LE NOUVEAU GOUVERNEMENT
comte de Warwick; Wriothesley, comte de Southampton et Rich, lord Rich.
Tous ces hommes étaient arrivés aux honneurs dans la dernière partie du règne précédent. La fortune de la plupart d'entre eux venait des dépouilles des monastères. Ils étaient donc fortement intéressés à maintenir et même à pousser plus loin la révolution religieuse a laquelle ils devaient tout. Le duc de Norfolk, chef du parti qui désirait une politique plus conservatrice, avait été exclu, avec le cardinal Pôle et quelques autres, de l'amnistie accordée à l'occasion du couronnement. Norfolk fut laissé dans la prison où il était depuis quelques semaines. Escomptant la mort prochaine du roi, il avait, de concert avec son fils, le brillant comte de Surrey, noué des intrigues dans l'intérêt de son parti et de sa maison. Le père et le fils avaient été condamnés à mort. Ce dernier eut la tête tranchée ; la mort d'Henri VIII sauva le père. L'évêque Gardiner, l'homme de confiance d'Henri VIII, n'était plus admis au conseil et, en mars, Lord Wriothesley, d'opinion moins avancée que ses collègues, fut obligé d'abandonner le titre de chancelier à William Paulet, devenu lord Saint-John.
Les intentions du nouveau gouvernement ne restèrent pas longtemps cachées. Le 6 février, le conseil ordonna aux évêques de demander la permission d'exercer leurs pouvoirs spirituels. Ils devenaient ainsi de simples délégués du roi. Cranmer obéit dès le lendemain; Gardiner protesta vainement au nom de ses collègues.
Le parlement, réuni le 4 novembre, suivit docilement l'impulsion imprimée par le nouveau gouvernement. 11 commença par abroger toutes les lois faites contre l'hérésie pendant le règne de Henri VIII et toutes celles qui avaient inventé de nouveaux crimes de félonie ou de haute trahison. Cependant l'hérésie continuait d'être punie au nom du droit commun et
le nouvel acte stipulait que ceux qui ne reconnaîtraient pas le pouvoir suprême du roi sur l'Église d'Angleterre seraient coupables de félonie et trahison. Les paroles prononcées contre le chef suprême entraînaientlamort, mais à la troisième fois seulement ; ce qui était un adoucissement notable si on considère la brutalité de cette époque. Dans une importante loi sur l'Eucharistie, le parlement se plaignit de ceux1 « qui, non seulement discutent et raisonnent mal de ce très haut mystère, mais de ceux qui aussi dans leurs sermons, prédications, cours, jeux ou plaisanteries l'appellent de noms tellement bas que les oreilles chrétiennes ne peuvent les entendre répéter » et il punissait de la prison ou d'une amende ceux qui manquaient de respect à l'Eucharistie. La même loi imposait la communion sous les deux espèces. Les termes employés dans ce long dispositif laissaient prévoir des changements doctrinaux plus considérables.
Les députés abolirent la formalité du « congé d'élire » ; les évêques devaient être nommés par lettrespatentes du roi; leurs écrits, publiés au nom du souverain et authentiqués à l'aide d'un sceau aux armes royales. La guerre avec l'Ecosse et la France avait épuisé le trésor ; un acte 2 du parlement, complétant celui qui avait été voté à la fin du règne précédent, donnait au roi non seulement toutes les chapelles appartenant à des particuliers, mais aussi les corporations, les fraternités à demi religieuses, avec leurs terres, rentes et dotations destinées à faire célébrer des messes et des offices en faveur de défunts. Les collèges et fraternités, nous dirions les mutualités, purement laïques ne furent pas davantage épargnés.
Ce projet avait rencontré une forte opposition à la
i. Statutes of tJic realm% l, Edward VI, t. IV, part, i, chap. r, p, -2. "2. Ibid., chap. xiv. pp.
chambre des Lords. Cranmer lui-même n'en voulait pas, car il espérait que les revenus des chapelles particulières et autres établissements similaires serviraient, à la majorité du roi, à doter les cures pauvres; la plupart des évoques soutinrent l'archevêque. Le projet fut accepté malgré cette opposition. Mais il faillit sombrer aux Communes qui voulaient sauver les fondations laïques. Le protecteur Somerset finit par promettre aux députés de Coventryet deLynn de respecter les fraternités laïques de leurs circonscriptions, s'ils votaient le projet de loi. Les députés acceptèrent; la loi passa et Somerset tint sa promesse. L'exposé des motifs disait que les revenus confisqués étaient destinés à fonder des collèges, à développer les universités et à soulager les pauvres. Bien entendu, les fondations volées ne furent pas appliquées à ces objets; elles allèrent simplement grossir le trésor royal 1 .
L'assemblée du clergé de la province du sud s'était réunie en même temps que le parlement. Le clergé inférieur exprima quatre vœux à la Chambre Haute de la Convocation : le premier, que la commission de trente-deux membres, prévue depuis tant d'années, fût nommée afin que l'Église d'Angleterre ne fût pas privée plus longtemps d'un code légal de lois et constitutions; le second, que le clergé inférieur fût représenté à la chambre des Communes, ou du moins, que les projets de loi concernant les matières religieuses ne fussent pas votés par les députés avant d'avoir été examinés par les délégués du clergé. Il demandait aussi que les traités composés sur l'ordre de Henri VIII par des théologiens et des évoques, en vue d'une révision de la liturgie, lui fussent soumis. Enfin, il priait qu'on eût égard à la situation misérable des prêtres nommés
i. Acts ofthe Privy Council, t. II, p. 13.
à un bénéfice dont ils devaient, la première année, abandonner intégralement le revenu au roi. Les évoques ne répondirent pas.
Dans sa cinquième et sixième session, le clergé inférieur accepta, à l'unanimité, la communion sous les deux espèces. Avant de se séparer, le 17 décembre. il adopta, par 53 suffrages contre 13, un vœu demandant l'abrogation de toutes les lois et de tous les canons contre le mariage des prêtres { .
2. — La guerre aux images, aux cérémonies traditionnelles et à l'Eucharistie.
Les réformateurs extrêmes avaient devancé, sur plusieurs points, l'œuvre du gouvernement, du parlement et de l'assemblée du clergé. Dès les premiers jours de février, avant le couronnement du nouveau roi, le curé de la paroisse de Saint-Martin, à Londres, et ses marguilliers avaient enlevé les images, c'està-dire les peintures et les statues de leur église. Ils avaient remplacé le crucifix par les armes royales, blanchi à la chaux les murs de l'église, sur lesquels ils avaient ensuite écrit, en grosses lettres, des textes de la Bible traduits suivant les tendances luthériennes.
Le curé était allé trop vite; l'opinion publique n'était pas encore préparée à de tels changements. L'évêque de Londres, Bonner, se plaignit au conseil qui dut intervenir. Les marguilliers déclarèrent que le crucifix était pourri, qu'ils avaient enlevé certaines statues parce que des paroissiens les considéraient comme des objets d'idolâtrie. Ils furent condamnés à payer une amende, à fournir des cautions et à placer un nouveau crucifix dans quarante-huit heures.
Quelques jours après. Barlow, évêque marié de
i. Statutcs of t/œ rcaim. -i et ;;. Edward VJ% chap. xxt, p. -27. Loi abolissant toutes les lois contraires au mariage des prêtres.
Saint-David, et Ridley, chapelain de Çranmer, profitèrent de la station de carême pour prêcher, à la Croix de Saint-Paul, contre les images, l'eau bénite et autres cérémonies. Au môme moment, un autre chapelain de Cranmer, parlant à la cour, s'efforçait de prouver que le carême n'avait rien d'obligatoire.
Gardiner protesta contre ces prédications. Dans la première d'une série de remarquables lettres qu'il adressa à Somerset, après avoir rappelé qu'il s'était loyalement soumis à tout ce qui avait été fait sous Henri VIII par l'autorité établie, il demandait au chef du gouvernement d'attendre la majorité du roi pour entreprendre des changements. Au commencement de mai son attention fut attirée vers son propre diocèse. Des hérétiques avaient brisé plusieurs images, à Portsmouth, et en particulier un Christ d'albâtre placé à la cathédrale. Gardiner écrivit au maire et au commandant de la garnison en rappelant que Luther lui-même réprouvait ces attentats et qu'il avait vu des images dans les églises luthériennes d'Allemagne.
Ce fut Somerset qui fit à l'évêque une réponse étrange. Après avoir dit qu'il détestait aussi les innovations, il lui reprochait de les provoquer par ses plaintes, ajoutant que, si l'évêque avait négligé d'enlever les images donnant prétexte à un culte idolâtrique, celui qui les avait fait disparaître n'avait pas commis un délit. Le chef du gouvernement couvrait un acte illégal et injurieux envers le culte catholique. C'était là un grave indice pour l'avenir, de même que la rétractation publique imposée à un professeur distingué, le docteur Smith, qui brûla deux traités composés par lui en faveur de la messe et de la tradition. Quelques jours après un autre prédicateur rétracta en chaire un sermon qu'il avait prêché en faveur des images.
La lettre de Somerset à Gardiner ne resta pas long-
temps une menace vaine. Le 31 juillet 1547 parurent les fameuses ordonnances d'Edouard VI adressées au clergé et aux fidèles. Elles reprenaient les prescriptions de Cromwell et Henri VHI en ce qui concernait la Bible, la suprématie royale et la prédication « contre la juridiction usurpée de Févêque de Rome ». Mais elles contenaient de très importantes innovations que Ton glissait au milieu des anciens rites avec autant d'habileté que de prudence. Une partie des leçons de matines, trois sur neuf, l'Epître et l'Evangile de la grand'messe devaient être lus ou chantés en anglais; toutes les processions étaient interdites et remplacées par les litanies anglaises composées par Cranmer. Les petites heures étaient en partie sacrifiées. L'Eucharistie ne devait plus être suspendue ' à la voûte de l'église mais placée sur le maître autel avec deux chandelles allumées. Quant aux images, on permettait de conserver celles qui ne donnaient occasion à aucune superstition ; toutes les autres, y compris les peintures et vitraux rappelant des miracles, devaient être détruites. Cette destruction fut une perte irréparable pour les beaux-arts. Quelques vitraux échappèrent seuls dans les églises trop pauvres pour les remplacer par des fenêtres.
La distinction établie entre les imagos pieuses el celles qui favorisaient la superstition ne fut pas observée longtemps. D'abord, le conseil ordonna de rétablir celles qui avaient été enlevées sans raison suffisante. Mais, comme dans toute l'étendue du pays on se batlai! pour leur rétablissement ou leur enlèvement, un ordre du conseil prescrivit de détruire toutes les ima-
i. a cette époque, L'Eucharistie était conservée dans un vase qui
as ail ordinairement la forme d'une colombe et que l'on suspendait devant, au-dessus, ou derrière le maître autel, comme on lait encore aujourd'hui pour la lampe allumée devant le Saint-Sac îement.
ges, sans distinction ni exception. Le résultat que les ministres avaient cherché était atteint.
Les ordonnances furent suivies d'une inspection générale. Le royaume fut divisé en six régions, entre trente visiteurs dont dix ecclésiastiques. Les visiteurs demandaient le serment de renonciation au pape et de fidélité au roi; ils vendaient le Livre des Homélies, recueil de douze sermons dont plusieurs à tendances hérétiques, édité en même temps que les Ordonnances, et la Paraphrase du Nouveau Testament par Erasme. Ils s'assuraient que les châsses, les peintures, les statues avaient été détruites, que le clergé ne célébrait plus les fêtes abolies et présentait le carême comme une institution purement humaine.
La cathédrale de Saint-Paul fut mise à sac par les visiteurs. Elle contenait un grand nombre de chapelles splendidement ornées qui n'avaient pas encore été touchées parce qu'elles n'appartenaient pas aux moines. Tout fut pillé et vendu; les monuments funéraires eux-mêmes n'échappèrent pas à la destruction.
Un des résultats de l'inspection générale fut de multiplier les discussions autour de l'Eucharistie. Les prêtres en prêchaient très diversement, du haut de la chaire, et posaient toutes sortes de questions, parfois peu respectueuses, sur la manière dont Jésus-Christ est présent dans le sacrement. Les discussions continuaient parmi les ouvriers et dans les auberges ; de petites brochures sur l'Eucharistie étaient répandues dans le peuple, surtout à Londres. Par une conséquence naturelle, le sacerdoce était méprisé : les gamins et apprentis de la capitale sifflaient les prêtres, leur arrachaient bonnets carrés et manteaux. Le conseil dut intervenir pour protéger les ministres du culte; un ordre du 27 décembre défendit d'enseigner, au sujet de l'Eucharistie, toute doctrine qui ne
serait pas contenue dans les Ecritures, et cela, jusqu'à ce que le roi eût déterminé, avec son conseil et son clergé, la doctrine eucharistique officielle.
La guerre contre les images et les anciens rites trouva un auxiliaire puissant dans Latimer. Vers la fin du dernier règne, il avait été condamné à une retraite de plusieurs années à cause de ses opinions hérétiques; l'avènement d'Edouard VI lui avait rendu sa liberté d'action. Il prêcha pendant tout le mois de janvier 1548, à Saint-Paul. Son sermon sur « la charrue » est particulièrement célèbre. C'est une peinture puissante des maux du temps et de la corruption que le prédicateur rencontrait partout, chez les prélats, à la tête du gouvernement et dans toutes les classes sociales. L'orateur approuvait la révolution religieuse qui s'accomplissait au nom du petit roi de onze ans.
Ce même mois de janvier, le gouvernement lança plusieurs proclamations concernant les choses religieuses; elles étaient parfois de tendances contraires. Le 16 ', un ordre royal prescrivit, à tous ceux qui n'avaient pas une dispense régulière et sous peine de prison, d'observer les jeûnes du carême afin de favoriser l'industrie nationale de la pêche et de laisser au bétail le temps de grandir. Les riches pouvaient, les jours de jeûne, manger ce qui leur plaisait, en plus du poisson, sans permission spéciale. Le 27 2, Cranmer, au nom du conseil, interdit les chandelles à la Purification, les cendres du mercredi avant le carême et les palmes le jour des Rameaux. Une semaine après, une proclamation du conseil proscrivit toutes les innovations dues h l'initiative personnelle des curés.
Le 8 mars, un éditeur choisi par Cranmer publia, sous la forme d'une brochure de dix pages, Y Instruction pour
i. WiLims, ( riciïta, t. iy. p io.