LA FORBCATION DES CORPS SACERDOTAUX
tribus. Il le faut d'autant mieux que la môme tradition se retrouve dans les souvenirs du collège des pontifes et dans ceux du collège des augures.
Ce n'est pas sans peine que Ton arrive à débrouiller les données contradictoires transmises sur les accroissements de ces deux collèges. D'après Gicéron, Numa, qui institua les pontifes, en créa cinq (I). D'après Tite-Live, ils n'étaient pas plus de quatre avant la loi Ogulnia, en 454 u. c. = 300 (2). Pour M. Bouché-Leclercq (3), qui admet sans restriction le témoignage de Tite-Live, tout le problème consiste à le concilier avec celui de Gicéron , et ainsi l'on se trouve amené à choisir entre deux hypothèses : ou Tite-Live ne compte pas le grand pontife comme faisant partie, du collège, ou Gicéron y introduit le roi , qui , bien que placé en dehors et au-dessus, y exerçait tous les droits du souverain pontificat. La première solution étant inacceptable, c'est la seconde qui l'emporte ; de telle sorte que le collège pontifical, appelé après la chute de la royauté à tirer son président de son propre sein , n'aurait pas cessé, en réalité, d'être composé de quatre membres depuis sa fondation par le pieux roi Numa , jusqu'à l'entreprise révolutionnaire des tribuns Q. et Gn. Ogulnius. Mais 1er témoignage de Tite-Live vaut-il qu'on s'y tienne si étroitement? Quand il signale, pour la même année, le nombre de quatre augures répondant à celui des quatre pontifes , ce nombre lui paraît tellement contraire à la règle qu'il n'hésite pas à l'expliquer par des circonstances accidentelles. Si les augures n'étaient pas en ce moment plus de quatre , ce ne pouvait être que par la mort de deux collègues (4), le nombre trois ou un nombre divisible par trois étant de rigueur pour que chaque tribu fût représentée également. La supposition, il est vrai , ne concerne que les augures; mais les pontifes , que l'on rencontre au nombre de trois dans les colonies (5), n'étaient pas moins soumis que les augures au principe de la représentation des tribus. On allègue l'infériorité relative des Luceres. Mais, cette infériorité une fois reconnue, on se demandera encore comment il se fait que la troisième tribu ait été exclue du collège des pontifes à une époque où elle figurait
(1) De Rep., II, 14.
(3) Les pontifes de l'ancienne Kome , p. 8-11. Cf. HisU de la divination^ IV» p. 264. .
(4) La mort de ces deux membres et la nécessité de les remplacer poarraient bien avoir fourni aux auteurs de la loi l'occasion qu'ils cherchaient.
(5) Y. Lex, eoloni» JuU» genetivas , 67. Ephem, epigr.y vol. III, p. 93.
dans tous les autres corps religieux ou politiques. Et c^est en plein cinquième siècle que l'idée serait venue de rétablir Téquilibre dans cette portion de la cité patricienne ! Et, pour comble d'invraisemblance , celte réparation posthume serait l'œuvre des mômes mains qui venaient de pratiquer de si larges brèches dans les vieux sacerdoces ! Ici nous touchons à une deuxième inexactitude contenue dans le texte de Tite-Live et qui achève d'en ruiner Tautorité. Tite-Live rapporte que la loi Ogulnia éleva le nombre des pontifes de quatre h huit. Or, il résulte des recherches de M. Bardt que, dès 536 u. c. =218, le collège avait atteint un effectif de neuf membres (1). Cette année 536 u. c. = 220 succède à celle où se ferme la grande lacune ouverte dans Touvrage de Tite Live en 461 u. c. = 293 , après le dixième livre. Il faut donc, si l'historien a dit vrai, qu'il y ait eu dans l'intervalle une loi nouvelle complétant, par l'addition d'un neuvième membre, les dispositions de la première. Mais c'est là une hypothèse qui paraît tout à fait dénuée do fondement (2). Dans ces conditions, il y a apparence que Tite-Live s'est trompé. Et s'il s'est trompé sur un point, il a pu se tromper sur l'autre. S'il connaît mal la constitution du collège après la loi Ogulnia, il peut la connaître mal avant. Il y a plus : la première erreur permet de mieux reconnaître la seconde; car s'il est vrai que depuis la loi Ogulnia la constitution du collège est toujours restée en rapport avec les grandes divisions de la cité patricienne (3), il est absolument incroyable que ce rapport n'ait pas existé auparavant , alors qu'il avait sa raison d'être. 11 ne l'est pas moins qu'il ait été dû à Tinitiative de réformateurs plébéiens. La conclusion sera que les pontifes , comme les augures , étaient au nombre de six avant que la loi Ogulnia les eût portés à neuf, et très probablement ce nombre leur avait été imposé à la même époque et pour les mêmes motifs qu'aux vestales dont on sait les liens intimes avec leur collège.
(1) Die Priester der vier grossen Collégien, Berlin. 1871, p. 33.
(2) Elle est rejetée par MM. Willems (Droit public , p. 312) , Marquarit (Staatsrerw. j III, p. 233) et Mommsen (Staatsr., II, p 21, n. l). Pourtant, ce dernier ne regarde pas comme absolument impossible que la loi Ogulnia ait été complétée lorsqu'on attribua à dix-sept tribus , sur les trente-cinq, l'élection du grand pontife.
(3) Sylla éleva le nombre des pontifes k quinze , et il en fit autant pour celui des augures (T. L., Epit. 89). Cette coïncidence est remarquable. Elle fait croire^ que ces deux collèges suivaient un développement parallèle, et ainsi elle apporte une présomption de .plus en faveur de la thèse que nous soutenons.
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Reste le texte de CicéroD, que ron peut examiner en lui-même sans s'efforcer de le mettre d'accord avec Tite-Live rectifié, car le règne de Numa ne représente pas seulement une période beaucoup plus ancienne que celui de Servius ou de Tarquiq^il ouvre rhistoire religieuse de Rome , comme celui de Romulus son histoire politique. Mais le problème ne change pas. Il s*agit toujours de savoir si le nombre cinq a été obtenu en comptant le roi en plus ou en moins; en d'autres termes, si le collège, tel qu'il avait été composé par Numa, comprenait cinq membres en ajoutant le roi au nombre quatre, ou en le retranchant du nombre six. On a vu que la situation mal définie des rois-pontifes autorisait également Tune et l'autre .combinaison. M. Mommsen se prononce pour la deuxième (l). Il raisonne d'après un autre texte de Cicéron, voisin du premier, où l'auteur de la République admet aussi , sous Numa, un collège augurai de cinq membres (2). On sait, par le passage de Tite-Live relatif à la loi Ogulnia, que les augures étaient au nombre de six. Il faut donc entendre Cicéron comme si, dans sa pensée, le roi devait s'ajouter aux cinq augures, et ce calcul doit se reproduire une ligne plus bas, dans la même phrase, en parlant des pontifes. Ainsi Numa créa cinq pontifes ,'sans compter le roi , qui fut remplacé plus tard par un sixième collègue. Tel est le raisonnement de M. Mommsen. Tout ce qui précède en montre la faiblesse. En effet , de ce qu'il y avait six augures et six pontifes sous la- république], il ne s'ensuit nullement qu'il y en ait eu autant sous la royauté, et à plus forte raison aux origines même de Rome. On a donc toute liberté pour préférer la première hypothèse, rendue infiniment plus vraisemblable par l'analogie des vestales. Pour les pontifes et les augures, œmme pour les vestales , le nombre quatre a précédé le nombre six , ou plutôt le nombre deux a précédé le nombre trois , qui fut doublé par Tarquln ou Servius. Car c'est là, ainsi qu'on a essayé de le prouver , la marche la plus conforme au développement général des institutions, la seule aussi qui permette de se retrouver dans le dédale des textes. Par exemple, quand Cicéron attribue à Romulus l'institution de trois augures (3), sauf à faire augmenter le collège de deux membres par Numa (4), on démêle clairement, à la lumière de cette interprétation, le mélange de vérités et d'er-
{ï)SiaaUr,y II, p. 20, n. 7.
(2) De Rep., II, U.
(3) Ibid. , 9.
(4) ibid., 14.
42 LES aRI&INBS DU SÉNAT ROMAIN.
reurs d'où cette assertion est sortie. Gicéron a compris que les augures , représentant chacun une tribu , devaient avoir été au nombre de trois; et comme il voit dans les trois tribus une fondation dey[lomulus , il ne peut faire autrement que de rapporter au même roi la création des trois augures. Pourtant il n'ignore pas que le nombre des augures n'a pas été toujours en rapport avec celui des tribus. Il sait qu'il y a eu un temps où il répondait à deux au lieu de répondre à trois. C'est un fait trop formellement affirmé par la tradition pour qu'il puisse se dispenser d'en tenir compte. Mais il perd sa valeur pour lui comme pour les autres historiens, tous également ignorants ou, pour mieux dire, oublieux des circonstances qui avaient fait attribuer aux trois tribus dans l'ensemble des corps patriciens une représentation double. C'est ainsi qu'il est conduit à faire augmenter le collège d'un membre par Numa , de manière à obtenir ce chiffre quatre , transition nécessaire pour passer au chiffre six. Et ce qui achève de l'égarer, c'est une fausse analogie avec les pontifes ; car, sll est légitime de compter le roi en sus des quatre membres du collège pontifical , on ne saurait de même l'introduire dans le collège des augures, qui n'a jamais eu de chef et où sa présence peut être traitée, à bon droit, de superfétation (I).
Ce n'est donc pas du preipier coup que les trois corps religieux dont on vient de retracer l'histoire sont arrivés à une expression adéquate de la triple cité du patriciat. Ils ont traversé d'abord et en même temps une période où ils semblent n'avoir représenté que deux tribus. Peut-être même n'est-il pas impossible d'entrevoir une phase antérieure où ils n'en auraient représenté qu'une. Plutarque raconte que Numa commença par créer deux vestales auxquelles il en ajouta deux autres; ce qui voudrait dire, en. supprimant la dualité , qu'il y en a eu d'abord une , puis deux (2). D'un autre côté , si l'on prend à la lettre le passage où Tite-Live rappelle l'institution du pontificat , on en conclura que les fonc-
(1) Y. Bouché- Leclercq, article Augures^ Dictionn. de Daremberg et Saglio. — Quand Gicéron dit de Romulus qu'il créa les augures pour l'aider à prendre les auspices, il définit parfaitement le rôle de ce collée, qui était purement consultatif ; mais c'est précisément pour cela que le roi n'en faisait point partie. S'il attribue l'institution des augures à Romulus, et celle des pontifes k Numa , c'est que la science augurale était plus ancienne que Rome, à la fondation de laquelle elle avait présidé. Au contraire, le collège pontifical était une institution spéciale à Rome et purement politique. Il était donc naturel que l'idée en vint plus tard.
(2) Numa , 10.