‹ Les origines du pangermanisme (1800-1888);Chapitre 28 sur 98 · U avantage du nombre est décisif dans la guerre moderne · texte numérisé non relu

U avantage du nombre est décisif dans la guerre moderne

La supériorité réelle que donne l'avantage du nombre, dans le nouveau système de la guerre, s'explique déjà par ce fait qu'une armée ne doit pas se laisser déborder et a tout intérêt à déborder elle-même l'ennemi. Si l'on a plus d'hommes que l'adversaire et si l'on sait tirer de cet avantage un habile parti, ni son grand talent militaire, ni la vaillance de ses soldats ne lui serviront de rien. Les meilleures troupes ne peuvent, en eilet, que vaincre l'ennemi qu'elles ont devant elles ; mais, tandis qu'elles le renverseront, un autre ennemi les attaquera par le flanc.

Qu'on ne dise donc pas ; « Avec trente mille hommes exercés et courageux, je puis forcer un ennemi trois fois plus nombreux à quitter le champ de bataille. » A l'enveloppement par des forces plus grandes, les plus braves et les mieux disciplinés doivent céder.

3r, C'est donc le nombre et la masse, plutôt que la vaillance et le talent qui assureront désormais la çictoire.

Par la « masse » il faut entendre aussi bien les éléments matériels de la guerre que le nombre des combattants, caries uns sont indispensables à l'entretien des autres. La quantité des vivres, des habits, des armes, des canons et des munitions décide autant de la victoire que la multitude des hommes. . Tels sont les éléments qui, dans la guerre moderne, assurent le triomphe d'une armée.

8o LES ORIGINES DU PANGERMANISME

Dans la mesure où l'on peut tout se procurer avec de l'argent, la quantité d'argent que l'on possède est décisive elle aussi. Or, l'appât du gain est si irrésistible que l'on peut acheter ses fournitures de guerre même dans les pays ennemis, quand on ne les trouve pas dans le sien... et je ne parle pas de l'avantage qu'a le plus riche d'arriver à ses fins par la corruption. A ce sujet Monteeuculli disait déjà : pour faire la guerre il faut posséder trois choses, à savoir de l'argent, de l'argent et de l'argent.

Mais les matériaux nécessaires jiour faire campagne ne dépendent pas de l'argent qu'on jiossède, dans la mesure où il est important de les avoir sous la main et d'en jmuvoir rassembler plus vite que l'ennemi une plus grande masse. Un Etiit qui posséderait plus d'argent que son adversaire, mais moins de ce qu'il faut pour faire la guerre, — i^ar là j'entends aussi les hommes, — devrait tout faire venir de loin, peut-être d'au delà des mers. C'est un retard qu'il ne pourrait rattraper; et son ennemi, plus pauvre d'argent, mais plus riche en éléments matériels, en rassemblerait avant lui une plus grande masse et l'écraserait sous ce j^oids.

.'î. Conséquence de ce qui vient iVêtre exposé : Les petits États seront enffloutis par les grands Empires.

Si la quantité des ressources militaires doit décider tAt ou tard de la victoire, il est bien clair que les petits Etats no peuvent rien contres \os grands, mieux pourvus des matériaux d'une guerre. Chez les anciens le courage et hi discipline, opposés à la plus grande masse, la compen- Hait... Mais aujourd'hui toute l'énergie nuu'ale, tout le talent militaire indivitluel du |ietit ikmuImm' écluuie né(*(>s- Haircnient contre le grand. On doit bien entendu savoir faire de sa supériorité numérique un usag<> conforme au nouveau système de la guerre; mais il reste; certain que,

DIETRICH VON BL'I.OW , 8l

dans les luttes dos temps modernes, les faibles n'ont vaincu les puissants que par la faute de ces derniers. Au sur2:)lus, les nouvelles méthodes de guerre ne se sont développées qu'à une époque toute récente : on saura mieux, dans l'avenir, tirer i)rofit de tous ses avantages.

Non seulement les grands emi)ires sont plus riches, mais encore leurs frontières sont plus étendues que celles des petits Etats limitrophes. Le i>sijs le moins vaste se trouve même souvent enfermé dans les limites du i>lus grand... Quel double avantage pour celui-ci !

Je ne parle que des j^etits Etats limitrophes, car, selon la nature des choses, on attaque d'abord son voisin avant d'en venir au plus éloigné. Si on ne se conforme pas à cette règle, les pays qui séparent les deux adversaires peuvent se déclarer pour ou contre le grand empire. S'ils sont contre lui tout est changé; car une coalition de ])etits Etats en fait un grand. Même dans ce cas, pourtant, la concentration des pouvoirs et des moyens coërcitifs dans les mains d'un seul corps politique donne encore au grand empire un avantage militaire sur toute fédération d'Etats indépendants.

5. Les grandes puissances se partageront donc un Jour VEurope entière.

Il existe déjà en Europe plusieurs puissances dont les forces sont à peu près égales. Il n'est donc i)lus possible aux unes d'engloutir les autres et de mettre fin à leur existence politique. Mais au milieu d'elles il s'en trouve de j)lus petites qui doivent, tôt ou tard, devenir leur proie. Cela arrivera dès qu'il semblera bon aux grandes puissances de s'entendre sur le partage.

S'il n'y avait en Eui-opc ([u'un seul grand Etat au milieu de j)lus faibles, le premier subjuguerait tous les autres et une « monarchie universelle » serait fondée...

Hu LES ORIGINES DU PAXCEUMANISME

Puisqu'il existe plusieurs grands empires, il est clair qu'il faudra considéi*er l'Euixiiie comme une « aristocratie ».

A cet égard encore on pourra donc dii^ en vérité : « A ceiui qui a déjà, on donnera jusqu'à ce qu'il ait sa suffisance ; et à celui qui n'a rien, on lui prendra ce qu'il croit posséder. "

...Ainsi, plus tôt l'Europe sera ijartaa^xîe cnti'e diverses puissances séparées par leui-s frontières naturelles, plus tôt le règne de létenielie paix s'étaljlira. II serait donc à souhaiter que s'accomplisse au plus vite cette salutaire opération.

Geist des reiiern Kriefrssyftt^ms, ï, § lo, il, Si; I, 2, 3, 6 {Ihid. pp. 20U, aoG, üSp-iio, a^S).

Ernst-Morftz ARNDT (i:<x)-i86o).

Ernst-Mohiïz ARNDT est né à Schoiitz, dans l'île de Rügen (Suède), le aß décembre i-jik). Il vient en Allemagne étudier la théologie, embrasse la carrière ecclésiastique, mais l'ahandomie tiois ans après. Il parcourt l'Europe et finit par se fixer comme professeur d'iiistoire à l'I^niversité Greifswald, en Allemagne, vers 1800. C'est alors qu'il commence à écrire ses ouvrages politiques. — Les événements de 1806 le mènent en Suède ; l'inaction lui pesant, il repasse eu Allemagne au molucut où Napoléon vient de l'en bannir (1809). — Il écliappe aux reclierches, se rend à Bei'lin où sa maison est le centre de réunions patriotiques, Irétiueute — surtout à partir de 1812 — Blücher, Scliarnhorst, (ineisenau, se lie avec le l)aron de Stein qu'il accompagne dans ses voyages en Russie et en Allemagne, et contribue puissamment par ses pamphlets et ses poésies au soulèvement de i8i3.

Suspect de « jacobinisme », il encourt la disgrâce de son Gouvernement (1819). Il connaît de Longues années de mépris et d'oubli : ce n'est qu'en 1840 qu'il recouvre sa place de prolesseur d'histoix'e à Bonn. — L'estime et l'admiration de ses compalrioles, les lionneurs, lui reviennent; et c'est en pleine gloii'C qu'il meurt, le 29 janvier 1860.

Arndt jouit en Allemagne d'nne grande popularité aussi l)ien par ses poésies violentes et haineuses que par ses œuvres politiqtxes. — Aussi est-il intéressant de eonaattre ses idées «t de se rendre compte de la part de responsabilité (jui lui revient dans la mentalité allemande.

Les extraits ([ui vont suivre sont empruntés à des œuvres publiées à dos dates très différentes. Par cela même, elles permettent de suivre l'évoluticin de la pensée politique de leur auU^ur.

Ces œuvres sont :

1* Germanien und Europa (La Germanie et f Europe) {iSoi); 2" Der Geist der Zeit (L'Esprit du temps présent), 4 volumes (i8o(3-i8o9-i8i3-i8i8) ; 3° Pro populo germanico {iSÙi). On cileTSi ces deux derniers ouvrages d'après l'édition Meisner, Schîrmer et Lorenz. 1892 sq.

Arndt, dans ces livres, s'élève avec énergie contre la suprématie de la force — entendez la domination napoléonienne. — Il appelle l'Allemagne à l'union, au patriotisme el, par là, à la grandeur. — A cela nous n'avons rien à redire. — Mais, par un singulier manque de logique, ce qu'il reproche aux puissances << abusives » de l'Europe, l'Angleterre et la France, Arndt l'accorde à la puissance « lésée », l'Allemagne. Il envisage la possibilité d'annexer les petits Etats, de tlépouiller l'Angleterre et la France au profit de l'Allemagne, «l'augmenter la force de celle-ci, afin qu'elle puisse revendiquer les droits d'un peuple de maîtres. Le monde tout entier est ouvert à la domination allemande. Bizarre justice ! Là se trouve déjà en germe le délire conquérant dont nous subissons aujourd'hui l'assaut.

Les Allemands mettent Arndt au rang de leurs prophètes. Ils n'ont jamais eu plus rtiison. Car si jadis ses prévisions se réalisèrent, je dirai ([u'actuellement encore elles se réalisent, jour après jour, heure après heure. N'a-t-il pas écrit en parlant du peuple conquérant : « Ce peuple devient instable et cruel tout ensemble; il devient brutal parce (ju'il ne rencontre aucune résistance, mais (ju'il règne en despote. Il devient même, à la lin, faible et lâche ; et si un choc inattendu survient, le matador s'écroule et se brise. »

Et nous dirons avec lui ce (jue ses fervents eussent dû méditer davantage : « L'injustice et l'infamie des Etats reçoivent leur châtiment tout comme l'injustice et l'infamie de l'individu. »

.T. Monier.

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