‹ Les origines du servage en FranceChapitre 128 sur 163 · Moine de Saiut-Gall, De Gestis Caroli Magni, H · texte numérisé non relu

Moine de Saiut-Gall, De Gestis Caroli Magni, H

sont égaux à son service'. On a de cette fraternité des souvenirs touchants. Le biographe du bienheureux Gérard, moine de Saint-Albin, près de Poitiers, parle d'un ouvrier de ce monastère, nommé Geoffroy, qui travaillait dans la caméra des tailleurs. « Ses bonnes mœurs l'avaient rendu cher aux religieux^. » Le même récit nomme « un serviteur appelé Morel, employé à la cuisine des moines. » Il avait été malade, mais, guéri miraculeusement par le bienheureux Gérard, il s'était remis aussitôt au travail. « Le moine qui dirigeait la cuisine, » l'ayant vu, et ignorant sa guérison, le reprit amicalement : « Grand sot! pourquoi, étant malade, ne te reposestu pas 3 ? »

Ce serait manière bien affectueuse de parler à des esclaves. Je ne dis pas que dans les cloîtres un tel langage eût été invraisemblable. Mais tout porte à eroire que ces ouvriers et ces famuli étaient des serfs, c'est-à-dire des tenanciers de manses, devant pour redevances au monastère une partie de leur travail. Un passage du Polyptyque de Saint-Bertin appuie fortement cette opinion. Il nomme plusieurs

1. . Non coinerlenti ex scivilio praepoiialur ingenuus, nisi alia rationabilis causa existât... Quia sive servus, sive liber, onincs in Chrislo unum sumus, et sub uno Domino aequalem servitutis niilitiam bajulamus. » Régula S. Benedicli, i (Migne, P. L., t. LXVI).

2. • Quidam adolescens, nomine Jofredus, pro lionesta conversatione Iratribus crat carus, qui Incarnera ubi vcslimenta suuntur degebat. • VHa beati Giranli, ilans Chronique des àjUses cCAnjou, éd. de la Société de l'Histoire de France, 1809, p. il».

3. < Alius quidem Tamulus, cui nunien erat Morellus,quiin coqiiiua tratribus serviebat. Monaclius ergo qui coquinae piaeerat... inluons eum cnjus inlirmitatcm viderai laborantem, ait illi : 0 stultissime '. lu qui iuliimus es, quarc non requiescis? • It/id., p. iii>, liu.

tenures de cette abbaye dont les habitants étaient, pour prix de leur jouissance, obligés à des services de même nature : « Un manse, à Widingaham, avec divers bâtiments, comprenant vingt bonniers de terre : son service consiste à aider tous les jours les frères dans la préparation des mets à la cuisine ; un manse, entre Mighem et Harolingem, de trente bonniers : son service est de porter chaque jour du bois pour la boulangerie et la brasserie; à Boningaham, quatre manses, de douze bonniers : leurs hommes ne font chaque année que des travaux de réparation au toit du monastère;... encore, près de Tentrée, un manse de quatorze bonniers : il est chargé de la surveillance quotidienne de la porte ^. » Cuisine, boulangerie, brasserie, surveillance de la porte, entretien des bâtiments, nous avons vu tout cela dans l'énumération des divers travaux exercés à l'abbaye de Corbie. Or nous voyons, par le texte de Saint-Bertin, que ceux qui, dans ce dernier monastère, les exerçaient étaient des tenanciers accomplissant un service de leurs manses, c'est-à-dire des colons ou des serfs. Le Polyptyque leur donne le nom de prébendiers, pj-ebendarii, c'est-à-dire d'hommes qui doivent des services en raison du paiement ou des avantages qu'ils reçoi-

1. • Habet in Widingaham mansum cum casticiis; de terra bunuaria xx; servit unaquaque die de fratribus ad condimentum cibi in coquina. Item habet inter Mighem et Huolingham bunaria xxx : servit unaquaque die ad pistrinum et ad bracitorium in adducendis lignis. Item habet in Boningaham mansa un per bunaria xii; nichil aliud faciunt per atinum, nisi emendant tecta monasterii.. Hem habet ad portam mansum unum per bunaria xnii; servit unaquaque die ad portam. » Polyptychum Sithiense, dans Guérard, t. II, p. 403,

vent^ Il y avait quatre-vingt-quinze prebendarii travaillant ainsi dans les ateliers de l'abbaye de Saint- Bertin^. C'était tout autre chose que des esclaves.

Il y eut cependant des serviteurs dans les abbayes au IX® siècle. Le plan de Saint-Gall marque même les divers bâtiments destinés à les loger et donne leurs noms différents. Quelle était la condition de ces serviteurs?

Je pense qu'il ne faut pas voir en eux des esclaves, c'est-à-dire des gens devenus la pleine propriété du maître, qui peut disposer d'eux arbitrairement et à son gré. C'est le travail libre qui règne dans les cloîtres bénédictins, et en principe le travail exercé par les moines eux-mêmes. Saint Grégoire le Grand nous montre saint Benoît, au Mont Cassin, se faisant servir par un jeune noble, hôte ou novice du monastère, qui tient un ilambeau devant la table pour éclairer l'abbé pendant son repas •'^. Cela indique qu'il n'y avait pas, au Mont Cassin, d'esclaves pour le service domestique. On voit, en effet, que, d'après la règle de saint Benoît, le service des tables était fait

i. Dans le Polyptyque deSaint-Remi, écrit probablement au temps d'Hincmar, c'est-à-dire au ix* siècle: • Facil suo seniori lempore messis dics très ouui praet)eiida sibi data. > Cité par Balu^e, Capitularia, t. Il, p. I^ii7.

2. « Inlra monasterium per divcrsas offirinas habet praebendarios xcv. •• Polytjtychum Sithiense, dans ('.«erard, t. U, p. »(Xi.

3. • Quis esl hit; cui ego manduc.anti assisto, luceinain teneo, servitulem impendo? quis suiu ego ut illi serviaui? • Saint Grégoire le Grand, Diaiog., 'iO (Migne, P. L., t. l.xxvil).

par les moines, de même que le service de la cuisine,

La Règle composée en 529 par saint Benoît fait du travail manuel une des obligations des religieux. Ils doivent travailler de leurs mains pendant sept heures chaque jour : ils en donneront deux à la lecture : le reste sera consacré à TofTice divin. Depuis Pâques jusqu'au 1^'' octobre, ils travailleront de la première heure à la quatrième, c'est-à-dire de six heures du matin à dix heures. Après ces quatre heures de travail, ils liront pendant deux heures. Ayant dîné, et s'étant reposés au milieu du jour, ils diront none vers le milieu de la huitième heure, à une heure et demie, puis reprendront le travail jusqu'au soir. L'ordre des travaux était modifié en hiver, à cause de la brièveté des jours ; mais on travaillait autant ' .

Ce travail des moines se faisait d'abord à l'intérieur. Ils n'étaient pas libres de choisir leurs occupations. C'était l'abbé qui imposait à chacun sa tâche. La première était le service domestique. Chaque religieux devait servir pendant une semaine à la cuisine et à la table ^. Ceux qui, en plus, savaient quelque métier étaient ordinairement appelés à l'exercer. Mais on veillait à ce qu'aucun ne s'enorgueillît de son expérience ou de son talent. Si un moine artisan paraissait se trop complaire à

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