CHAPITRE IV
Mort de Barthélémy. — Son œuvre eet abandonnée. — Création d'un dépôt de géographie à la Bibliothèque. — Iffortt de Jomard en faveur d'un musée géoethnographique. —Débats du Musée de Marine. — Lamare-Picquot et ses ool. lections. — Constitution d'une commission qui propose la fondation d*un établissement spécial à la Bibliothèque. — Revendications de la Marine. —Le Conservatoire de la Bibliothèque repousse les conclusions de la commission du Musée d'Ethnographie. — Création d'une section ethnographique au Musée de Marine.
André Barthélémy de Courçay avait à peine terminé la mise en place des collections du Cabinet réorganisé par ses soins, qu'il succombait, frappé d'une attaque d'apoplexie au milieu des trésors si péniblement rassemblés (9 brumaire an VIII, 31 octobre 1799) 1 . Celte mort subite arrêta tout net le développement de l'entreprise scientifique à laquelle le persévérant conservateur consacrait le reste de ses forces, et la collection à la fois ethnographique et archéologique, dont il avait entrevu la haute portée scientifique, fut bien vite oubliée malgré sa réelle valeur. On l'ignorait si bien déjà, dans les hautes sphères administratives, que, lorsque l'intervention de sir J é Banks eut fait rendre à la France les caisses de Labillardière* aucun des objets qu'elles contenaient ne vint au Musée des Antiques 3 . Et quand, plusieurs années après, les navires de Baudin rentrèrent à Cherbourg avec les immenses
1) Voy. dans le Magasin encyclopédique (V e année, 1799, t. IV, p. 213-214) la notice nécrologique que son collègue et ami, A.-L. Millin, lui a consacrée.
2) M. le docteur Bonnet a retrouvé tout un dossier de pièces manuscrites relatives à cette restitution. Il est question de a beaucoup d'objets à l'usage des habitants des mers du Sud » dans l'inventaire général envoyé par Labillardière à Charretié « commissaire du Directoire exécutif pour le cartel d'échange des prisonniers français ».
3) Ces objets ont passé entre les mains de B. Delessert, acquéreur de l'herbier de Labillardière. Il les a légués à la ville du Havre, où ils ornent aujourd'hui l'escalier et les vestibules de la Bibliothèque. Je les y ai reconnus, grâce à certaines provenances toutes spéciales. Le Musée de Marine du Louvre possède un seul objet de Labillardière ; c'est un sac en ficus de la Nouvelle-Hollande.
collections formées par Péron, Lesueur et leurs compagnons d'étude, les pièces, si particulièrement intéressantes, recueillies par nos voyageurs en Australie, à Van Diémen, etc., furent déposées à la M al mai son 1 .
L'expédition d'Egypte ne procura que quelques instruments de musique 2 ; le voyage de Cailliaud ajouta, il est vrai, un petit nombre de pièces variées des tribus de Nubie et de Sennaar'. Puis les choses restèrent en l'état à la Bibliothèque, jusque vers la (in de la Restauration.
C'est en 1828 seulement que la création, au profit d'Ëdme Jomard* d'une conservation de dépôt de géographie , comprenant, entre autres les objets et instruments divers produits par les voyages scientifiques 1 , vint remettre à Tordre du jour les idées qu'avait préconisées André Barthélémy.
1) Je ne connais qu'une seule chose de la collection ethnographique de Péron et Lesueur, qui ait été sauvée. C'est une flûte en bambou, que j'ai vue au Havre entre les mains de M. Berryer, beau-neveu de Lesueur; elle a dû être offerte depuis lors au Musée d'Histoire naturelle de la ville. Toutes les autres pièces et notamment celles qui sont figurées dans les planches XIII et XXII de V Atlas historique du Voyage aux Terres Australes ont disparu, probablement en 1814. C'est une perte irréparable pour nos études : la collection Péron et Lesueur était, en effet, la seule qui pût donner une idée juste de l'ethnographie des Tasmaniens aujourd'hui complètement détruits.
2) On verra plus loin (Documents, pièce n° LXVIII) que c'est la vue d'un de ces instruments qui détermina la vocation ethnographique de Jomard, dont il sera beaucoup question dans la suite de ce travail. C'était la lyre des Nubiens « la môme qu'on a découvert depuis lors dans la Haute-Ethiopie, la lyre à cinq cordes» dont le corps sonore est la carapace d'une tortue. « Voilà donc, me disais-je, la lyre de Mercure, retrouvée bien loin du théâtre de la mythologie grecque. Je commençai dès lors une collection, dont je sentais l'utilité pour l'étude de l'homme et de ses diverses races »
3) Les objets de la collection Cailliaud sont figurés sur les planches LVI et L VII du t. Il de Y Atlas du Voyage à Méroé, au fleuve Blanc au delà de Fazogl> etc. Paris, 1823, in-fol.
Les armes sont allées depuis au Musée d'Artillerie, presque toutes les autres pièces sont au Musée du Trocadéro.
4) Edme-François Jomard, né à Versailles le 17 novembre 1779, ingénieur géographe de l'expédition d'Egypte, plus tard commissaire du gouvernement pour la publication du grand ouvrage sur cette contrée, et membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres de l'Institut de France.
5) Voy. Documents, pièce n° XIV.
DU MITSÉE D*KTFfNOGRAPniE 39
Dès 1818, Jomard, chargé, par une Commission de l'Institut, d'un rapport au Ministre de l'Intérieur sur une collection faite au Caire par un consul de France, M. Thédenat du Vent, avait proposé de former, à l'aide des séries d'objets divers d'Egypte, de Nubie et d'Abyssinie, envoyées avec les antiquités, et les pièces d'histoire naturelle, le noyau d'une collection spéciale, consacrée à cette troisième espèce d'objets rapportés des voyages lointains 1 .
C'était méconnaître les efforts de Barthélémy, dont la collection était pourtant toujours à la Bibliothèque royale, mais c'était en même temps proclamer solennellement, devant le premier corps savant de France, l'utilité de sa tentative oubliée. Se mêlaitil dès lors, au zèle scientifique de Jomard, des préoccupations personnelles? songeait-il, à ce moment, qu'il pourrait devenir le conservateur de l'établissement dont il provoquait la création? Quoiqu'il en soit, le projet échoua, le cabinet Thédenat fut vendu aux enchères et dispersé*.
A peine Jomard a-t-il reçu de Dacier, le 3 avril 1828, son investiture de conservateur à la Bibliothèque du Roi, qu'il va s'efforcer d'attirer dans la sphère de son action administrative le Musée ethnographique dont l'Institut avait approuvé dix ans plus tôt la fondation.
\) Le rapport de Jomard sur la collection Thédenat du Vent ne s'est retrouvé ni à l'Institut ni aux Archives nationales. 11 n'en existe qu'un résumé, publié par Jomard lui-même dans le Bulletin de la Société de géographie pour 1836.
On y lit (page 93) que« le consul au Caire, M. Thédenat du Vent, ayant envoyé, en 1818, une collection assez considérable, une Commission de l'Institut fut chargée par le Ministre de l'Intérieur de lui faire un rapport sur le projet d'acquisition : M. Georges Cuvier était l'un de ses membres, M. Jomard en fut le rapporteur. La Commission conclut à ce que les objets d'antiquité fussent achetés pour le Cabinet des Antiques, et les pièces d'histoire naturelle pour le Muséum du Jardin du Roi ; quant aux objets divers, venant de l'intérieur de l'Egypte, de la Nubie et de l'Abyssinie, savoir : les instruments, les outils, les armes, les armures, les vêtements, les ustensiles, les vases et objets domestiques, aucun établissement n'existant pour les recueillir, la Commission, sur la proposition de son rapporteur, émit le vœu qu'on en formât le noyau d'une collection spéciale, consacrée à cette troisième espèce d'objets rapportés des voyages lointains. Le rapport en fait voir l'utilité scientifique et toute l'importance ».
2) M. l'abbé Thédenat, neveu du consul du Caire, a bien voulu me communiquer le catalogue de cette vente qui ne comprend que des objets d'archéologie.
Les termes de l'ordonnance prêtent à des ambiguïtés qui peuvent servir les desseins du nouveau conservateur, et il ne se fait pas faute d'en tirer parti au profit de ses projets. Dès le 16 mai 1828, il insère au Moniteur un article où il montre, entre autres choses, que rassembler dans le dépôt de géographie de la Bibliothèque « les collections d'instruments, d'armes et de costumes propres à donner une idée des mœurs et des usages ou du degré de civilisation des peuples, serait ajouter un nouveau degré d'intérêt à l'établissement »\ Et le 15 janvier 1830 il entreprend, auprès des pouvoirs publics, une campagne en faveur de ses idées qui va durer trente-deux années et ne se terminera qu'avec sa mort*.
Ce qu'il veut, ce qu'il sollicite avec une persévérance véritablement remarquable, ce n'est pas tant la création u'une institution quelconque, où la science qu'il aime serait largement pourvue, que la constitution, sous son autorité directe, dans l'établissement où il a déjà des fonctions, d'un cabinet spécial, plus ou moins restreint, dont il pourra régler les destinées suivant ses convenances personnelles. Les questions d'argent sont d'ailleurs toutes secondaires à ses yeux; nous le verrons même plus tard acquérir de ses deniers des collections assez coûteuses, destinées à favoriser l'établissement nouveau, s'il est établi conformément à ses vues. Mais pour bénéficier des largesses de Jomard, le Musée devra être rattaché au dépôt de géographie dont il a la garde : toute autre entreprise, si bien engagée qu'elle puisse être, sera forcément condamnée, sans être même examinée.
Ainsi, tandis que Jomard cherche à intéresser à son ébauche de Musée géo-ethnographique (le néologisme est de lui), quelques correspondants étrangers et français*, le Ministère de la Marine, qui s'est lentement enrichi d'un certain nombre d'objets rapportés des contrées lointaines par ses voyageurs, songe à utiliser des matériaux précieux pour l'étude des civilisations primitives. Loin de venir en aide à une tentative qui offre certaines chances de succès et peut servir efficacement les intérêts de la science, Jomard
1) Voy. Documents, pièce n° XVI.
2) Voy. Documents, pièce n° XV II F, etc.
3) Voy. Documente, pièces n" XVIII à XX.
paraîtra l'ignorer*, et il faudra que le baron de Férussac lui rappelle, non sans quelque amertume*, dans une petite brochure imprimée tout exprès, l'histoire de la fondation du Musée Dauphin et de ses premiers accroissements.
C'est le ^ 5 janvier 1828, que le Moniteur universel avait fait connaître la décision prise par le Roi de créer dans le palais du Louvre un Musée naval qui « porterait le nom de son auguste fils, M. le Dauphin, amiral de France ». Le projet, présenté par M. de Chabrol, ministre de la Marine, sur la proposition du ministre de la Maison du Roi, le duc de Doudeauville, comprenait tout à la fois un Musée de Marine et un Musée d'Ethnographie. C'était Férussac qui avait eu l'honneur de proposer cette dernière créalion et avait rédigé à la demande du vicomte de Larochefoucauld le projet de rapport spécial 5 adressé à Charles X. Il était donc mieux placé que personne, pour esquisser les débuts du jeune Musée, qui lui devait en partie l'existence.
Son petit mémoire nous apprend que par les ordres de MM. de Doudeauville et de Larochefoucauld, « une foule d'objets précieux » étaient dès lors réunis au Louvre, « place naturelle de cet établissement », et mis provisoirement sous la direction de M. Zédé; que des instructions avaient été données à divers voyageurs, et en particulier, à Dumont d'Urville et à d'Orbigny lors de leur départ de France; que des achats avaient été faits à plusieurs reprises pour le nouvel établissement; enfin que certaines collections privées, celle de l'auteur en particulier, avaient été généreusement offertes.
L'examen des registres du temps*, conservés au Musée de Marine actuel, permet de préciser les faits indiqués un peu vaguement par Férussac. Les objets envoyés par la Maison du Roi sont au nombre de plus de cent vingt, et ont fait partie en majorité
1) Voy. Documents, pièce n° XXIV.
2) Voy. Documents, pièce n° XXV.
3) Voy. Documents, pièce n° XXV in fine.
4) Je dois à M. l'amiral Paris, conservateur actuel du Musée de marine, la communication de ces documents si intéressants pour l'histoire des études ethnographiques en France.
42 LFS ORIGINES
du célèbre cabinet Denon; les autres, généralement océaniens, viennent de YUranie ou de la Coquille. Le port de Rochefort a livré 71 pièces, les unes ayant pour la marine une utilité pratique, cordages d'abaca ou de bambou, fibres d'ananas du Loango et de pitte de l'Amérique du Sud; les autres d'intérêt exclusivement ethnographique, vases à maté dix Chili, pipes du Sénégal, parasols du Malabar ou de la Chine, écrans de l'Inde, raquettes du Canada, etc.
L'École de santé de Brest, la Direction des colonies, etc., sont représentées par d'autres collections encore, au milieu desquelles on remarque principalement une série sénégambienne de 210 pièces au moins.
Le dessinateur Dubois a acquis de plusieurs côtés et notamment à la vente d'Hauterive des pièces rares des Marquises, de Kodiak, etc. Férussac a déposé 21 objets curieux, de Oualan et de Waigiou, de Taïti et de la Nouvelle-Zélande, qu'il tenait de Freycinet et de Duperrey. Dillon a remis une cinquantaine d'objets recueillis pendant qu'il cherchait les traces de Lapérouse. Enfin les officiers et médecins, ingénieurs et commissaires de la marine royale auxquels on avait fait appel, ont répondu par l'envoi de nombreuses pièces isolées, dont quelques unes possèdent un fort grand prix, comme le casque hawaiien en plumes rouges et jaunes donné par Le Goaran, ou le magnifique costume sioux offert par Zédé.
Tout cela est encore fort en désordre, mais constitue cependant un premier fonds très respectable, que le retour de Dumont d'Urville (25 mars 1829) va bien enrichir. L'illustre navigateur rapporte en effet au Musée Dauphin plus de deux cents objets choisis entre les plus intéressants de l'Océanie, et en particulier des terres des Papous et des îles Viti, de la Nouvelle-Zélande et de l'archipel Tonga, enfin de ce groupe de Vanikoro, où il vient de relever les épaves des deux navires de Lapérouse . Les collaborateurs de Dumont d'Urville, Gaimard et Sainson entre autres, suivent l'exemple de leur chef. Puis ce sont des officiers de vaisseau, Billard, Cosmao, Dubouzet, des médecins de marine, tels que Busseuil, Tisserand, etc., des commis même, comme Requin, qui offrent leurs trouvailles.
du musée d'ethnographie #3
Et c'est tout ce mouvement, si intéressant, que Jomard affecte d'ignorer et dissimule, autant qu'il peut, aux yeux du ministre qu'il harcèle de ses réclamations, auxyeuxdes hommes de science, naturalistes, philologues, etc., dont il cherche à s'assurer le bienveillant concours 1 .
Au lieu de s'appuyer surl'administration de la marine etdes colonies, et de s'entendre avec les navigateurs ou les fonctionnaires envoyés au loin par l'État, il va tenter de contrecarrer des efforts qui s'exercent en dehors de son action personnelle*.
L'exposition de la collection Lamare-Picquot, et les propositions d'achat adressées au gouvernement par ce laborieux voyageur viennent fournir une occasion d'entretenir de nouveau le ministre de l'ordonnance de 1828 et de tout ce que Jomard prétend tirer de ce texte indécis.
Lamare-Picquot est un voyageur naturaliste qui, à deux reprises, a dirigé ses explorations vers l'Hindoustan. Au cours de son premier voyage (1821-1823), il s'est presque exclusivement occupé de recueillir des échantillons d'histoire naturelle, mais pendant le séjour prolongé qu'il vient de faire de 1826 à 1829 à Calcutta et à Chandernagor, à Ghazipour, Culna, etc., il a rassemblé de nombreux monuments des cultes brahmanique et bouddhique, des quantités d'objets de toute espèce, produits de l'industrie du Bengale et du Coromandel. des séries de figurines de Krishnagar représentant les types et les attitudes, les costumes et certains traits de mœurs des différentes castes de l'Inde, etc. Bref, c'est une collection, comme la France n'on possède point encore, et son possesseur est tout prêt à la céder au gouvernement, sous certaines conditions qui restent à débattre.
1) Je n'avais pas été frappé tout d'abord, comme je le suis maintenant, de l'esprit de système qui domina toute l'entreprise dont je retrace l'histoire. On constatera très aisément en lisant les pièces publiées in extenso sousles n°* XXIV, XXVI, etc., l'omission constanteet voulue du Musée naval et la perpétuelle préoccupation de ne rien chercher autre chose que la concentration de tout le reste des collections de l'État à la Bibliothèque. L'auteur diminue peu à peu ses prétentions, il consent à toute une série d'amoindrissements successifs de l'œuvre qu'il a méditée, pourvu que le peu qui en reste se développe rue Vivienne.
2) Voy. Documents, pièces n°» XXIV, XXVI, elc.