CHAPITRE V
Lettre de Jomard sollicitant, à roccasion de la collection Lamare-Picquot, l'exécution de l'ordonnance de 1828, en ce qui concerne l'ethnographie. — Constitution d'une Commission spéciale. — Objections de ChampoUion-Figeac, et réponse qui leur est faite. — Rapport de la Commission. — Calcul approximatif de l'espace et de la dépense nécessaires au dépôt ethnographique. — Note de Hipp. Royer-Collard. — Ajournement.
IN» XXVl
BIBLIOTHÈQUE DU ROI '
Paris, 14 août 1831.
A Monsieur le Ministre, secrétaire d'État au Département du Commerce et des Travaux publics.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de mettre sous vos yeux quelques réflexions très succinctes sur l'utilité d'une collection qui manque à la France et sur les moyens de la former. C'est une lacune qu'on est surpris de trouver encore dans la capitale de la civilisation : il sera g-lorieux pour vous de la remplir. Cette collection est une série d'objets qui intéressent ï Ethnographie.
L'opinion l'appelle; les sciences géographiques et historiques la réclament.
Tout récemment, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l'Institut de France vient de manifester son vœu à cet égard dans un rapport qui sera mis sous vos yeux par M. Lamare- Picquot, qui a eu occasion, dans son voyage aux Indes, de recueillir un grand nombre d'objets intéressans, venant des contrées de l'intérieur de l'Asie. J'ose appeler, Monsieur le comte, votre attention particulière sur ce rapport, en même tems que sur les réflexions que j'ai l'honneur de joindre à cette lettre.
1) Cette pièce et toutes celles qui suivent et (li)nt la provenance n'est pas ndiquée, constituent un fonds d'archives spécial, acluellement conservé au Ministère de l'Instruction publique.
Le principe de cette collection est posé dans une ordonnance royale, il n'est pas question d'une création nouvelle. Cette ordonnance^ en date du 30 mars 1828 S porte qu'au Département de Géographie de la Bibliothèque du Roi seront joints les objets provenant des voyages scientifiques, ordonnés par le Ministère de l'Intérieur. En exécution de cette mesure, les objets provenant de l'expédition d'Egypte ont été déposés avec les collections géographiques.
Les fragmeus qu'il s'agit de réunir sont principalement ceux qui peuvent jeter des lumières sur le degré de civilisation des peuplades et des tribus peu avancées dans l'échelle sociale, les produits de leurs arts encore imparfaits, les représentations propres à faire distinguer le caractère des races,, les outils, les instrumens et ustensiles, les vases, meubles et ornemens de l'économie domestique, et les symboles du culte et des superstitions.
La ville de Pétersbourg possède déjà un musée [ethnographique et d'autres villes de l'Europe en renferment de semblables ou d'analogues.
La Bibliothèque royale, qui est en réalité la réunion de cinq Musées difîérens, convient mieux que tout autre à cette destination.
Il n'y a pas de frais à faire pour ce local. Celui qui est affecté au Département de la Géographie suffit et convient parfaitement pour cet objet scientifique.
La garde et la conservation de ces objets n'entraîneront aucune dépense ; le conservateur actuel et l'employé qui le seconde suffiront à ce travail.
Beaucoup d'objets de la nature de ceux dont il s'agit appartiennent à l'État ; il suffit d'ordonner qu'ils soient réunis dans un môme local. Il en est qui sont dans les établissemens publics, d'autres dans les collections royales, d'autres dans les mains de voyageurs qui ne demanderont pas mieux que de les déposer dans un établissement public, avec les noms des donateurs.
Ce n'est que par leur réunion et leur rapprochement que ces objets peuvent avoir de l'utilité et répandre l'instruction.
1) Voyez plus haut pièce n" XIV.
DU MUSÉE d'ethnographie 465
1» Le Musée d'Histoire naturelle * possède un certain nombre de frag-mens qui ne se lient point avec le tableau des productions naturelles. Les voyageurs les y ont placés, faute d'un local spécial affecté à cette destination. L'administration du Musée est toute disposée à les remettre pour cet usage. Il est d'autres Etablissemens publics qui peuvent suivre cet exemple ^
2° Il existe à Alger des objets curieux en ce genre. Il suffirait que le Ministre de la guerre écrivît au commandant en chef pour qu'on les conserve, qu'on les réunisse et qu'on les envoie à Paris : ils appartiennent aux tribus berbères et aux peuplades de l'Atlas. Déjà l'attention du Ministère a été appelée sur cette localité ^
3° J'offre moi-même de céder les objets que j'ai rapportés de mes voyages. Il me sera facile, par mes relations en Egypte, de me procurer des objets curieux venant de TEtbiopie intérieure. J'en puis dire autant du Sénégal et de plusieurs contrées de l'Afrique centrale.
4° Plusieurs produits de l'industrie des Mexicains et des indigènes de l'Amérique centrale* se trouvent, en ce moment, réunis dans la capitale ; il est très facile de se les procurer. On y trouve des fragmens d'un grand intérêt pour l'histoire des rites et usages des aborigènes et même pour les rapprochemens à faire avec l'ancien monde. Je connais à Paris deux collections de cette espèce, dont l'une sera peut-être offerte au gouvernement.
5" La collection que M. Lamare-Picquot a rapportée de l'Inde et du Cap de Bonne-Espérance, ombrasse une très grande variété d'objets en tout genre, relatifs aux mœurs, aux coutumes, à l'économie domestique et aux arts. On y trouve beaucoup de
1) Voyez plus loin pièces nos XLVI et suiv.
2) L'auteur vise les colkctions que conservent encore la Bibliothèque Sainte- Geneviève et quelques autres établissements de Paris. (E. H.)
3) Une partie de ces objets algériens sont devenus, je l'ai déjà dit, la propriété du Musée d'Artillerie, d'autres sont allés au Musée de Marine, au Louvre.
4) Jomard fait allusion encore une fois ici aux collections d'antiquités mexicaines de Latour-Allard et Franck, acquises ensuite par le Louvre, à celle de Baradère, et à une petite série de Colombie, passées plus tard avec ses propres collections au musée Berthoud, à Douai. (E. H.)
figures en relief qui représentent les différentes castes et les diverses professions des indigènes et qui sont travaillées dans le pays même, avec un certain art : elles peuvent contribuer à éclaircir l'ethnographie. Le voyageur est très disposé à céder au gouvernement sa collection, sur laquelle l'Académie a exprimé une opinion très favorable. Il importe de ne pas laisser échapper une occasion si avantageuse de réparer toutes les pertes que nous avons faites en ce genre.
Cet objet, Monsieur le comte, n'est pas indigne de votre sollicitude et je l'invoque avec confiance, persuadé que vous reconnaîtrez l'utilité d'une collection semblable. C'est une affaire qui intéresse l'honneur national et il ne faut pas qu'on accuse la France de négliger aucune des gloires scientifiques. J'ai regardé comme un de mes devoirs, Monsieur le comte, d'appeler votre attention sur une vue nouvelle qui me paraît se rattacher essentiellement à l'histoire des découvertes et à la principale collection géographique dépendant du Ministère.
Agréez, Monsieur le comte, l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être
Vo^re très humble et très obéissant serviteur.
JOMARD, membre de Tlnstitut *.
1) En marge de la pièce le Ministre écrit : « M. Royer-Collard, conférer. » — « J'ai parlé à M. Cuvier des objets qui se trouvent au Jardin des plantes et qui pourraient trouver place dans un musée ethnographique, il ne demande, pas mieux de les céder. — Mais on avait commencé une collection ethnographique au Louvre sous le nom de Musée Dauphin. — • Il faudrait me proposer la nomination d'une commission pour examiner la proposition de Jomard et les moyens d'exécution. — Consulter M. Cuvier sur la composition de la commission. — Il y faudrait M. Cuvier, M. Kératry, quelqu'un de la Bibliothèque royale, M. Jomard, etc. — Quant à la collection Lamarre, il propose de la donner gratuitement, mais il voudrait être renvoyé comme voyageur du Musée dans l'Hindoustan, cela me paraît difficile. » Je n'ai pas retrouvé la demande à laquelle se rapporte cette dernière note, (E. H.)