du Brusle2, Messieurs du Magistrat vieil et nouveau avec leurs robes, tenant des ilambeaux en leurs mains sont attendants avec dix jurés et l'argentier ayant une hache de cire blanche; d'autre côté dans la rue du Brusle se tiennent les chanoines précédés par les Capucins et les Dominicains, tandis que devant le Ratel se massent les Cordeliers ». Les rues sont tellement remplies de peuple pour regarder passer le cortège qu'il n'est possible de les traverser; autres sont allés hors la porte en telle multitude que le chemin d'Arqués en est couvert. Et dans la maison de refuge Saint-Augustin, vingt-quatre pères Jésuites, revêtus de surplis attendent pour recevoir les saints dépôts qui arrivent vers les cinq heures et sont placés sur des civières tandis que les étudiants du collège entonnent une antienne. Le cortège s'organise : collégiens et bons enfants, Capucins, Cordeliers et Jacobins marchent devant les trois reliques qu'escortent Jésuites portant des flambeaux, chanoines et moines en chape. Pêlemêle derrière s'avancent les abbés de Saint-Berlin et de Clairmarais en mitre et crosse, l'abbé de Ruisseauville et autres ecclésiastiques suivis du gros bailli Mr de Souastre, de M<Jr de Wierx et autres gentilshommes et officiers de Leur Altesse. Dans la maison autrefois au sieur d'Esquerde, « quelque nombre de trompettes sonnent mélodieusement, et de même autres trompettes suivant le cortège leur répondent». Près de la cathédrale, des soldats et des jeunes gens forment la haie et

1 La correspondance du Magistrat nous dit comment ils avaient été recrutés : « Les jeunes gens à marier de la sodalité « soubs le tiltre de la Vierge mère purifiée » du collège avaient supplié les mayeurs et les échevins de leur donner un chef et capitaine sous lequel ils se rangeroient et de leur permettre de battre le tambour par les quarrefours de la ville affin de denoncher que tous jeunes gens à marier qui se voldront adjoindre, le faire ! » A. M., CM.

» Cf., A. M., R.G., f« 331.

devant le grand portail, l'enseigne de la compagnie de Mr de Souaslre est étendue sur le pavé pour faire passer dessus ceux qui portent les reliques que l'on dépose dans le chœur de l'église aux accents du Te Deum. Et le lendemain par le vieil marché, la grosse rue, les rues Sainte-Marguerite et du Blan Lion, l'église Saint-Bertin, la rue Saint-Bertin, sous des portiques faits de belles huisseries et ornés de devises latines, parmi les échafauds et les théâtres, le cortège somptueux, présentant aux yeux éblouis divers personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, salué devant la façade des Jésuites anglais par des violons, luths, lyres, épinettes et autres instruments, parvient dans la chapelle des Jésuites où est chantée en musique quelque antienne en l'honneur des saints1. Et le 14 mai au soir, un feu de joie est allumé par Mr de Souastre, grandbailli et Mr de la Bretagne, mayeur, qui offrent à la maison de ville un somptueux souper2.

Les Pères savent piquer la curiosité de tous par la variété des réjouissances. Pour solenniser3 le jour natal du Père Xavier, « environ les sept heures du soir, au coin de la rue du Poirier s'allume un bûcher de fagots et de trois tonnes vides de sercq tandis que dans la maison où demeurait Bonvoisin, sont joués hauthois, flûtes et cornets d'Allemagne et que du côté des Escoles, vers la place de l'Etat et dans le jardin du comte de Fruges, s'élèvent des tonnes vides de sercq auxquelles le feu a été mis ».

La béatification de saint Ignace et de saint François Xavier vaut aux bourgeois de nouvelles fêtes dont Heindricq l nous a conservé par le menu tout le détail. La ville se hérisse d'arcades, d'échafauds, de reposoirs, d'emblèmes, de chronographes, d'autels, de symboles et d'arcs de triomphe ; chapelle soutenue de quatre piliers et une couverture au-dessus, au milieu du vieil marché ; fontaine artificielle dans un buisson face la rue du Plomb, bocage rempli de buissons sur le cimetière Sainte-Marguerite, sans compter tabernacles sur la place de la Petite Pipette, devant le eollège et dans l'enclos des chanoines, devant la maison du Vinier du Chapitre, théâtres devant la façade des tilles anglaises, devant l'abreuvoir Saint- Bertin, tribunes pour y mettre chantres et joueurs d'instruments devant le cimetière Saint-Denis et dans le haut de la

1 V. Lesenne., Chapelle du Lycée, p. 82, sep, le récit détaillé de cette procession.

a Ms SOS, 2 décembre 1019.

4 Ms 808, 9 avril 1022. — V. Lesenne, Chapelle du Lycée, p. 88 sq.

rue, portiques faits de belles verdures dans la grosse Rue, en face de l'hôtellerie du Cygne. Oncques telle solennité ne s'est vue en la ville de Sâint-Omer : sur le passage de la procession que dominent deux hauts étendards, représentant en grand Ignace tenant un livre en main et Xavier contemplant le ciel, échafauds et théâtres se peuplent d'écoliers et de bons enfants; là, on admire saint Ignace encore soldat, rempli d'une fureur martiale, le javelot à la main ; ailleurs, revêtu d'un canevas, bourdon en main et calebasse à la ceinture, « il a geste et contenance comme une personne du tout dédié à Dieu » ; ici, c'est Xavier faisant parade de sa science, enseignant à ses auditeurs la philosophie, puis visitant les pauvres languereux de maladie en l'hôpital de Venise, par une charité vraiment chrétienne ; là, le législateur Moïse frappe le rocher de sa verge et l'eau en sort à flots ; ailleurs, le Pape au milieu de ses cardinaux, approuve l'institution des Jésuites. Chœurs des anges, escadrons d'écoliers accoutrés à la soldatesque, enfants d'Israël guidés par Moïse, se mêlent aux noirs Ethiopiens de la Guinée, aux Américains bazanés, couverts de plumes. Hercule et Orphée suivent sainte Claire, sainte Ursule et sainte Aldegonde. Et grâce aux grands soins des Pères, il n'y a aucun désordre ni confusion ; des hommes aux gages de la Société se tiennent le long des rues et, de leurs piques, empêchent de passer, tandis que s'avancent gravement M'Jr Paul Boudot et Messire Guillaume Lcemel, M1' de Souastre et le vicomte de Fruges, précédés des moines et chanoines1 et suivis de tous les échevins. Aussi, bourgeois de la ville, étrangers qui affluent de tous les lieux circonvoisins, ne savent qu'admirer davantage, de la pompe du cortège ou de l'esprit d'organisation de la Société. Et, après avoir vu s'illuminer la muraille de la nouvelle église du collège et tournoyer avec grande violence une roue pleine de poudre ; après avoir contemplé « le grand dragon fait de papiers de diverses couleurs, rempli de feux d'artifice qui firent de terribles tintamares ; vu plusieurs fusées et pétards qui s'élevaient en l'air jusqu'à ce qu'ils fussent consumés ; ayant ouï le lundi la messe chantée en pontificat parle Rôvérendissime evesque, et le mardi l'excellente comédie sur les Saints, jouée dans la salle au-dessus des écoles», chacun s'en retourne pénétré de respect pour ceux auxquels une ville entière obéit mieux qu'à son Magistrat, plein d'amour pour ceux qui dans ces réjouissances, ont fait aux pauvres de la cité de grandes aumônes et d'abondantes libéralités.

Chaque année ramène des fêtes; toutes les occasions sont

L L ' A-M-> D-M-> Q, f°s 41 cl 48.

bonnes aux Pères pour accroître dans la ville leur prestige sans cesse grandissant* en 1657 ' , à la demande du prince d'Autriche, leur église se décore d'emblèmes et d'un semis de fleurs ; leur autel se drape de tentures blanches et rouges pour solenniser l'Immaculée Conception. En 1670, au son des cloches de la cathédrale et de Saint-Berlin, parmi les estrades et les arcs de verdure élevés par les habitants, se déploient2 les cinq groupes du cortège qui figure « le triomphe sacré de saint François Borgia, duc de Candie, vice-roi de Catalogne, troisième général de la Compagnie de Jésus ». La béatification3 et la canonisation l de saint François Régis et de saint Dominique 5, la solennité de saint Louis de Gonzague et de saint Stanislas0 donnent lieu à de nouvelles fêtes. Et lorsque Louis XV désire remettre en vigueur la procession du vœu", ce sont les Jésuites qu'il charge de préparer et d'organiser la cérémonie et de montrer au peuple l'Ascension de la Vierge portée au ciel par des Anges, au milieu du roi, du dauphin et du cardinal Fleury. Nul en effet ne peut rivaliser avec eux pour frapper les imaginations et séduire les cœurs.

Aussi pouvaient-ils justement, lors du jubilé de leur institution 8, glorifier la Compagnie par des devises que nul ne trouva trop ambitieuses ; aussi pouvaient-ils rappeler comment « pueros catechisando, sacra ministrando,scholas habendo, libros edendo, missionesinstituendo », ils dominaient le monde entier * regiones septentrionales, méridionales, antipodes, orientales, occidentales », et particulièrement la ville de Saint-Omer dans laquelle ils avaient profondément enfoncé les racines vigoureuses de leurs sodalités. A l'origine, ces associations eurent un but pieux et seuls, les élèves du collège purent en faire partie. Telle est du moins l'idée que nous pouvons nous faire de cette organisation d'après un manuel de sodalité de la fin du xvr siècle '•' :

1 D., 29 juillet 1657.

2 A.M., D.M., Q, f» 130. De Laplane, Abbés de Saint-Berlin; programme imprimé à Saint-Omer chez Joachim Cartier, 1671, in 4°.

* D., 21 janvier 1758. A.M., D.M., 00, f° 151. Don de 100 livres. Le Magistrat y assiste en robe.

1 Turpin nous dit que les Jésuites fêtent saint Dominique comme l'un des leurs ; cavalcade, procession, déclamation des écoliers, ils ne négligent rien pour en accroître le culte. (Ms 782, p. 07.)

8 1)., 9 novembre 1727.

8 I).. juillet 1610, GJ C, X, 3, Ml. Ann. Bert, f« 253. Synopsis, p. 358.

9 Libellus sodalitatis, hocest chrislianarum institutionum libri quoique in gratiam sodalitatis 15. Yiiginis Mariae, auctore R. P. Francisco Costero, doclore theologo Socictatis Jesu, — Anlverpnc, ex olïicina Chi istophori Plantini, 15S7. V. préface,

imprimer si profondément dans l'âme des jeunes gens le respect de la religion qu'aucune passion, qu'aucun respect humain ne puisse leur faire renier leurs principes, même lorsqu'ils ne sont plus sous la surveillance directe de leurs maîtres, fut d'abord le but poursuivi dans l'établissement de ces associations, ce Par une sorte de sainte conjuration d les membres se liaient entre eux et s'engageaient à toujours respecter ce que les régents leur avaient appris à aimer. C'est ainsi qu'en 1582 ', on érigeait au collège une congrégation de la sainte Vierge poulies écoliers; le choix de la patronne n'était pas indifférent 2; c'était comme un défi porté aux menaces du protestantisme; c'était comme une réponse aux attaques que l'hérésie multipliait contre la Mère de Dieu.

Bientôt les écoliers comptent dans leur association des membres qu'ils n'y attendaient pas. Les Chartreux de Longuenesse 3 se font inscrire en corps dans la congrégation de la sainte Vierge. L'abbé de Saint-Bertin * vient au collège réciter à haute voix en public la formule de consécration. L'exemple venu de si haut, ne tarde pas à être suivi : membres du clergé 5, de la noblesse et du tiers sollicitent en foule l'honneur d'êtres comptés parmi les membres de la sodalité. L'évêque lui-même, veut manifester en quelle estime il tient celte association ; en 1593 G, Jacques II de Vernois assemble chez les Jésuites les chanoines les plus considérés du chapitre, il convoque l'abbé de Saint-Bertin et les plus notables habitants de la ville pour l'entendre réciter l'acte de consécration à la Vierge, et pour écouter le sermon qu'à cette occasion le chanoine Lucas, théologien fort érudit, donne en l'honneur de Marie. Bientôt 90 membres étrangers au collège fréquentent assidûment les assemblées hebdomadaires de la sodalité. Avec le nombre de ses adhérents, l'association voit s'accroître ses revenus. L'un 7 fait don d'une Pieta ou Notre-Dame des sept douleurs en albâtre d'un beau travail artistique ; les plus âgés des écoliers achètent des draperies pour recouvrir le tabernacle ; le neveu de Mr de la Torre à sa sortie de rhétorique envoie des tentures blanches et pourpres avec une chasuble rouge ; ses parents, les de Pardo, donnent une paire de burettes en argent. Déjà la popularité de la congréga-

1 D., 6 juillet.

s V. Libcllus sodalitalis, préface.

3 D., fin 1585.

* D., 21 novembre 1586.

6 D., 25 mars 1593.

tion de la sainte Vierge se répand dans la ville. M1' de Mouchy archidiacre de Rouen *, frère de Mr de Cavron vient faire aux sodalistes une exhortation qu'il termine par un hommage aux Jésuites; les écoliers anglais5 font célébrer une grand' messe dans la chapelle de sodalité ; c'est là que nobles et roturiers, clercs et laïcs viennent parfois prier pour la paix3. Le grand nombre de membres exigeait une salle assez vaste, et, lors de la construction du nouveau bâtiment des classes, on n'eut garde d'oublier les besoins de la congrégation: au premier étage, le long de la rue du Vieil Brusle, un local fut réservé aux réunions des sodalistes4; il devait subsister jusqu'au départ des Jésuites ; les dons des membres riches, la générosité des habitants devaient contribuer à orner cette chapelle dont nous avons conservé un plan et une description détaillée5. En gravissant l'étroit « escalier en limace » placé du côté nord, ou en montant les vingt-et-une marches de « l'escalier à repos qui développait ses cinq paliers dans une tourelle carrée tenant à la façade au midi » et avançant de quelques pieds sur la rue, on parvenait dans une vaste pièce longue de cent-dix-sept pieds neuf pouces, large de trente-deux pieds et demi et éclairé par vingtet-une croisées. C'était la chapelle de sodalité et en même temps, la salle « d'espcctaclcs » du collège. Pour répondre à ce double usage, la disposition en était assez particulière : à la scène de cinq toises deux pieds six pouces était adossé un autel ; trois tableaux peints sur bois, relevés et arrêtés par des fiches aux poutres du plafond, pouvaient se rabattre et dérober la vue du théâtre ; au centre, le mystère de l'Incarnation formait alors le rétable de l'autel; des deux côtés l'adoration des Mages et l'adoration des bergers achevaient de fermer la salle. A l'autre extrémité, trois tableaux semblablement disposés, Jésus portant sa croix, Jésus crucifié, Jésus au tombeau0, raccourcissaient la pièce et lui donnaient une décoration en rapport avec les pieuses cérémonies qui s'y déroulaient. Le jour de la Toussaint en effet, tous les élèves se rendaient dans cette salle qui, pour la circonstance était entièrement tendue de noir et éclairée

' D., 2 février 1594.

s I)., 3 février 1594.

* V. I)., 1590. — 2 février 1007. La sodalité cesse de se réunir dans le bâtiment des classes; elle lient ses assemblées dans la chapelle.

5 A.D., C, 138-208. Compte rendu de Roussel de la Tour, 21 août 1764. Inventaire des effets dans la salle de sodalité. A.N., M, 249.

i; A.N., M, 249; le tableau du milieu avait cinq pieds six pouces de largeur, et une toise trois pieds de hauteur; les deux autres n'avaient que deux toises de largeur.

par des lustres; ils y récitaient l'office des morts; autrefois même, des écoliers placés sur la scène derrière les tableaux figuraient les âmes souffrantes du Purgatoire et imploraient par leurs lamentations les prières des vivants, procédé qui aujourd'hui nous semble bien théâtral pour être admis dans une église. Les trumeaux des fenêtres, les murailles étaient luxueusement ornés de dix-huit tableaux de piété, dons de quelques membres de la sodalilé ' ; Nicolas et Gérard Desgardins avaient fait placer en 1050 2, l'image d'un jeune jésuite amené par un ange devant le saint Sacrement; à côté un saint Ignace présentait à la Vierge un jeune homme à genoux, (sans doute, en dépit de ses vêtements à l'antique, le donateur Christophe Hellemans3); les armoiries d'un autre tableau, un lion sablé sur fond d'or, indiquaient suffisamment le donateur d'une Vierge qui tenait une croix renversée4. D'autres « paysages », saint François Xavier, un jésuite au pied d'un ange qui lui donnait la communion, une Sainte Famille5, saint Paul, sainte Elisabeth, garnissaient les autres trumeaux. Une fuite en Egypte, une annonciation, une apparition de Jésus à Marie-Madeleine, complétaient l'ornementation de la salle. Enfin, deux niches" en menuiserie et sculpture, vides en 1763, contenaient des statues; l'une d'elles devait être celle de sainte Barbe, d'après l'inscription qui subsistait encore après le départ des Pères7. Deux bancs à dossiers, quarante autres bancs, trois caisses en forme d'armoires constituaient avec l'autel et le théâtre le mobilier de cette salle. Une inscription coupée8 par deux images de la Force et de la Tempérance indiquait avec les armoiries placées au-dessus de la scène, que le théâtre était dû à la munificence et à la libéralité du Magistrat de Saint-Omer. Au dessous, différentes petites armoires

1 D., décembre 1651, comte de Bassigny donne 50 écus d'or pour la décoration de la salle de sodalité. — A. M., D.M., GG, f° 241.— 1685, l'archidiacre du Chambge lègue 50 florins outre les 100 qu'il avait donnés.

2 Aloysio de Gonzaga casiœ juvenlulis patrono Nicolaus et Gerar Desgardins, LM, ponebant 1650.

3 Sancto Ignalio pke juventutis parenti Christophor Hellemans, LM, ponebat 1650.

4 Légende au bas : « te assumam et regnabis super omnia 3 : Reg. II.»

5 Légende : « pascilus inter lilia. Cant. : 2, 1619. »

6 L'une carrée avec deux volets fermant à clé. — Au-dessus: «parles comtes Deshornes ».

7 Sanctœ Barbre pro felici morte ponebat DHermannus Vehar 1652; armoiries très usées : fond d'or trois chevrons l'un sur l'autre de gueule, deux roses de même en ail en chef et une troisième dans l'extrémité. V. D., novembre 1652.

8 E. Dono et eX LIberaLitate senatVs Vrbls ereCtVM - chrono-

graphe qui indique la date, sans doute 1688.

tenantes à fer et à clous à la muraille, renfermaient sans doute l'argenterie et les ornements précieux qui avaient disparu au moment de l'inventaire.

C'est dans cette chapelle que se réunissaient successivement à diverses heures tous les dimanches de l'année, sauf le temps des vacances, les diverses sodalités ou congrégations. Très vite en effet, « pour le grand nombre des bourgeois tant jeunes que vieux étant de la sodalité en leur église, les Jésuites en avaient fait un partissement, instituant une sodalité pour les jeunes gens à marier depuis dix ans jusques au-dessus, et les gens mariés étaient demeurés à part1 ». Le soin de cette congrégation des jeunes mariés fut confié au Père Pierre Juin qui débuta avec trente membres2. Déjà pour les rhétoriciens, le Provincial avait établi une congrégation des saints Anges3 qui reçut quelques années plus tard ses lettres d'union à la Prima primaria de Rome4. Déjà « pour tant plus entlamber les Hautponnois à la dévotion5 », les Pères avaient institué une nouvelle sodalité de Flamands sous la direction d'un Jésuite flamand qui instruisait ceux des faubourgs le dimanche après-midi, entre trois et quatre heures; d'abord connue sous le nom de sodalité de la Conception, elle changea ce litre en celui de Nativité0. Les efforts constants des recteurs qui comprennent comme Martin Couvreur7, la puissance que de pareilles associations donnent à la Société de Jésus, multiplient les congrégations. Le duc de Bournonville s'enthousiasme si fort8 pour le projet de créer une association de saint François Xavier qu'il fait imprimer une plaquette dont il distribue deux mille exemplaires dans la ville et dans les environs. Les syntaxiens, jaloux de leurs camarades et sans doute poussés par leurs régents, fondent1' une congrégation de la Visitation de la Vierge ; en 1670 10, les Pères développent et fortifient l'association des Amours de Jésus que Clément X appelle congrégation du Saint Amour de Dieu ; deux éditions d'un manuel composé sur cette dévotion sont imprimés aux Irais du duc de Bournonville ; et tous les exemplaires ne tardent pas à être entre

1 H., Ms 808, jour de la Conception de Marie, 1012. — G*l C, 1013.

2 D., décembre 1012.

3 I)., 9 décembre 1008.

4 D., avril 1025.

■' Ms 808, 1012. — G'' C, 1013.

'• 1)., 19 lévrier 1039.

8 1)., fin 1008.

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