II. Lex Burgundionum, X, i
un long usage de la civilisation. Paré des dépouilles de l'Empire, entouré de serviteurs vêtus et disciplinés à la romaine, le rude compagnon des princes mérovingiens ressemble à l'élégant sénateur des cités gauloises à peu près comme les vers boiteux du roi Clotaire rappellent le mètre encore classique de Sidoine ou de Fortunat. Mais il a déjà les mêmes raffinements, les mêmes exigences. « Les Germains connurent des besoins qu'ils avaient ignorés jusque-là, et firent servir une foule d'esclaves à leur mollesse ou à leur vanité. Ce changement dans leurs mœurs, joint aux grands domaines qu'ils acquirent dans les Gaules, dut multiplier considérablement chez eux le nombre des esclaves ^ » Au vu* siècle, les esclaves, domestiques ou ruraux, constituaient encore une portion considérable des fortunes mobilières; parlant d'itta, veuve de Pépin de Landen, l'auteur de la Vie de ce dernier s'exprime ainsi : « Beaucoup désiraient l'épouser, les uns à cause de sa vertu, d'autres à cause de sa noblesse, plusieurs à cause de la multitude de ses domaines et du grand nombre de ses esclaves -. »
En même temps, les guerres continuelles en versèrent de grandes multitudes sur les marchés. Pendant le vi* siècle, les maîtres de la Gaule sont sans cesse en lutte, non seulement contre les derniers restes de la domination romaine, mais encore
1. Gourcy, Quel fut l'état des personnes en France sous la première et la seconde race de nos rois, 1769, p. "G.
3. - Ob mulliplires praediorum possessiones et numerosam familiam. . VilaB. Pippini; Du Chesne, //. F. S., t. I, p. lai.
entre eux. Dans les chroniques de ces âges reculés, il est bien rare de trouver, en face du chiffre d'une année, cette mention : Sine hoste fuit, ou celle-ci : Franci quieverunt : l'annaliste a toujours soin de noter cela comme un événement extraordinaire. A cette époque, nul lieu n'était sûr : trop voisin des limites de la Gaule, il était exposé aux invasions des Barbares du dehors; à l'intérieur du pays, les endroits trop rapprochés des limites irrégulières, bizarrement découpées et souvent changeantes, des divers royaumes que les rois francs se partageaient entre eux, n'étaient pas moins menacés. A l'exception des habitants de quelques villes fortes, personne, clerc ou laïque \ n'était sûr de ne pas voir, à un moment quelconque, sa maison et ses terres ravagées, et de n'être pas avec les siens emmené en esclavage. Les monastères eux-mêmes demeuraient exposés à ce péril : les Vies des saints nous montrent les inquiétudes d'abbesses craignant d'avoir construit un couvent de femmes trop près des limites de deux royaumes ^.
1. Le deuxième concile d'Orléans (333), canon 8, fait allusion à des diacres tombés en esclavage.
2. C'est ce que dit, en termes très curieux, la Vie de sainte Salaberge (t 634) : " Coenobium puellarum in suburbio Lingonicae urbis... conatur exstruere... Qui locus licet Austrasiorum finibus immineret, vicinus tamen Burgundiae erat... Coepit famula Dei... trutinare animo non esse in eodem loco puellarum coenobium tutum... Nam licet Barbaries procul abesset, regnum tamen liniitibus hinc inde admixtis periculi indicium fuluris lemporibus erat. Quod periculum nos deinceps vidimus. Denique nuper civile belluni inter reges Francorum Theodoricum et Dagobertum circa illos linos est aclum, loca vicina quoque depopulala, agri, villae, aedes, et ipsa, quod gravius est, sanctorum corpora igni sunt cremata. » Vila S. Salabergae; Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, t. III, p. 1.
Chacune dos guerres de celte époque se terminait par le pillage d'une province et l'enlèvement d'une partie de ses habitants réduits en servitude. C'est là le but, soit caché, soit avoué, de la plupart des expéditions militaires des princes mérovingiens, alors même qu'ils le déguisent sous une couleur politique et religieuse. « Véritables chefs de nomades en pays civilisé, ils campaient ou se promenaient à travers les villes de la Gaule, pillant partout, sans autre idée que celle d'amasser beaucoup de richesses, en monnaie, en joyaux et en meubles; d'avoir de beaux habits, de beaux chevaux, de belles femmes ; et enfin, ce qui procurait tout cela, des compagnons d'armes bien déterminés, gens de cœur et de ressource, comme s'expriment les anciennes chroniques '. » En 500, les Burgondes, commandés par leur roi Sigismond, réduisent en captivité trois mille habitants d'une ville fortifiée du Limousin. En 512, les Ostrogoths font subir le même sort à tous les habitants d'Orange. En 531, Childebert, revenant d'une expédition contre l'Espagne, traîne à sa suite une multitude de prisonniers « attachés deux à deux comme des chiens- : » on songe, en lisant ces mots, aux lugubres convois de nègres que poussèrent si longtemps devant eux, malgré les protestations de l'Europe impuissante, les traitants africains. L'idée d'une guerre se présentait à l'esprit des Francs
1. Augustin Thierry, Lettres sur l'histoire de France, 1829, p. ni.
2. « Cernit ligatos quos regalis exercitus ducebat captivos, luore canum binos et binos copulatos. » Vita S. Eusicii; Du Cliesne, H. F, «., t. I, p. 534.
comme une occasion de conquérir beaucoup de butin et d'esclaves. Quand, en 532, Glotaire et Childebert voulurent envahir le pays des Burgondes, leur frère Thierry, roi des Francs orientaux, refusa de marcher avec eux. Ses guerriers murmurèrent : « Si tu ne veux pas aller en Burgondie avec tes frères, lui dirent-ils, nous te quittons et les suivons au lieu de toi. » Le roi ne s'émut pas de cette menace : « Suivez-moi, leur dit-il, vers la cité des Arvernes, et je vous ferai entrer dans un pays où vous prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pourrez désirer, où vous enlèverez des troupeaux, des esclaves, des vêtements en abondance ^ . » Cette proposition plut aux guerriers : l'Auvergne fut entièrement saccagée : rien ne fut laissé aux habitants, si ce n'est la terre, que les Barbares ne pouvaient emporter. L'armée se retira ensuite, emmenant de longues fdes de chariots et de prisonniers, « de beaux enfants, de beaux jeunes gens, de belles jeunes filles, les mains liées derrière le dos : les soldats les mettaient à l'encan dans tous les lieux où ils passaient ^. »
1. « Me sequimini, et ego vos inducam in palriam ubi aurum et argentum accipiatis, quantum vestra potest desiderare cupiditas; de qua pecora, de qua mancipia in abundantiam adsumatis : tantum hos non sequamini. » His promissionibus hi inlecti, suam voluntatem facere promittunt. Ille vero illuc transire disponit, promittens iterum atque iterum exercitui cunctam regionis praedam cum homi nibus in suas reglones transferri. » Grégoire de Tours, H. F., ni, 1.
2. « Pueros enim quoque atque adolescentes venuslioris formae, scitisque vultibus puellas, exercitus adventiilus juuctis post terga manibus secum ducens, per diversa loca precio accepio distrahebat : nulli compatiens, nec remeare sinens. » Vita S. Fidoli ; Du Cliesne, 1. 1, p. 552.
Toujours les razzias africaines ! Quand une ville se révoltait contre eux, ces sauvages ne savaient faire qu'une chose, en vendre tous les habitants : c'est ainsi que Dagobert, pour punir Metz, mit ses citoyens à l'encan : parmi eux était saint Serenus, qui fut payé trois sous *. Les esclaves ainsi vendus à un prix que l'abondance de la marchandise humaine rendait dérisoire, au septième de leur valeur réelle 2, allaient grossir les troupes d'hommes employés au service domestique ou à la culture des terres dans les Gaules, ou même, achetés par des spéculateurs, étaient dirigés sur l'Italie et embarqués par les Lombards, malgré les supplications des papes ^, pour être vendus sur les marchés de l'Orient ■*.
La grande source de l'esclavage était rouverte, la servitude allait couler librement sur le monde et le couvrir d'une nouvelle inondation, si les saints ne s'étaient jetés en avan* pour la combattre, pour réédifier à force de prières, de larmes et de sueurs, la digue rompue : les écrits contemporains nous montrent les prêtres, les évêques, les moines, de pieux la'iques, des femmes chrétiennes s'efforçant de rendre à la liberté, soit à prix d'argent, soit par
1. « Quibus victis, captus est vir Deo plenus atque in captivitatem ductus. Quem, disponente Deo, émit dux et cornes nobilissimus Domine Boso, duos solidos. » fila S. Sereni ; Du Cliesne, 1. 1, p. 600.
2. La valeur moyenne des esclaves de l'un et de l'autre sexe employés au service de la maison, aux travaux industriels et à certains travaux des champs variait entre quinze et trente-ciuq sous. Lex Salica, XI, 3, 6.