‹ Les origines du sénat romain:Chapitre 5 sur 116 · I. — La division ternaire chez les Germains^ les Celtes · texte numérisé non relu

I. — La division ternaire chez les Germains^ les Celtes

les Sémites.

Rome patricienne était partagée en trois tribus : les Ramnes , les Tities , les Luceres. Ce nombre trois se retrouve dans toutes ses institutions religieuses, militaires, politiques. Il y avait trois vestales, et plus tard il y en eut six. Il y avait trois pontifes,

trois augures qui furent portés à six, puis à neuf (1). Il y avait trois cents cavaliers distribués en trois centuries, trois mille fantassins composant la légion. Il y avait trente curies. Enfin , il y avait trois cents sénateurs , et quand leur nombre fut augmenté, il fut élevé à six cents et à neuf cents (2).

Une question se pose tout d'abord. Cette Rome triple a-t-elle existé dès Torigine, ou bien est-elle issue du rapprochement successif et fortuit des trois groupes qui la constituent? La deuxième opinion est tenue pour la plus vraisemblable. Mais la comparaison avec les autres peuples conduit à une conclusion différente. La division tripartite de la cité n'est plus un simple accident de l'histoire romaine. C'est un système préconçu et dont l'on rencontre ailleurs plus d'un exemple. C'est une des conceptions qui paraissent le plus naturelles à l'esprit humain (3).

Plus on pénètre dans la connaissance de la haute antiquité , plus on est frappé des rapports que l'on découvre entre les peuples en apparence les plus étrangers les uns aux autres. Ces ressemblances ne peuvent être l'effet du hasard. Elles attestent une réelle unité dans la civilisation à des âges dont notre espèce a presque perdu le souvenir. Un des traits les plus remarquables et les plus persistants de cette civilisation primitive, c'est l'importance attribuée à certaines combinaisons numériques dans l'organisation des Etats (4).

Les combinaisons les plus ordinaires ne sont pas plus de deux qui se ramènent l'une et l'autre à un même point de départ. C'est toujours le nombre trois multiplié par quatre ou par dix. La cité ou la confédération se partage en trois groupes principaux qui se fractionnent chacun de son côté en quatre ou dix subdivisions. Souvent , quand trois se combine avec quatre , les rapports sont intervertis. Ce sont les groupes principaux qui sont au nombre de quatre et les divisions secondaires au nombre de trois. Dans un temps où il n'y avait pas d'invention utile qui ne fût consacrée par la religion, on comprend que les hommes aient professé pour

(1) V. !'• partie, ch. III, § 2.

(2) V. !'• partie, ch. V,*g 1.

(3) V. sur cette théorie : Movers, Das phônizische Àkérthum^ II, I, p. 481, etc. Nissen , Das Templunif passim, et particulièrement p. 144. Zœller, Latium und Rom y p. 28. — Niebuhr, {Vortràge Uber alu Geschichte, I, p. 267), Schwegler (Ilôm. Gesch. , I. p. 500) et Mommsen {Hist. rom., trad. Alex., I, p. 59, n. 2) l'ont entrevue sans s'y arrêter.

(4) Niebuhr, tlisl.rom.y U, p. 28, trad. Golbéry.

LA DIVISION TBRNAIRE GHBZ LB8 ROMAINS BT LBS GBLTES. 3

les nombres un respect superstitieux ; mais les raisons qui leur ont fait adopter ceux-ci de préférence sont difficiles à discerner. Ce n'est pas le lieu de s'égarer à la poursuite de ce problème. On n'a pas davantage à rechercher jusqu'à quel point ces nombres s'imposent à la pensée des anciens dans ses domaines les plus divers. Il suffira de relever quelques faits concernant l'histoire politique.

Tacite rapporte une vieille tradition d'après laquelle Mann , père des Germains, aurait eu trois fils d'où seraient sorties les trois familles entre lesquelles se partage la race , les Ingevones , les Istevones, et les Herminones (1). D'autre part, on connaît le rôle prépondérant du nombre douze dans les institutions germaniques (2).

On retrouve chez les Celtes la trace des mêmes idées. Les Helvètes ont quatre pagi comprenant douze oppida et quatre cents vici (3), c'est-à-dire trois oppida et cent vici par pagus. Il est vrai que, cent n'étant pas divisible pa^ trois , on ne voit pas comment leà cent vici pouvaient se répartir également entre les trois oppida, mais il s'agit probablement de la grande centaine, la centaine de cent vingt, telle qu'elle existe chez les Germains (4).

LesGalates, établis en Asie Mineure, se divisent, au dire de Strabon (5), en trois peuples dont chacun forme un Etat à part divisé en quatre districts. Chaque district est administré par un tétrarque. Les douze tétrarques sont assistés par un conseil ou sénat de trois cents membres. On peut se demander si les Calâtes ont a'pporté cette organisation de la mère patrie ou s'ils l'ont empruntée aux peuples grecs qui les entouraient.

On sait fort peu de chose sur les Etats sémitiques. Pourtant là aussi on retrouve les' deux combinaisons, trois multiplié par quatre, et trois multiplié par dix. La première était en honneur chez les Hébreux. Tout le monde connaît les douze tribus d'Israël. En temps de guerre, elles se groupaient trois par trois en quatre corps d'armée (6). La deuxième était particulière aux Phé-

(1) De moribus German» , 2.

(2) Waitz, Die Verfastung des deutsehen Volkes in àllester Zeit, I , II, Beilage II.

(3) Cœs., B. G.flj b, 12.

(4) Holzmann, Germanisehe ÀUerthûmer, p. 167.

(5) XII, V, 1. Cf. T. L., XXXVIII, 16.

(6) Pfomhres, II. Ismaël a, comme Jacob, douze fils, chefs de douze peuplades distinctes {Gen., XXV). Cf. la génération de Nachor, frère d'Abraham {G en. y XXII).

4 LES ORIGINES DU dâNAT ROMAIN.

niciens. A Carthage, dont les institutions reproduisent celles de la métropole, il est souvent question d'un conseil des dix , decem principes, qui a la haute direction des affaires (1). Ce même conseil se rencontre dans les villes phéniciennes ou dans celles qui subissent leur influence (2). Au-dessous des decem principes de Carthage, il y a un conseil des trente, triginta seniorum p7Hncipes (3), placé lui-même au-dessus d'une assemblée plus nombreuse que Tite-Live appelle le Sénat (4). Sur l'effectif de cette assemblée, il n'existe aucun renseignement direct. Mais il n'est pas douteux que, la même progression continuant, il n'ait été de trois cents membres. Ce nombre de trois cents paraît avoir été le nombre consacré de l'aristocratie punique. C'est celui des otages qu'elle doit livrer aux Romains (5). On sait d'ailleurs que les trente étaient tirés du sénat et le représentaient à titre de conseil dirigeant (6). Dès lors il y a lieu de supposer que les deux corps étaient organisés suivant le même principe. Le sénat des trois cents se serait ainsi partagé e^ trois groupes dont chacun aurait reçu l'impulsion de dix membres formant le comité des trente. Car les trente étaient de leur côté partagés en trois décades dont chacune avait son chef. Le traité d'Hannibal avec Philippe mentionne , comme parties contractantes , trois Carthaginois assistant le général, puis tous les gérousiastes , c'est-à-dire les trente (7). Ailleurs il est dit que les gérousiastes délèguent trois des plus illustres citoyens pour traiter avec Régulus (8). Le nombre trois divise donc les deux assemblées superposées l'une à l'autre. Peut-être n'est-ce pas trop s'avancer de conclure qu'il divise aussi la cité. On n'ignore pas en effet que, dans tout le monde ancien, les assemblées sont constituées sur le modèle de la cité (9). Il est à remarquer que les dix principes ne peuvent pas être pris en nombre égal dans les trois fractions du conseil

(1) Justin, XVUI. 6. 7. T. L. , XXX, 36. Orose. IV, 12.

(2) Diodore , XXXIII , 5. Josëphe , B, J., II , 21 . 9. Vit. , 57.

(3) T. L., XXX, 16, 36. Eptiome 49. Quint. Curt., IV, III.

(4) T. L., XXX. 16 : « Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud illos coasUium^ maximaque ad ipsum senatum regendum vis. » Diodore (XIV , 47) distingue la yzpouata de la (tvyxXtitoç.

(5) Polybe, XXXVI, 2. App., Pun., VIII, 76.

(6) T. L., Le:

(7) Polybe, VII, 9.

(8) Diod., XXIII, 12. Cf. T. L., XXIII, 34.

(9) Ce sont les vues de Movers (l. c.) , adoptées par M. François Lenormant , Manuel d^histoire ancienne de l'Orient, t. III, p. 218, 6» édit.

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des trente , comme les trente le sont dans les trois fractions du sénat des trois cents. Il résulte de là que les trois décades forment trois groupes distincts représentant sans doute les trois tribus. Les decem principes représentent la plus favorisée. On verra quelque chose de semblable à Rome. Les rapports de la constitution de Rome avec celles de Sparte et de Carthage ont frappé Polybe (1). Aristote déjà avait remarqué que cotte dernière se rapprochait beaucoup de celles des Cretois et des Lacédémoniens (2).

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