‹ Les origines du schisme anglican, 1509-1571Chapitre 181 sur 253 · I. WlLKlNS, Concilia, t. IV, p · texte numérisé non relu

I. WlLKlNS, Concilia, t. IV, p

^>. Ibid.y p. 133.

3. Titre latin : Reformatio Anglise ex décret is Reginald i Poli.

3. — Jugement et exécution de Ridley, Latimer, Philpot et Cranmer

Depuis le grand débat qui avait eu lieu à Oxford en avril 1554, les trois évoques Ridley, Latimer et Cranmer étaient restés en prison dans cette ville. Le gouvernement les laissa tranquilles jusqu'au mois de septembre de Tannée suivante. Le 28, Pôle confia aux évoques White, Brooks et Holyman la mission déjuger Latimer et Ridley. Tous deux reconnurent l'existence d'une véritable Eglise catholique en dehors de laquelle il n'y a pas de salut, mais refusèrent de se réconcilier avec l'Eglise romaine. Ils nièrent jusqu'à la fin le dogme de la transsubstantiation et le caractère propitiatoire du sacrifice de la messe. Le 1er octobre, le tribunal les déclarait retranchés du corps de l'Église et les livrait au bras séculier. Le 16, ils montèrent sur le même bûcher dressé devant le collège de Balliol. Les souffrances de Latimer durèrent peu. « Courage, dit-il à son compagnon, comme on le liait au poteau, nous allumerons aujourd'hui, en Angleterre, par la grâce de Dieu, un flambeau qui, j'en ai confiance, ne s'éteindra plus. » Ces paroles sont gravées sur le socle du monument élevé en l'honneur des deux évêques par l'Angleterre protestante, à l'endroit même où ils moururent. L'agonie de Ridley fut atroce; un de ses parents, croyant bien faire, avait mis trop de bois autour de lui, la flamme ne montait pas et les jambes étaient déjà consumées que les vêtements qui couvraient la poitrine restaient encore intacts. L'explosion d'une sacoche pleine de poudre, qu'on lui avait fixée au cou, vint enfin mettre un terme à ses souffrances { .

1. Calendar of State papers, Venetian, t. VI, n° 236, lettre de Pôle à Philippe au sujet de latimer, Ridley et Cranmer (SJoct.lS:;;;.), et n° 258.

La mort de John Philpot, ancien archidiacre de Winchester, produisit une émotion plus forte que le supplice des deux évêques. Citait un homme considérable. Issu d'une famille très distinguée, il s'était fait une situation à part par ses études hébraïques et avait complété sa formation par de longs voyages à l'étranger. Après dix-huit mois de détention, il fut remis entre les mains de Bonner. L'évêque de Londres, violent et énergique comme Philpot lui-même, était trop honnête pour rendre la liberté à un hérétique à l'aide d'une subtilité ou d'un mensonge, mais il fit des efforts extraordinaires pour le sauver avant de procéder publiquement contre lui. Il l'invita à sa table, le mit en relations avec des évêques et des laïques connus pour leur science ; il essaya enfin de l'amener à assister à la messe dans sa chapelle privée. Philpot, tout en reconnaissant l'amabilité de son gardien, refusa de se réconcilier avec Rome où il ne voyait pas la véritable Église catholique. Il n'admettait pas davantage la transsubstantiation.

Bonner le fit enfermer dans son hangar au charbon, puis à la Tour des Lollards. Le 13 décembre, il fut jugé en public, condamné et brûlé le 16. Philpot mourut bravement, sans réclamer la tolérance pour ses opinions. Cela ne lui aurait pas suffi; il était du nombre de ces réformateurs ardents qui n'auraient pas accepté la liberté de leurs croyances si elle n'avait été accompagnée de l'abolition de la langue latine et du culte romain. Il avait approuvé le supplice de Jeanne Bocher et écrit quelques pages pour se justifier d'avoir craché sur un partisan des doctrines d'Arius : ce qu'il était prêt, disait-il, à recommencer.

La tragédie qui devait conduire au bûcher l'archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre, fut beaucoup plus longue. Un personnage ecclésiastique de son rang ne pouvait être jugé sans l'intervention directe du

pape. Le 7 septembre 1555, il fut invile à se rendre à Rome, personnellement, ou à envoyer un représentant, afin d'y répondre aux accusations que les avocats du roi et de la reine produiraient contre lui. C'était là une simple formalité, le cardinal Dupuy qui avait été chargé de diriger le procès ayant délégué ses pouvoirs à Brooks, évêque de Gloucester. Ce dernier ouvrit le procès, le 12 septembre, dans l'église Sainte- Marie d'Oxford, L'acte d'accusation fut courtois et habile. Après avoir dit que les juges n'étaient pas réunis pour discuter quelques points épineux delà doctrine catholique mais pour examiner l'accusé et rendre compte de ses réponses, Brooks raconta la vie de Cranmer, en insistant sur ses opinions hérétiques, son incontinence, ses blasphèmes et sa trahison. Il fit habilement et discrètement ressortir les variations doctrinales du primat et dit, en terminant, que s'il y avait des abus dans l'Église d'Angleterre, il fallait essayer de la réformer et non pas la détruire. Les deux avoués de la reine, résumant l'accusation, établirent que Cranmer s'était rendu coupable d'adultère, en se mariant une seconde fois étant archevêque, de parjure, pour avoir nié la présence réelle.

L'accusé avoua les faits, qui étaient de notoriété publique, mais il prétendit qu'ils n'avaient pas le caractère que leur attribuait l'accusation. Huit témoins vinrent répondre aux seize questions qui avaient été posées à Cranmer; les aveux de l'archevêque déchu rendaient ces témoignages superflus. Le prisonnier fut très affirmatif au suj et de l'autorité du Saint-Siège. Déjà, en entrant dans la salle, il avait refusé de s'incliner devant le représentant d u pape ; ce qu'il avait fait devant les avoués royaux. Il répondit à l'un de ces derniers, qui le pressait de questions, que l'autorité du pape était contraire aux lois divines et humaines : qu'un

prince était toujours chef suprême de l'Eglise dans son royaume, ce prince fût-il Néron ou le Sultan des Turcs.

Brooks n'était pas autorisé à porter la sentence : il se contenta d'envoyer à Rome un rapport détaillé de toute l'affaire, tandis que Cranmer, qui avait refusé de reconnaître le tribunal du délégué, en appelait à la reine dans une longue et diffuse dissertation où il s'efforçait de prouver qu'il était impossible d'accepter à la fois l'autorité du pape et celle de la reine. Beaucoup d'historiens anglais ont fait remarquer que l'argumentation était au moins singulière dans la bouche d'un homme qui avait déjà été condamné à mort comme traître par les lois de son pays, et dont la vie avait été épargnée à cause du caractère ecclésiastique attaché à sa personne.

Le cardinal Dupuy rendit compte du procès, dans le consistoire du 29 novembre; dans celui du 4 décembre, l'ex-primat fut solennellement retranché de l'Eglise. Pôle était promu à l'archevêché de Cantorbéry. Un bref notifia la sentence à la reine ; les évêques Bonner et Thirlby étaient désignés pour dégrader Cranmer de tous les ordres sacrés.

Cranmer, détenu à la prison de Bocardo, avait demandé à conférer avec Tunstall qui refusa de même que le cardinal Pôle. Vers la fin de décembre, on lui avait envoyé un moine espagnol, de Soto, puis un autre religieux de la même nation, théologien de grande réputation, Garcia. Ce dernier parvint à convaincre le prisonnier qu'il y avait dans l'Ecriture et les Pères des bases solides à l'utilité des prières pour les morts, à l'existence du purgatoire et même à la suprématie du Saint- Siège. On dit que l'archevêque fut davantage encore impressionné par l'attitude de son geôlier, un certain \\ odson, pour lequel il avait une réelle affection. A la fin de janvier, il était 1res indécis encore, mais assistait à la messe, chantait l'office des morls. I )ans l'espace de

quelques jours, il écrivit une première rétractation1 où il déclarait admettre l'autorité du pape puisque le roi et la reine l'avaient acceptée, puis une seconde, dans laquelle il se soumettait à l'Église catholique, au pape et aux lois de Leurs Majestés.

Bonner et Thirlby venaient d'arriver à Oxford pour dégrader Cranmer. Cette cérémonie lugubre eut lieu, le 14 février2, à Christchurch. Les commissaires lui enlevèrent successivement tous ses pouvoirs et tous les ordres reçus, en commençant par les insignes de IVpiscopat. Puis, ils l'abandonnèrent au bras séculier. Cranmer protesta contre le jugement du pape, rendu en son absence. Il oubliait que ce dernier avait été obligé de le condamner par contumace puisque, au cours de son procès, il avait répudié l'autorité du Saint-Siège, à Rome comme en Angleterre. Il se cramponna à sa crosse qu'on eut de la peine à lui arracher et en appela à ce moment à un concile général. Les commissaires ne purent que lui répondre qu'ils avaient ordre de passer outre. Sur l'insistance du condamné, Thirlby, qui pleurait à chaudes larmes, reçut son appel et promit de le transmettre.

Après sa dégradation, Cranmer qui avait joui, pendant quelques semaines, d'une demi-liberté dans la maison du doyen de Christchurch, réintégra la prison de Bocardo3. Il y écrivit de sa main sa troisième rétractation où il accepte toutes les lois de leurs Majestés, celles qui concernent la suprématie du pape comme les autres, et soumet son livre sur l'Eucharistie à l'Eglise universelle. Dans la quatrième, datée du 10 février et également écrite de sa main, il déclare croire tous les articles de

1. R. Cox, Remains of Cranmer, p. 5G3 et suivantes, texte des sept rétractations.

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