CHAPITRE
'Le Brabant à l'époque romane.
hOUS avons constaté, par l'analyse sommaire des édifices romans de notre pays, que le caractère et le développement de l'art y furent intimement dépendants des grandes écoles étrangères. Mais une école d'architecture ne relève pas seulement du milieu artistique qui l'entoure ; l'art d'une époque est également le fruit d'une civilisation, et, s'il emprunte la plupart de ses caractères positifs à des influences de même nature, il reflète aussi, très fidèlement, l'état général du pays où il éclot.
L'art roman du Brabant a donc, forcément, porté l'empreinte de son milieu politique, social et religieux. Si nos églises ont un autre aspect que celles de Scandinavie ou de la Bourgogne, c'est que, sans doute, la vie du peuple qui les édifia fut différente.
Ce qui plus est, les périodes alternatives de paix et de guerre, de prospérité et de malheur que le moyen âge a vu se succéder si souvent, ont contribué aussi, dans une mesure plus ou moins large, à la construction et au caractère artistique des édifices.
11 n'est donc pas inutile de rappeler, en quelques traits empruntés à l'histoire générale, l'état social, politique, économique et religieux du Brabant aux xr, xu' et xni' siècles.
Par le traité de Verdun, le Brabant fut compris dans le royaume de Lotharingie, qui devint ensuite le duché de Lotharingie et fut réuni a l'Allemagne en 925.
Saint Brunon, frère de l'empereur Othon le Grand, divisa le territoire en deux parties : la Haute Lotharingie ou Lorraine et la Basse Lotharingie
Le Srcibcfnt ou Lothier. il donna le gouvernement de cette dernière à Godefroid d'Arà Vépoque denne, en 959 (i).
romane. Cependant le pouvoir et le titre de duc de Lothier devinrent, presque
aussitôt après, un objet de luttes perpétuelles entre les grands seigneurs du pays. Comme le territoire était partagé entre une foule de petits princes, ceux-ci n'avaient, à l'origine, qu'une autorité très restreinte. Quelques-uns cependant, soit par habileté, soit par la situation privilégiée de leurs possessions, parvinrent à réduire sous leur dépendance d'autres chefs moins puissants. Tels étaient les comtes de Mons, dont la citadelle dominait et défiait toute la région de la Haine (2) ; tels encore les seigneurs de Limbourg, de Luxembourg, de Louvain. ]1 se fonda ainsi une classe de grands vassaux, d'une puissance sensiblement égale, entre lesquels se confina la lutte pour le duché de Lothier.
Lorsque Godefroid de Bouillon partit pour la croisade, l'empereur Henri IV donna son duché au comte de Limbourg, mais celui-ci n'en jouit pas longtemps car, bientôt après, Henri V en investissait Godefroid VU, comte de Louvain. C'est depuis lors que les comtes de cette ville portèrent le titre de ducs de Lothier et de Brabant.
Cependant la dignité de duc de Lothier n'était déjà plus alors qu'un simple titre, sans pouvoir correspondant. Les grands feudataires, comme les comtes de Hainaut, de Limbourg et les évèques de Liège, avaient acquis peu à peu une indépendance quasi complète, non seulement vis-à-vis des ducs de Lothier, mais même vis-à-vis des empereurs.
Les ducs ne régnaient donc effectivement qu'en Brabant et encore dans ce duché leur autorité directe ne s'étendait-elle que sur leurs domaines propres et personnels. Pour le reste, ils exerçaient les droits de suzerains; ceux de justiciers suprêmes et d'avoués des églises ; ils établissaient des châtelains et investissaient des fiefs dans toute l'étendue du duché (3).
Quel était alors ce duché de Brabant ?
11 s'étendait primitivement à l'ouest jusqu'à la Haine et l'Escaut, mais il
(1) . L. Vanderkindere, La Tormation territoriale des principautés belges au moyen âge, Bruxelles, 1902, t, 11, p. 19-2 j.
(2) Cf. Ghisleberti, Chronicon Hanoniense, ed. Vanderkindere, Bruxelles, 1904, p. 9.
(3) G. Pirenne, Histoire de 'Belgique, Bruxelles, 1900, p. 1 14-1 16.
fut fortement entamé de ce côté, dans le courant du x' siècle, par les Le Brabant comtes de Flandre et de Hainaut. En revanche, il s'agrandit vers l'est et le à l'époque sud-est par l'adjonction d'une partie de la Hesbaye et du comté de Bru- romane. nengeruz.
Dans le courant du xi' siècle, les comtes de Louvain soumirent toutes les régions environnantes, alors très peu peuplées et couvertes de forêts et de bruyères (i). Après le départ de Godefroid de Bouillon, le territoire s'augmenta encore du marquisat d'Anvers et de toute la Campine.
C'est ainsi qu'au début du xii' siècle, au moment où il fut érigé en duché, le Brabant comprenait tout le pays situé depuis Nivelles jusqu'à la Meuse inférieure (2).
Dans la suite, ces vastes possessions furent divisées en quatre quartiers portant les noms des quatre villes principales : Louvain, Bruxelles, Anvers et Bois-le-Duc.
Le quartier de Louvain renfermait, outre cette ville, celles de Tirlemont, Léau, Diest, Sichem, Landen et Aerschot.
Le quartier de Bruxelles comportait une région flamande et une autre wallonne ; la première avec Malines, Vilvorde et Assche ; la seconde avec Nivelles, Jodoigne, W^avre et Gembloux.
Les régions septentrionales de ce territoire n'avaient, à cette époque, qu'un petit nombre de centres habités, ce qui implique nécessairement un nombre restreint d'églises. Très peu de villages y existaient au xi' siècle, et la plupart de ceux que nous voyons ont été fondés aux deux siècles suivants, lorsque les défrichements et les déboisements eurent rendu habitables une foule de « terres neuves » et lorsque les transformations économiques intervenues au xii' siècle eurent déplacé bien des centres d'activité.
Cette époque est témoin d'une profonde évolution dans la vie sociale et économique. Le commerce et l'industrie naissants attirent déjà les habitants vers les villes en formation; l'agriculture, qui dépérissait faute de culture méthodique, se relève par l'influence bienfaisante des Cisterciens qui avaient fondé de nombreux établissements sur notre sol dès le second quart
(1) L. Vanderkindere, op. cit., t. 11, p. i i3-i 14.
(2) G. PlRENNE, loc. cit., p. 116.
l^e ^rcthctnî du xn' siècle. Le servage diminue dans de fortes proportions, le paysan, à VépOClue devenu à peu près entièrement libre, cultive le lot qu'on lui cède à bail rotnctne. moyennant une faible redevance payable en argent (i).
Les privilèges entraînent le droit d'association et le système communal s'étend jusque dans les campagnes. De là, de nouvelles agglomérations, de nouveaux villages, véritables communes et, par voie de conséquence, de nouvelles églises.
Une foule de paroisses se fondèrent ainsi à la fin du xji' et dans la première moitié du xin^ siècle. L'évêque Walter de Marvis (f i 25]) en créa un grand nombre en Flandre durant son règne. ]1 en fut de même en Brabant, un peu plus tard, sans doute, car la civilisation y était moins avancée que dans les régions occidentales. Presque toutes les localités dont les noms se terminent en sart, k^rl^e, rode datent de cette époque (2).
L'évolution économique exerça naturellement une grande influence sur l'architecture, et il est permis de supposer qu'un grand nombre de nos églises datent de la deuxième moitié du xii' et du début du xni' siècle, surtout dans les régions orientales et centrales du Brabant actuel, où les églises romanes sont tellement rapprochées qu'il est difficile de croire qu'elles ont appartenu toutes à des villages de fondation très ancienne.
Un facteur très important pour le développement artistique se trouve dans l'état religieux de la contrée.
Le christianisme avait été prêché en Belgique dès le u' siècle, mais il n'avait guère pénétré les populations avant le iv' siècle. De cette époque date la première délimitation en provinces ecclésiastiques et en diocèses, établie sur le modèle des subdivisions politiques romaines.
Les invasions franques détruisirent complètement l'œuvre des premiers missionnaires. 11 fallut recommencer sur les populations nouvelles le travail apostolique (3). La conversion de Clovis marque une étape dans cette œuvre ; mais elle ne porta pas tous les fruits qu'elle semblait promettre (4). Ce
()) G.PiRENNE, op. cit., p. 275.
(2) G.PiRENNE, loc. cit. ; — G. KuRTH, La Trontière linguistique, t. 1.
(3) Vanderkindere, Introduction aux institutions de la Belgique au moyen âge, Bruxelles, 1890, p. 274.
(4) PouLLET, Les Institutions des anciens Pays-Bas, Louvain, 1882, t. I, p. 38-42.
ne fut qu'au vu' siècle que les ordres monastiques entreprirent méthodique- Brabant ment le travail d'évangélisation et ce siècle peut s'appeler sans exagération, à Vépoque chez nous, « le siècle des Saints ». Quantité de monastères s'élevèrent et romane. l'élan religieux devint général (i).
Cependant la conquête des esprits n'avait pas entraîné du même coup celle des caractères. Ces beaux fruits de piété et d'enthousiasme eussent été, sans doute, tôt corrompus sans l'intervention énergique et réformatrice des deux grands apôtres du viu' siècle : saints Boniface (2) et Willibrord (3), aidés de saint Amand et de saint Hubert (4). Mais leur influence prépondérante dans les centres ne pouvait s'étendre dans tous les recoins du pays ; il y eut des païens en Belgique jusqu'au et même au xi' siècle.
On aurait tort de croire que la conversion des habitants d'une agglomération entraînait l'érection immédiate d'une église monumentale. Au contraire, la plupart, pour ne pas dire tous les premiers édifices du culte, dans les campagnes, furent de simples réduits en bois, et les chroniques contemporaines nous apprennent que l'abbé Adélard 11, de Saint- Trond, fit remplacer, vers le milieu du xi' siècle, quatorze de ces oratoires primitifs par des édifices en pierre (5).
Il faut descendre jusqu'au milieu du xii' siècle avant de trouver le christianisme suffisamment établi dans les campagnes pour qu'il y eut une église définitive dans chaque village.
Qui édifiait ces églises? Qui les entretenait?
Dans les localités très anciennes, antérieures à l'introduction du christianisme, le missionnaire construisait lui-même son église avec l'aide des habitants. Ces églises (casx Dei) appartenaient alors à la communauté.
Mais, en Brabant, les communautés étaient rares. On y trouvait surtout le système des exploitations particulières (hofen), et non celui des villages agglomérés. Or, quand le propriétaire d'une « villa » se convertissait, il entraînait sa famille et ses serfs et édifiait sur sa propriété un oratoire
(1) Warichez, Les Origines de l'église de Tournai, Louvain, 1902, p, 34.
(2) G. KuRTH, Saint Boniface dans Les Saints.
(3) Van der Essen, De heilige Willihrordus in Geschiedkundige bJaden, ]" jaargang, bl. 371.
(4) Ch. De Smedt, Saint Hubert dans Acta Sanctorum novembris, t. 1.
(5) RoDULFi, Gestaabb. Trud., M. G. H, SS., t. XI, p. 234.
T^e Srctbant privé, en remplacement de l'autel ou sanctuaire dédié aux dieux du pagaà l é pOCjf ue nisme. Comme les anciens, les nouveaux temples appartenaient au chef de romane. l'exploitation, à qui incombait, par conséquent, la charge de pourvoir à leur
entretien, à la subsistance du prêtre et au luminarium. Ils faisaient partie intégrante de son domaine, tout comme le moulin ou le four (i) : on en héritait de père et fils et on se les partageait.
D'un autre côté, la ferveur des premiers siècles de conversion excita beaucoup de seigneurs à de riches donations dépassant souvent le nécessaire. Les princes et les rois, dont le clergé était un puissant appui dans la lutte contre leurs grands vassaux (2), avaient également intérêt à augmenter la puissance et la richesse des grandes églises et des monastères. Telle est l'origine des grands biens dont l'Eglise jouit durant tout le moyen âge et la source de ses abondants revenus. Ces richesses étaient cependant encore précaires à cette époque. 11 arrivait que les propriétaires des églises, à court d'argent, méconnaissant les intentions de leurs ancêtres et des autres donateurs, s'emparaient d'une grande partie de ces ressources, ne laissant pour les besoins du culte que la portion strictement nécessaire ; sauf cette minime part, revenus, oblations et dîmes devenaient leur proie.
Cette situation dura jusque vers l'an 1000, lorsqu'une réaction se dessina contre ces abus. Comme la réforme religieuse et artistique, elle partit de la congrégation de Cluny, dont les principaux centres d'activité dans nos contrées étaient Saint-Vannes et Stavelot (3). Les conciles prononcèrent alors des peines sévères contre les détenteurs de biens ecclésiastiques et ceux-ci durent s'en dessaisir petit à petit. Pour faciliter ces restitutions, les papes leur permirent de rendre ces revenus non pas aux églises, mais à des monastères ou à des chapitres. Aussi les cartulaires sont-ils pleins de documents des xi^ et xii^ siècles attribuant les dîmes de telle ou telle église à une abbaye ou à un corps de chanoines, quelquefois les divisant entre plusieurs bénéficiaires.
A la fin du xii^ siècle, presque toutes les églises du Brabant se trouvaient ainsi entre les mains de puissantes communautés religieuses. Quantité
(1) Analecles pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, III' série, t. 1, 1905.
(2) PouLLET, op. cit., p. 320; — A. Gauchie, La Querelle des Investitures dans les diocèses de Liège et de Cambrai, Louvain, 1890, t. 1, p. vii-xn.
(3) E. Sackur, 0/7. a/., t. II, p. i33-i54.
d'édifices sont mentionnés comme appartenant au chapitre de Cambrai T^e Brctbctnt et aux grandes abbayes du Saint-Sépulcre en la même ville, d'Afflighem, à l époci ue de Villers, de la Cambre, de Saint-Bavon, à Gand, etc. Les abbayes romctne. étaient alors les véritables curés des paroisses : les « curés primitifs ». Elles touchaient tous les revenus et n'octroyaient au pasteur effectif, qu'elles nommaient ou révoquaient à volonté, qu'une « portion congrue ». Cette situation, avec quelques différences de détail, se continua jusqu'à la Révolution française.
La construction et l'entretien des édifices du culte incombaient naturellement à ceux qui en touchaient les revenus. Cependant, dès l'époque communale — dont l'esprit se manifeste dans le domaine religieux par la création de « fabriques d'église » — les paroissiens durent aussi intervenir dans les frais (i). Souvent aussi les charges étaient réparties proportionnellement entre le propriétaire et le desservant. Le gros décimateur était alors tenu, dans la plupart des cas, à l'entretien des nefs, des verrières du chœur et de la tour jusqu'à sept pieds au-dessus du faîte de l'église.
11 serait intéressant de savoir si le concours des abbayes dans la construction des églises se bornait uniquement à une intervention pécuniaire, ou si à cette intervention se joignait une influence artistique. Par exemple, la forme des églises construites à une même époque, mais dans des régions différentes, par une abbaye, se ressentait-elle des idées artistiques qui prévalaient dans cette abbaye? La réponse à cette question est difficile, mais nous inclinons à croire que l'influence monacale ne s'exerça pas, en général, de cette manière (2). Notre conviction à ce sujet se base sur les observations que nous avons faites au cours de l'examen des diverses églises du pays. Chaque région a son style religieux plus ou moins déterminé et ce style est, en général, complètement indépendant des abbayes auxquelles appartenaient ces édifices. On comprendrait, du reste, difficilement l'avantage qu'aurait présenté pour ces institutions la coutume d'envoyer au loin des ouvriers formés à leur école et pénétrés de leurs idées, surtout si on considère les grandes distances qui séparaient beaucoup d'églises de leurs propriétaires. Les tiraillements continuels entre les décimateurs et les curés
(1) H. Sée, Les Classes rurales au moyen âge en "France, Paris, 1901, p. 464 et suiv.
(2) Enlart, op. cit., t. 1^ p. 62.
T^e ^rûbctnt témoignent d'ailleurs assez clairement que les communautés étaient peu à l ép0(jue disposées à aller au delà du strict nécessaire.
romane. Est-ce à dire que les moines n'exercèrent aucune action sur l'art de
bâtir? Telle n'est pas notre pensée, au contraire. Mais cette influence fut générale et se fit, non par les couvents particuliers, mais par les Ordres. A l'époque dont nous nous occupons, l'architecture est l'apanage exclusif des clercs ; les abbayes sont encore les foyers uniques de la science et de l'art. Chaque Ordre a ses tendances et ses formes. Les églises clunisiennes se distinguent par leur richesse d'ornementation et leur luxe de clochers et de sculptures ; celles qui s'édifient, dès le second tiers du xu' siècle, sous l'impulsion des Cisterciens, marquent une réaction contre cette richesse exagérée.
On n'a pu déterminer encore, jusqu'à ce jour, comment et par qui furent introduites en Belgique les influences architecturales. Mais ce que l'on doit admettre, en attendant, c'est que l'influence des divers ordres religieux imprime un cachet bien reconnaissable aux édifices des régions où ils dominaient.
Or, le Brabant comptait, avant le xn^ siècle, un nombre très restreint de communautés régulières. On n'y trouvait que trois grandes abbayes, celle d'Afflighem, fondée en 1086 par Henri ]] ; celle de Nivelles, datant du \\\^ siècle, et celle de Gembloux, fondée en 933 par saint Guibert. Ce furent les moines de ces abbayes qui tracèrent les plans de leurs églises, mais c'est la population des environs qui aida beaucoup à leur construction. Un des plus célèbres témoignages de ce fait est rapporté par le moine Rodolphe (i) concernant l'édification de l'église de l'abbaye de Saint- Trond, en io55. Voici comment il s'exprime dans son style légèrement diff^us et ampoulé :
« Videre erat mirabile et relatu erat incredibile de quam longe quanta hominum multitudo, quantoque studio et Ixticia lapides, calcem, sabulum, ligna ac quaecumque operi erant necessaria, nocte ac die, plaustris et curribus gratis propriisque expensis non cessarent advehere. Ipsi quoque lapides maceriales atque in fundamento grandes atque gravissimi positi fideliter
(1) Gestaabb. Trudon. M. G. H. SS., t. X, p. 234.
hoc possunt attestari, qui in tota Hesbania cum non possint reperiri, de ^rctbcttlt alienis partibus comprobantur apportari. ^ i épocjue
» Columnas autem de guormatia per Renum Coloniam usque navigio romane. deductas, atque aliunde alias plaustrisque invectas, tanquam a Colonia usque ad nos per terram vehendas populus vacatur, funibus plaustrisque iniectis ardentissimo studio rapiebat, et sine omni boum iumentorumque amminiculo, per ipsum quoque fundum Mos32 sine ponte trajectos catervatim ad nos ymnisonis vocibus perducebant. »
Ce ne fut là sans doute pas une exception et on peut en conclure que les sentiments religieux des populations, à cette époque, les portèrent à concourir en bien des circonstances à la construction de leurs temples. Quant aux architectes, il ne faut pas les chercher en dehors des abbayes. Dans les paroisses, souvent celui même qui faisait ériger l'église, en traçait les plans ( 1 ). Des connaissances techniques, il n'en fallait guère pour la construction de ces édifices rudimentaires et le modèle était fourni par la tradition ou par les exemples des églises voisines.
Les délimitations ecclésiastiques n'eurent, elles, qu'une faible influence sur la formation du style et ses variantes régionales. Cette délimitation, qui datait de la période romaine, coïncidait, au moment où elle fut établie, avec les frontières politiques et administratives. Mais les bouleversements qui suivirent la chute de l'empire romain et le commencement de la féodalité modifièrent considérablement, et plusieurs fois, ces divisions territoriales, tandis que les provinces ecclésiastiques demeuraient immuables.
Comme les deux actions, politique et religieuse, ne s'exerçaient pas de la même manière, leur autorité ne devait pas nécessairement s'étendre sur les mêmes populations. Nous savons ainsi que durant tout le moyen âge jusqu'au moment de l'érection des nouveaux diocèses sous Philippe II, le duché de Brabant relevait, pour le spirituel, de deux évêques différents : la partie occidentale, jusqu'aux portes de Louvain, était de l'évêché de Cambrai dont le métropolitain résidait à Reims, tandis que la partie
(i) Enlart, op. cit., t. 1, p. 62, note.
T^e Srctbant orientale relevait de l'évêque de Liège et, par conséquent, de la province à Î'ép0(jue ecclésiastique de Cologne.
romane. K K K
Les églises rurales ne s'élevèrent sans doute pas en nombre égal à toutes les époques de la période romane en Brabant. Quand la disette ravageait le pays, on avait à pourvoir à des besoins plus pressants. Nous trouverons dans l'histoire politique du duché, l'indication des périodes et des règnes les plus favorables au développement des arts.
Le xi' siècle débute, dans le Brabant, par le règne du comte Lambert le Barbu, tué à Florennes en ioi5. C'est lui qui fixa sa résidence au château de Louvain. 11 fonda la première église Saint-Pierre en cette ville et réédifia celle de Saint-Géry à Bruxelles.
Son second fils, Lambert Baldéric, agrandit Bruxelles et y fonda l'église Sainte-Gudule. 11 mourut en io63. Le comte Henri 111, son petit-fils, porta, le premier, le titre de comte de Brabant. 11 réprima le brigandage dans ses Etats et s'associa à l'établissement du Tribunal de la Paix. Sous son règne (1078-1095), ses sujets jouirent de la sécurité. 11 construisit la grande abbaye d'Afflighem.
Godefroid le Barbu, son frère et successeur, fut le premier duc de Lothier et de Brabant. Lui aussi, quoique guerroyeur par nature, encouragea beaucoup la fondation d'églises et de monastères dans ses Etats. Des maisons de Bénédictines s'érigèrent à Cortenberg et à Forest, en 1095 et 1096. En 1125, les Prémontrés s'établirent à l'abbaye Saint-Michel à Anvers et les Bénédictins à Vlierbeek. Les années suivantes, Godefroid fonda, en faveur des Prémontrés, les abbayes de Parc, Heylissem, Grimbergen et Tongerloo.
Comme les débuts du règne de son fils et successeur Godefroid 111 furent employés à guerroyer avec ses voisins, nous sommes portés à croire qu'un grand nombre de nos plus anciennes églises romanes s'élevèrent sous le règne de Henri 111 et de Godefroid le Barbu. Cependant Godefroid 1 1 1 le Courageux fonda, en 1 147, la plus célèbre abbaye du duché, celle de Villers et, en 1 176, celle de Postel. Son duché jouit d'une paix profonde depuis 1 1 56 jusqu'à sa mort en 1 1 90.
Au début du règne de Henri 1", le comte de Hainaut ravagea le Bra-
bant et le duc fut en lutte presque continuelle avec ses voisins jusqu'en T^e ^rctbctnt ]2i5. Alors, il songea à réparer tous les désastres causés par les guerres et à l' époCjfue il porta son pays à un haut degré de prospérité. 11 fonda aussi plusieurs rOîïlCinc. communautés religieuses de l'ordre de Cîteaux : la Cambre, la Ramée, Hemixem, Florival, etc. 11 établit le chapitre noble de Sainte-Gertrude à Louvain et installa les chanoines réguliers à Saint-Jacques-sur-Caudenberg, à Bruxelles. La paix dura pendant le règne de son fils Henri 11 et jusqu'à la mort de Henri 111, en 1261.
Les époques les plus favorables à l'accroissement de la population, à l'érection des paroisses et à la construction des églises furent donc la première moitié du xii' siècle, la fin du règne de Godefroid 111 et le xiii' siècle, depuis 121 5 jusqu'à 1260. L'époque la moins favorable fut, sans doute, la fin du xii' et le début du xiiT siècle.
Ces hypothèses n'ont évidemment rien d'absolu; nous examinerons, dans la suite, si elles concordent avec des faits précis. Dans le cas contraire, nous n'en ferons aucun usage et nous n'appuyerons sur ces données que des déductions déjà suffisamment établies par ailleurs.
Après ces préliminaires indispensables, nous pouvons passer à l'étude détaillée des églises romanes dans le Brabant.