PARAGRAPHE Î
ARTICLE PREMIER. — Entre les divers syndicats et groupements professionnels de syndicats d'ouvriers et d'employés des deux sexes existant en France et aux colonies, il est créé une organisation unitaire et collec-
1. M. Léon de Seilhac a publié (les Congrès ouvriers, 2° série, p. 55 à 58) une lettre curieuse que luiadressait Pelloutier après le Congrès de Limoges.Il y montre peu de confiance dans l'avenir de la Confédération générale du Travail, et ne dissimule pas qu'il est hostile à l'adhésion de la Fédération des Bourses.
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tive qui prend pour titre: Confédération Générale du
Travail. Les éléments constituant la Confédération.
Générale du Travail devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques.
ART. 2. — La Confédération Générale a exclusivement pour objet d’unir, sur le terrain économique et dans des liens d’étroite solidarité, Les travailleurs en lutte pour leur émancipation intégrale.
ART. 3. — La Confédération Générale du Travail admet dans ses rangs: I. Les syndicats. — II. Les bourses du travail. — III. Les unions ou fédérations locales des syndicats de diverses professions ou de professions similaires. — IV. Les fédérations départementales ou régionales de syndieats. — V. Les fédérations nationales de syndicats de diverses professions. — VI. Les unions ou fédérations nationales de métiers et les syndicats nationaux. — VII. Les fédérations d’indus trie unissant diverses branches de métiers similaires. — VIII. La Fédération nationale des bourses de Travail.
Arr. 6. — La Confédération Générale du Travail est administrée par un conseil national.
Arr. 8. — .. Pour composer le conseil national, les unions ou fédérations locales, départementales ou régionales des syndicats de diverses professions ou de métiers similaires, désigneront chacune un délégué. La fédération des bourses du travail, les syndicats nationaux, les fédérations nationales de syndicats de diverses professions ou de mêmes métiers, ou de métiers similaires concourant à la même industrie, éliront chacun trois délégués.
On a remarqué l'habile équilibre établi, au point
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de vue de la représentation au conseil national, entre les divers éléments constitutifs et entre leurs combinaisons possibles. Il était dès lors loisible à /a Fédération des bourses du Travail d'adhérer à la confédération, il lui était impossible de l’absorber.
Les statuts prévoyaient la tenue de congrès annuels. Le lieu de réunion du Congrès de 1896 fut fixé à Tours.
Avant de se séparer, les congressistes de Limoges lancèrent un appel « aux travailleurs de France ».
Pour lutter avec avantage, il faut combiner les effets et coordonner l’action des syndicats et surtout que l'accord ne soit pas momentané mais permanent.
La lutte politique est une manifestation périodique qui ne demande que l'effort momentané et qui apporte avec elle trop de haïines, de rancunes et de découragements.
C'est en acclamant l’union pour l'émancipation intégrale des travailleurs que nous convions toutes les organisations syndicales, bourses du travail, fédérations, syndicats et groupes corporatifs, à se faire représenter au Congrès de Tours, afin que, dans ces assises ouvrières, il soit fondé un véritable parti du travail, unifié pour la conquête des droits méconnus.
Le premier bureau de la Confédération générale du Travail fut composé de : MM. Keufer, trésorier ; Lagailse, secrétaire ; Pergay, archiviste.
Les événements que nous venons de décrire n'attirèrent pas seulement, vers le nouveau syndicalisme, les éléments modérés dont on a signalé la réapparition. Ils attirèrent aussi et surtout, plus nombreux, plus hardis, et finalement plus heureux, les éléments anarchistes qui jusque-là s’étaient tenus presque généralement à l'écart de l’action syndicaliste.
J'ai montré que vers 1892, les théoriciens du communisme anarchiste ne croyaient guère à l'efficacité des syndicats pour la réalisation de la révolution sociale.
Après les Congrès de Nantes et de Limoges, il n’en fut plus ainsi. L'entrée des anarchistes dans les syndicatsest un phénomène considérable dont il n’est pas inutile de démêler les causes.
J'y vois en premier lieu l'effet de l’action et de l’ascendant personnels de quelques hommes particulièrement intelligents : Fernand Pelloutier entête, et à côté de lui son disciple M. Georges Yvetot qui, en 1901, lui succéda au secrétariat de la Fédération des Bourses du Travail; puis, parmi les anarchistes qui vinrent directement à {a Confédération du Travail sans passer par (a Fédération des Bourses, M. Émile Pouget (qu’on a surnommé « l'Éminence grise » de la Confédération) et M. Paul Delesalle, qui fut long-
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temps secrétaire adjoint de la Confédération.Fernand Pelloutier, qui avait débuté par le radicalisme, était venu de là au collectivisme guesdiste, puis s’en était dégoûté et était devenu anarchiste. Curieux et artiste, il collaborait en 1894 au journal {a Cocarde, où M. Maurice Barrès professait, avec son magique talent d'écrivain, d’esthétiques leçons de socialisme fédéraliste, libertaire et paradoxalement aristocratique (1). Dans la revue la Question sociale, dirigée par le blanquiste Argyriadès, il publiait en août 1895 l'Enseignement en société libertaire ; à y reprenait les idées de Proudhon sur la nécessité, pour la révolution libertaire, d’une séparation @e l’École et de l’État (Proudhon, Du principe fédératif, p.78). En même temps, il devenait rédacteur au journal anarchiste les Temps nouveaux, qui remplaçait l’ancien journal la Révolte, et que gérait M. Jean Grave.
1. M. Zévaës a cité (le Syndicalisme contemporain, p. 119 et 120)un article de la Cocarde du 23 septembre 1894, intitulé : les Violences nécessaires, où M. Barrèsappréciait ainsi le vote de la grève générale au Congrès de Nantes : « Nul événement historique ne se passe de brutalité. Taine qui pense que l’évolution d'il y a cent ans aurait pu se faire pacifiquement se trompe... Laissons chacun suivre son tempérament, user de ses ressources instinctives pour exposer la doctrine socialiste, qui est d’ailleurs moins une thèse qu’un constat historique. Une chose demeure certaine, c’est qu'il n’est au pouvoir de personne de ménager les moyens décisifs et qu'un jour ou l’autre, assez prochainement je crois, les événements se chargeront eux-mêmes d'organiser la tempête, de balayer la douceur et d’accumuler les brutalités. Il serait peu raisonnable d'essayer d'imaginer la qualité, l'espèce des premières brutalités quiinaugurerontla révolution.Toutefois,
En 1896, la librairie du groupe l’Art social édita de lui deux brochures : l’Art et la Révolte et l’Organisalion corporative et l'Anarchie.
Cette dernière publication est une mince brochure de dix-neuf pages (elle se présente modestement comme un simple plan de conférence), mais débordante d'idées neuves que l’avenir imposera à l’attention du syndicalisme révolutionnaire: «... La révolution sociale doit avoir pour objectif de supprimer la valeur d’échange, le capital qu’elle engendre, les institutions qu’elle crée... Par conséquent, nous ne pouvons imaginer la société future... que comme l'association volontaire, libre, des producteurs... La vie sociale se réduit à l’organisation de la production... plus s'accroît la responsabilité personnelle, plus s'affirme la raison inculquée à l’homme, et moins,
il semble bien que c’est un essai de grève générale qui occasionnera les premières violences significatives. »
J'ai personnellement eu la bonne fortune de retrouver un exemplaire d’une « brochure de propagande » publiée en 1895 par la librairie de la Revue socialiste. Elle est intitulée : Assainissement et fédéralisme, discours prononcé à Bordeaux le 29 juin 1895 par Maurice Barrès. On y lit : « Il nous faut aussi, avant de nous séparer, nous rappeler avec gratitude le grand socialiste Proudhon. Ce penseur qui avait averti, avec une sage vigueur, nos politiciens, intoxiqués d'unitarisme, de la nécessité de donner une constitution fédérale à l'Italie, a fondé le socialisme français sur la liberté, tant individuelle que collective : il se fiait à l’action spontanée des associations libres. Il mourut isolé dans un coin de Passy. Son souvenir n’occupe pas la haute place qui conviendrait dans le socialisme français ; du moins ses livres, vendus au rabais, vivifient des intelligences… »
par suite, celui-ci a besoin de lois et d’entraves pour remplir le devoir social qui est d’ordonner commodément sa vie sans nuire à autrui... Quel doit être le rôle de ces associations (de producteurs) ? Chacune d'elles a le soin d’une branche de la production : celle-ci du logement, celle-là de l’alimentation, cette autre de l’art. Les unes et les autres doivent s’enquérir tout d’abord des besoins de la consommation, puis des ressources dont elles disposent pour y satisfaire... Eh bien, ces associations, les Bourses du Travail actuelles ne nous en donnent-elles pas une idée? Ces fonctions, ne sont-ce pas celles qu'ont à remplir ou qu'aspirent à remplir les fédérations corporatives qui, dans dix ans, auront uni les travailleurs du monde entier ?.… Entre l'union corporative qui S’élabore et la socièlé communiste et libertaire à sa période initiale il y a concordance... » Voilà par quels arguments, quels rèves Pelloutier conviait à l’action syndicale les jeunes anarchistes.
D'un autre côté, M. Emile Pouget leur tenait un langage moins élevé, mais non moins pressant. C’est une curieuse figure que celle de M. Emile Pouget.
En 189, à peine âgé de dix-neuf ans, il était déjà, à la fois, l’un des propagandistes les plus convaincus de l’anarchisme et du syndicalisme, et il fondait le premier syndicat des employés dans la région parisienne.
En 1889, il fonda, rédigea et géra une feuille pério-
dique qui s’attira une célébrité spéciale : le Père Peinard, dont le style rappelle les plus violentes sorties de son ancêtre le Père Duchéne. Il est
malaisé de la citer beaucoup. Je signale seulement qu’il y écrivait en 1894 : « Un endroit où il y a de la riche besogne, pour les camaros à la redresse, c’est à la Chambre syndicale de leur corporation. Là on ne peut leur chercher pouille : les syndicales sont encore permises; elles ne sont pas, à l'instar des anarchos, considérées comme étant des associations de malfaiteurs. Qu'un copain essaye, qu'il adhère à sa syndicale, qu'il ne brusque pas le mouvement, qu'au lieu de vouloir ingurgiter tout de gô ses idées aux camarades, il y aille en douceur et prenne pour tactique, chaque fois qu'un ambitieux viendra bavasser élections municipales, législatives ou autres, de dire en quatre mots : la syndicale a pour but de faire la guerre aux patrons et non s'occuper de politique. » Et encore: QS’il y a un groupement où les anarchos doivent se fourrer, c’est évidemment la Chambre syndicale... Les grosses légumes feraient une sale tr... si les anarchistes, qu'ils se figurent avoir muselés, profitaient de la circonstance pour s’infiltrer en peinards dans les syndicats et y répandaient leurs idées sans bruyance ni flaflas.… »
M. Pouget faisait allusion aux mesures vigoureuses prises par le gouvernement et le Parlement aprés les attentats anarchistes dits de « propagande par le
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fait ». Les lois du 18 décembre 1893, sur les asso-
ciations de malfaiteurs, et du 28 juillet 1894, sur les
menées anarchistes, avaient entraîné un grand
nombre de poursuites judiciaires qui n'étaient pas toutes réservées aux propagandistes par le fait. Beaucoup d’anarchistes qui n’avaient jamais dynamité étaient poursuivis également,et il y eut certes à ce moment exceptionnel, des procès d'idées et de tendances. Il n’est pas douteux que nombre d’anarchistes — et c’est la deuxième raison de leur attitude à cette époque, entrèrent dans les syndicats pour y trouver un abri. Puis il y restèrent par goût, parce qu’ils aperçurent combien l'action syndicale se p rêtait à leur propagande,et aussi,il faut le dire, parce qu'au contact de réalités nouvelles, leur mentalité semodifiait, et que le vieil anarchisme traditionnel abandonnait les positions de son individualisme naïf et de son mysticisme si mêlé de scolastique.
C’est la troisième raison que l'on peut signaler de l'entrée des anarchistes dans les syndicats,
L’anarchisme traditionnel, tel qu'il fut présenté par Élisée Reclus, le prince Kropotkine et M. Jean Grave, à l’époque où la philosophie positive triomphait dans tous les domaines de la spéculation, apparaissait aux yeux de ses adeptes comme le dernier mot, l’aboutissant logique du rationalisme scientifique créant des conditions de vie sociale où le pro-