N-XLIV
Monsieur le Ministre, Qu'il me soit permis d'appeler de nouveau votre attention sur une question scientifique qui, par sa nature, semble mériter une part dans la sollicitude que réclament les affaires d'intérêt général. Il s'agit de la continuation et de l'achèvement d'une colleclion commencée à la Bibliothèque Royale depuis très longtemps, c'est-à-dire de la réunion des objets matériels, rapportés des voyages lointains, ouvrages d'une industrie, d'une civilisation naissante et autres que les antiquités et les collections d'histoire naturelle. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui rollpction ethnographique. Ces objets sont ceux qui font connaître les usages, les rites et l'industrie des peuples encore plus avancés : ils sont toujours distincts des produits des trois règnes, comme ils se
1) L'auteur de cette lettre, mort quatre ans plus tard à Paris, à l'âge de quarante-deux ans, était député depuis 1830. Il est surtout connu pour sa célèbre Complainte sur le droit d'aînesse, et pour la part qu'il a pris à l'Histoire de la Révolution française, dont il a signé les premiers volumes avec Tiiiers. (E. H.)
2) Cette pièce n'est pas datée. Elle doit être du commencement de 1833.
distinguent des fragmcus antiques ou des monumens des anciens peuples. J'ose me féliciter d'avoir été, un des premiers en France, à mettre hors de doute l'utilité et même la nécessité qu'il y a de former une telle collection. L'incurie était telle, à cet égard, il y a peu d'années encore, qu'on laissait perdre ou exporter les collections les plus précieuses, les plus propres àjeter des lumières sur l'histoire, les mœurs et les usages des peuples. L'on n'envisageait ici tous ces objets que sous l'aspect d'une curiosité frivole et stérile, tandis que les établissemens des sciences formés à l'étranger s'enrichissaient journellement de ce que nous avions dédaigné. Les préventions se sont enfin dissipées ; les savans ont porté leurs regards sur cette question et l'autorité, à son tour, paraît disposée à consacrer quelques ressources pour enrichir d'objets de cette nature nos collections scientifiques. J'ai eu le bonheur de concourir à ce résultat par une correspondance suivie depuis quinze ans, par des rapports adressés en plusieurs occasions au gouvernement, et plus récemment par une publication spéciale *.
C'est après avoir pris, il y a deux ans, une lecture attentive d'une nouvelle proposition, par moi faite à M. le ministre des Travaux publics, alors chargé de la direction des sciences et des lettres, qu'il résolut de former une commission savante pour l'examen de la question. Le baron Cuvier était un de ceux à qui j'avais communiqué le plan, avec persévérance, pendant plusieurs années; le ministre le chargea de présider la Commission. C'est ce savant, à jamais regrettable, qui a pris le plus de part aux réunions et aux investigations de la Commission. Elle est venue s'assurer, à la Bibliothèque royale, de la possibilité d'exécuter l'ordonnance de mars 1828, qui prescrit de former une collection semblable dans cet établissement public, et d'y recevoir les objets provenant des voyages scientifiques. Le résultat des nombreuses réunions de la Commission ethnographique a été un rapport lumineux de MM. Cuvier et Ahel Rémusat, suivi d'une proposition expresse, qui aurait sans doute été prise immédiate-
1) C'est la brochure de 1831, dont on a lu des extraits plus haut (E. H.).
inent en considération par le ministère, sans l'invasion subite de l'épidémie qui a ravagé la capitale. Les événemens qui ont suivi le rétablissement de la santé publique ont fait encore ajourner cette affaire.
Aujourd'hui que les esprits se portent avec une nouvelle ardeur vers tout ce qui touche à l'utilité publique, et que, d'un autre côté, le possesseur de la collection principale^ qui avait fixé les yeux de la Commission, M. Lamare-Picquot, semblerait un peu fatigué d'attendre une décision définitive, c'est une sorte de devoir pour celui qui avait été placé par l'ordonnance à la tète de cette création, de solliciter une mesure qui appelle tous les vœux.
Les conclusions de la Commission, adoptées par le gouvernement, n'entraîneraient aucun autre sacrifice que des frais utiles et productifs, c'est-à-dire la dépense matérielle d'acquisition, sans aucune nouvelle charge quelconque en dépenses personnelles^ source constante d'abus, qui font abandonner les entreprises les plus avantageuses pour la prospérité publique.
Je suis avec respect^
Monsieur le ministre, Votre très humble et très obéissant serviteur,
JOMARD
Membre de l'Institut.
P. -S. — Je renouvelle au besoin, Monsieur le ministre, l'offre déjà faite de ma collection ethnographique, pour être jointe au noyau existant dans notre grande Bibliothèque royale, au moment où l'on réaliserait le vœu de l'ordonnance.