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MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS

Paris, 28 octobre 1878.

RAPPORT (lu dans la séance du 30 octobre 1878), fait au nom de la sous-commission de t appropriation d'un local pour le Musée ethnographique, à la commission du Muséum ethnographique, instituée par arrêté ministériel en date du 19 octobre

Messieurs,

Vous avez bien voulu nous charger d'étudier la question d'appropriation d'un local à rétablissement d'un Musée ethnographique à Paris.

Depuis longtemps le monde savant, en Europe, s'étonnait, non sans motifs, de ne point trouver à Paris un musée ethnographique, tandis que la plupart des capitales et certaines villes de second ordre offraient à l'étude, des collections de cette nature, ayant une importance considérable.

Et cependant, les éléments ne nous font pas défaut. Sans parler du grand nombre d'objets qui sont dispersés dans nos collections d'art, d'archéologie, d'histoire naturelle et dans nos bibliolhè-

ques publiques, les magasins de l'Etat contiennent quantité de documents propres à composer un musée ethnographique.

L'exposition provisoire des Missions scientifiques installée au palais des Champs-Elysées, l'hiver dernier, a été, pour le public, une révélation. L'ethnographie se dévoilait, pour ainsi dire, aux yeux de ce public parisien, avide d'apprendre et accessible à toutes connaissances nouvelles.

Notre sous-commission n'a pas à définir l'ethnographie et à signaler l'importance des études qui s'y rattachent au point de vue géographique, historique, archéologique, etc. ; son rôle doit se bornera vous indiquer les locaux ou le local qui s'approprierait le mieux à l'installation et au classement d'un musée ethnographique; mais il était difficile à notre sous-commission d'étudier cette partie de la question et de vous apporter des conclusions motivées avant de s'être rendu compte du programme imposé, c'est-à-dire du mode de classement le plus convenable, le plus propre à faciliter les recherches, puisque la nature de ce classement doit, jusqu'à un certain point, commander la disposition des locaux.

Il faut bien reconnaître que la majeure partie des collections composant nos musées sont disposées dans des locaux peu propres à en recevoir et, par conséquent, peu favorables aux études sérieuses.

L'idée du classement méthodique des objets composant un musée est une idée toute moderne, qui se rattache à une série de connaissances très récentes, car il n'y a guère longtemps que les musées étaient considérés comme des locaux ouverts à quelques dilettanti, aux curieux ou même aux oisifs.

Evidemment, on n'admettait qu'au Louvre, par exemple, un chef-d'œuvre de l'antiquité; les toiles des grands maîtres devaient servir d'exemples aux artistes, mais dans le classement de ces marbres ou de ces tableaux, n'intervenaient ni la méthode critique, ni la connaissance historique.

Cela, peut-être, n'avait pas un grand inconvénient lorsqu'il s'agissait d'œuvres qui, par elles-mêmes, ont une valeur telle que toute comparaison est superflue. La Vénus de Milo, un Raphaël,

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un Titien s'imposent à l'admiration, fournissent un enseignement d'une qualité intrinsèque, peut-on dire, plus que suffisante pour qui veut examiner attentivement et étudier ces œuvres dues à la plus haute expression du génie humain.

Pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des objets réunis dans un musée, il n'en est pas ainsi ; leur valeur est relative ; ce sont des éléments d'un ensemble qui, pour être de quelque profit au public studieux, doivent être classés suivant un certain ordre logique.

Tel objet qui, par lui-même, ne présente qu'un intérêt médiocre soit comme conception, soit comme exécution et qui n'offre à l'esprit aucun repère utile, prend une valeur considérable s'il est classé de telle sorte qu'on puisse connaître le milieu dans lequel il s'est produit, ce qui l'a précédé, ce qui Ta suivi ; alors, il devient un jalon du travail humain et ainsi l'occasion d'un enseignement éminemment fructueux.

Or, il est évident qu'un musée ethnographique se compose en très grande partie de ces objets dont l'intérêt est purement relatif, qui n'acquièrent de valeur que par la comparaison , et c'est à cela qu'il convient d'attribuer chez nous, jusqu'à présent, l'oubli dans lequel ces sortes de collections ont été laissées.

On n'a considéré ces collections que comme des amoncellements d'objets étrangers, parfois grotesques, rarement pourvus de beauté, sortes de produits du hasard ou d'une fantaisie barbare. Et cependant, lorsque, l'hiver dernier, les apports des Missions scientifiques ont été exposés au palais des Champs- Elysées suivant une apparence de classement, on a pu voir combien le public se prenait de goût sérieux pour les études ethnographiques et comme il allait au devant des quelques explications qui pouvaient lui être données.

Nous avons été témoins des mêmes dispositions manifestées par ce public, lorsqu'à été ouverte l'Exposition anthropologique, moins attrayante que ne peut l'être une exhibition ethnographique. Reléguée dans un coin des terrains du Trocadéro, cette exposition anthropologique a été suivie avec le plus grand empressement, grâce au classement méthodique adopté.

Ceci est une preuve que le public est attiré surtout vers les collections ou musées dans lesquels il apprend quelque chose. Donc, le classement rigoureusement méthodique des collections doit, avant tout, préoccuper ceux qui sont chargés d'installer un Musée.

Nous avons cru devoir introduire ici ces observations, afin de motiver le choix du local sur lequel notre sous-commission appelle particulièrement, votre attention.

Si grande que soit la ville de Paris, elle n'offre pas un seul bâtiment libre assez vaste pour installer un musée ethnographique, lequel exige beaucoup de place.

Le Louvre, on du moins la partie du Louvre réservée aux collections, n'est que trop rempli et si, comme il faut l'espérer, ces collections s'enrichissent encore, il deviendra bien difficile de les placer.

Il y aurait le palais des Tuileries, si Ton se décide à restaurer les ruines ; mais on a pensé qu'il serait convenable de disposer dans ce palais les œuvres dues aux artistes vivants, collections si mal installées dans le palais du Luxembourg. Puis, en admettant que le Parlement fournisse à. l'administration les ressources nécessaires pour rétablir la partie centrale des Tuileries, il faudra attendre trois ou quatre ans pour que les locaux soient appropriés.

Il y aurait le palais incendié de la Cour des Comptes ou Conseil d'Etat, quai d'Orsay ; mais la restauration de ces ruines exigera une très grosse dépense, et ces locaux seraient beaucoup mieux appropriés à un service administratif.

Il y a le palais du Trocadéro, qui peut rester entre les mains

de l'Etal, ou être acquis par la ville de Paris.

Sans préjuger ce que résoudra la municipalité parisienne, puisqu'elle n'est tenue de prendre une décision à cet égard que dans un délai de plusieurs mois, après la fermeture de l'Exposition, les galeries du Trocadéro ne seraient pas disposées très favorablement, pour recevoir un musée ethnographique, et voici pourquoi : si Ton entend que des collections de cette nature puissent être classées suivant un ordre méthodique favorable

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aux études, il importe de grouper autour de certains centres, les dérivés ou les limitrophes de ces centres. Cela aura une très grande importance pour l'Asie centrale, par exemple, et encore pour la partie septentrionale de l'Afrique, pour l'Extrême-Orient et pour l'Amérique du Sud. Il est donc nécessaire que le local choisi permette des classements par salles secondaires se groupant autour d'une salle centrale. De plus, conjointement avec le classement par contrées et par races et périodes, il est indispensable de fournir un classement par nature d'objets appartenant à des populations différentes.

Des galeries longues, relativement étroites, sans annexes, se prêteraient fort mal au classement que tout ethnographe sera entraîné à adopter.

Le meilleur emplacement serait donc une large surface couverte, que Ton pourrait diviser en raison du classement par séries ou par groupes réunis autour d'un centre, ou type, ou précurseur ethnographique.

Or, aucun emplacement ne se prête mieux à cette disposition que le palais du Champ de Mars.

Le plan de ce palais se compose, comme on sait, de larges et hautes galeries, en bordure sur l'École militaire, sur les avenues de la Bourdonnaye et de Suffren et sur le jardin planté vers la Seine. Ce grand parallélogramme renferme d'autres galeries couvertes, plus basses, séparées par des voies de circulation, longitudinalement, et coupées par deux larges voies hautes, transversales. Au centre est ménagé un espace découvert, dans Taxe duquel s'élèvent les bAtiments des Beaux -Arts et de la Ville de Paris.

Le plan modifié après l'Exposition, qui semblerait devoir concilier les intérêts des divers services qui pourraient y être installés, consisterait, soit à conserver, soit h démolir la galerie située en face de l'Ecole militaire, ainsi que toutes les constructions intérieures de ce côté, jusqu'à la voie transversale ouverte en face de l'avenue Rapp, mais en laissant subsister les deux grandes galeries des Machines ; puis à conserver entièrement, sauf le bâtiment des Beaux-Arts, élevé en pans de bois,

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toute la partie du palais comprise entre cette voie transversale de l'avenue Rapp et le jardin vers la Seine.

Les deux tronçons des galeries des Machines laissés du côté de TEcole militaire jusqu'à cette voie transversale, seraient destinés à divers services, ainsi que le vaste espace vide situé entre elles deux. Quant à la partie avoisinant le jardin, côté de la Seine, elle serait réservée au placement de collections.

Ce vaste espace, non compris le jardin d'axe qui serait planté à la place des galeries des Beaux-Arts, donnerait une surface couverte de 64,000 mètres, le vestibule el les deux tronçons restant des galeries des Machines, compris.

La moitié de cette surface, prise soit du côté de l'avenue de la Bourdonnaye, soit du côté de l'avenue de Suffren, suffirait largement à l'installation du Musée ethnographique, d'autant que certains gros objets n'ayant pas à redouter les intempéries, pourraient être placés dans le jardin central et sous les portiques extérieurs que nous ne comprenons pas dans la surface couverte et close.

La galerie transversale en face de l'avenue Rapp, galerie dont la largeur est de 45 mètres, devrait être livrée jour et nuit aux piétons et aux voitures. Il y aurait donc à clore cette galerie du côté des musées qui prendraient leurs entrées dans cette clôture, ce qui permettrait aux visiteurs de descendre de voilure à couvert.

Chacune de ces moitiés, teintées en rose sur le plan joint au présent rapport, se compose, oulre les tronçons des galeries des Machines et du vestibule, de trois nefs de 25 mètres de largeur chacune, séparées par des passages de 5 mètres.

Ces nefs peuvent être divisées, comme elles le sont déjà, par des cloisons ne montant pas de fond, de façon à permettre un classement disposé conformément à ce qui a été dit plus haut. Et, comme il faut prévoir, dans ce classement, des modifications fréquentes en raison des découvertes successive s de la science et des apports nouveaux, il serait facile sur cette large surface couverte de modifier les divisions au fur et à mesure des nécessités.

Il ne serait pas très dispendieux, dans la galerie des Machines

et dans le vestibule, donl les hauteurs sous comble sont considérables, d'établir des galeries supérieures de quelques mètres de largeur, où quantité d'objets pourraient être placés et qui serviraient de magasins et de dépôt.

À rencontre de ce projet, une seule objection a été opposée. Sera-t-il possible de laisser, sans les chauffer, ces locaux, pendant Tliiver? Les objets qu'ils abriteront ne seront-ils pas altérés par le froid et l'humidité ?

A cette objection nous répondrons que ces locaux no sont pas plus difficiles à chauffer que ne le sont les grandes serres, d'autant qu'ils sont élevés sur des sous-sols de 3 mètres de hauteur.

Au moyen de quatre générateurs disposés dans le sous-sol, on chaufferait facilement, à la vapeur circulante, le cube d'air contenu dans ces salles, les grandes galeries exceptées, cube d'air qui serait environ de 130,000 mètres, et la dépense annuelle ne s'élèverait pas à 25,000 francs.

Les grandes galeries des Machines et du vestibule étant séparées des locaux plus bas, par des clôtures, ces trois gaLeries plus basses, au moyen d'un double vitrage remplaçant le vélum tendu dans chaque division, seraient parfaitement à l'abri de l'humidité et dans des conditions excellentes, pour qu'on y pût maintenir une température sèche et égale.

Notre sous-commission s'est rendue au Champ de Mars pour examiner les locaux au point de vue du classement des collections ethnographiques, et cette visite l'a pleinement confirmée dans cette opinion, qu'aucun bâtiment ne saurait mieux se prêter à ce classement.

Elle a projeté sa visite à l'Exposition, pour passer en revue les éléments ethnographiques que l'Etat possède et qui sont répartis sur quantité de points, soit au Champ de Mars, soit au Trocadéro. Ces richesses sont considérables déjà, et même, en supposant un choix scrupuleux, conformément à la méthode scientifique, leur réunion couvrirait la moitié de l'espace que nous supposons devoir être affecté au Musée ethnographique. Or, nous n'ignorons pas que beaucoup de nos établissements

d'art et de science possèdent quantité d'objets en magasin, qui trouveront leur place dans un Musée ethnographique et que des particuliers n'attendent qu'une fondation de cette nature pour donner à l'Etat leurs collections ; il est donc sage en organisant ce musée et en choisissant un local, de prévoir celte abondance de biens.

Quant aux grandes galeries des Machines et du vestibule, elles pourraient être affectées plus spécialement au placement de spécimens et moulages de monuments qui se rattachent aux éludes ethnographiques, de plans en relief dont l'attrait est si grand pour le public ; spécimens et plans qui encombreraient les locaux plus spécialement destinés au classement des objets.

Paris possède aujourd'hui tous les éléments propres à rétablissement du plus beau Musée ethnographique du monde, mais, pour donner à ce musée toute la valeur scientifique qu'il doit atteindre, il sera nécessaire de procéder dans le choix et dans le classement des objets suivant une méthode rigoureusement suivie et d'après un programme dressé avec le soin le plus minutieux.

En conséquence, notre sous-commission a l'honneur de vous proposer d'émettre un avis favorable à l'affectation de la partie du palais du Champ de Mars dont elle vient de vous indiquer les dispositions futures, au Musée ethnographique.

Si la commission adopte ces conclusions, elle n'aurait plus qu'à prier M. le Ministre de poursuivre auprès du Parlement et des administrations compétentes, la réalisation d'un projet qui, certainement donnera satisfaction aux tendances tous lesjours plus prononcées, du public, pour les études qui se rattachent à la connaissance des travaux d& l'homme, et qui par cela même ouvrent un champ de plus en plus vaste à notre industrie.

E. Viollet-le-Dlc.

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