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CONCLUSIONS GENERALES

Les préoccupations économiques ne sont pas plus absentes de la fin que des origines et du cours de la Nouvelle-France. Pendant trois ans les hommes d'Etat et les économistes de France et de Grande- Bretagne se chicanent sur la valeur respective du Canada et de la Guadeloupe que, pour des raisons de tactique parlementaire, le vainqueur, l'astucieux William Pitt, premier ministre d'Angleterre, met en balance (1). Les préférences de Pitt pour le Canada étant connues (2), l'opposition, que Bedford dirige, se prononce nettement contre la rétention de la vallée du Saint-Laurent dans les limites de l’empire. Elle invoque l'histoire de l'Espagne pour conclure que s’agrandir outre-mer c’est s’afFaiblir (3). Elle reçoit l’appui des hommes de la « Cité », qui, hors les planteurs de cannes, se déclarent en faveur de l'ile des tropiques. Par contre, les industriels et 12s fermiers, en quête de débouchés pour leur laine, jettent leur dévolu sur la terre aux frimas (4) et les négociants en sucre ne redoutent rien tant que la Guadeloupe ne concurrence, sur la place de Londres, leurs plantations de la Jamaïque (5).

Les pamphlétaires entrent dans la lutte. Douglas et Burke font observer aux hommes d'Etat que déloger les Français de la citadelle de Québec, c'est hâter le jour où les colonies anglaises voisines, impatientes de sortir du giron de Londres, déclareront leur indépen-

(1) Walpole, Memoirs of George III, vol. 1, p. 26.

(2) Albermarie, Rockingham Memoirs, vol. 1, p. 23; — Parliamentary History, Londres, vol. XV, p. 1018 et sq.

(3) British Museum, Newcastle, Papers, 32.022; — Bedford, Correspondence, vol. IIL, p. 17.

(4) Beer, British Colonial Policy, p. 130.

(5) Bedford, loc. cit. p. 25.

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dance (1). Les productions du continent nord-américain, ajoutent-ils, étant abondantes, à bon compte et semblables à celles de la métropole, les maufactures ne tarderont pas à s’y implanter, au préjudice des établissements du royaume; les productions tropicales étant, au contraire, différentes, non seulement donneront de l'emploi à toute une flotte et raporteront plus de 300.000 livres sterling, année commune, mais jamais, faute de territoire et de population, on n’y fabriquera sur une grande échelle. D’ailleurs, n’est-ce pas les Antilles qui, dans un triple échange, donnent du prix aux produits communs à la Grande Bretagne et à la Pensylvanie? (2). A quoi Benjamin Franklin et Richard Jackson répondent que s'étendre en Amérique du nord et au-delà des Apalaches, c’est abaisser le prix des terres, abaisser le prix des terres, c’est multiplier les fermes, retarder l’ère des manufactures et assurer à la métropole, pendant un temps indéfini, des millions de consommateurs (3).

Mais nul mieux que McCulloh n’exprime ce que tout le monde pense tout bas de la valeur économique de la Nouvelle-France. « Si nous entrons, écrit-il dans son plaidoyer en faveur de la Louisiane, en possession des Grands Lacs et des territoires qui s’y baignent, ainsi qu’en la possession de la province entière d’Acadie, le reste du Canada, les pêcheries mises à part, importe peu au bien du Royaume » (4).

Le Saint-Laurent moyen importe peu aussi, pour le moment et au point de vue purement économique, à la Couronne de France. Il est, en tous cas, beaucoup moins productif de richesses que la Guadeloupe et la Martinique. Sait-on que, dans la seconde moitié du XVIII° siècle, l’une et l’autre de ces îles recevait dans ses ports deux cents vaisseaux de France, alors que le Canada avait peine à en charger une

(x) Dès 1749, Pehr Kalm signale que sans le voisinage des Français les Américains rompraient vite le lien politique qui les unit à l'Angleterre (I. 54-55):

(2) John Douglas, A letter addresser to two great Men on the Prospect of

Peace, Londre, décembre 1759; — William Burke, Remarks on the Letter addressed to two great Men, et An Examination of the Commercial Principles of the Late Negociations, Londres, 1762; — Anonyme, Reasons for keeping Gua-

deloupe at a Peace preferable to Canada, Londres, 1761.

(3) The Interest of Great Britain considered with regard to her Colonies and the Acquisition of Canada and Guadeloupe, mémoire reproduit dans les « Writings » de Franklin, éd. Smyth, vol. 1v, p. 32 et sq.

(4) M'Culidh, Miscellaneous Representations relative to our Concerns ir America, 1761, publiées à Londres, en 1905, par W.-H Shaw.

rentaine (1)? Sans compter que le Canada est une cause constante de guerres ruineuses et que Franklin ne voit comment on pourrait faire respecter des frontières mal établies à travers des bois perpétuels (2).

Quand les chambres de commerce de Franklin inondent le ministère des affaires étrangères de mémoires où l’on répétait, non sans imprudence: « Plutôt une guerre éternelle, plutôt porter vers la-mer toutes les finances, toutes les forces du royaume, que de céder le Canada »,.elles n’en laissent pas moins l’impression au lecteur qu’elles ne font cas, en dernière analyse, du Canada, qu’en autant que ses immenses ressources inexploitées sont un gage de prospérité à venir, qu’en autant surtout qu’il est « la clef et la sauvegarde de toute l’Amérique », la clef du Pays d’en Haut, d’où l’on tire les fourrures et où l’on débite les laines, les vins et les eaux-de-vie, la clef des pêcheries, qui donnent de l’emploi à dix ou douze mille hommes et forment des matelots pour la flotte de guerre (3).

Les intentions réelles du gouvernement de Londres, non plus que les véritables désirs du commerce de France, n’échappent au perspicace duc de Choiseul, secrétaire aux affaires étrangères. Dès les préliminaires de paix, il convient que le Canada passera en toute propriété à la Grande-Bretagne (4). IL réserve tout son effort pour obtenir des droits de pêche sur les côtes de Terreneuve, avec mouillages et abris aux îles Saint-Pierre et Miquelon, droits que le traité, intervenu à Paris, le 10 février 1763, consacre définitivement (5).

Le gouvernement de Louis XV croit se réhabiliter aux yeux du pays et venger son honneur en mettant en accusation l’intendant Bi-

(1) Noël, Hist. du commérce du Monde, Paris, Plon, 1894, t. 2, p. 255. (2) Se reporter au mémoire de Franklin cité plus haut.

(3) Pour ces Mémoires, v. 4 RAQ 200 et sq., la revue Nova Francia, Paris vol. 2/p. 3"et sq

(4) Sur les préliminaires, v. Parliamentary History, Londres, vol. xv, p. 1023 et sq.

(s) Pour ies articles du traité, v. Shortt et Doughty, Documents relatifs à l'histoire constitutionnelle du Canada, depuis 1750 à 1701, publication du Bureau des Archives du Canada, 2° édition, Ottawa, 1921, p. 83 et sq.: C.-W. Alvord, The Mississippi Valley in British Policies, Cleveland, Clark 1917, ch. IL, pp. 45- 75; — W.-L. Grant, Canada versus Guadeloupe, an Episode of the Seven Years War (American Historical Review, vol. xVi1, p. 735 et sq.: — F.-W. Pitman, The Development of the British West Indies, Vale University Press, 1017, ch. XIV; — J. Corbett, England in the Seven Vears War, Londres, 1907, vol. 2; —

got, dont les désordres ont contribué, dans une certaine mesure, à appauvrir le Canada et à le priver de ressources précieuses au moment des hostiités. Le 12 décembre 1761, un arrêt rendu par le conseil d’Etat, contresigné par le duc de Choiseul et confirmé par des lettres patentes du Roi, le 17 décembre, ordonne que « le procès sera fait aux « auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications qui ont « été commis en Canada ». Quelques jours après, Bigot, P. Rigaud marquis de Vaudreuil, Gouverneur de la Nouvelle-France, Varin, subdésigné de Bigot; Cadet, munitionnaire général des vivres au Canada, et cinquante-et-un autres fonctionnaires ou employés de la colonie, sont arrêtés et enfermés à la Bastille, L’instruction dure quinze mois, au bout desquels le lieutenant de police et les conseillers au Châtelet rendent un jugement, en date du 10 décembre 1763, condamnant Bigot au bannissement à perpétuité, à la confiscation de ses biens, à une amende de mille livres et à la restitution de quinze cent mille livres; ses complices partagent son sort et doivent rendre au Trésor une partie des sommes énormes qu’ils se sont attribuées pendant leur gestion de la colonie (1).

A la paix, la dette du Canada s'élève à près de 90 millions de livres, valeur nominale, et à 45.607.000 livres, valeur réelle. Les créances se répartissent de la façon qui suit, savoir:

49 millions en lettres de change,

25 millions en billets de monnaie et environ,

9 millions en titres de créances pour fournitures, plus 7 millions, créance de Cadet, le munitionnaire.

Sur cette somme il faut déduire 8 millions que le Roi retire des restitutions en justice. Le reste est liquidé, sur le pied de la valeur réelle, au moyen de 27 millions 607 mille livres de reconnaissances portant intérêts à 4 pour 100. Dans la dette les Canadiens restent por-

Pourquoi Choiseul abandonna le Canada, 31 BRH 363; — Barthélemy, Le Traité de Paris entre la France et l'Angleterre (Revue des questions historiques, vol. XLII1, p. 420; — Bouquet, Le duc de Choiseul et l'Angleterre Rev. Historique, vol. Lxx1, p. 1 et sq.; — René de Kérallain, La Prise de Québec et la perte du Canada (Rew. Hist., vol. XC, p. 315).

(1) V. le jugement, AC. CII. A. 125, et une note de M. Edmond Roy sur les prisonniers de la Bastille, Rapp. sur les Arch. du Canada en France, 1911, p. 872 et sq.

teurs, après vente de la majeure partie de leurs titres aux marchands

et aux financiers de Londres de 16.782.501 livres, soit:

7.240.880 livres dans le Gouvernement de Québec, 7.980.298 livres dans le Gouvernemegt de Montréal et 1.561.330 livres dans le Gouvernement des Trois-Rivières. Leur portefeuille est composé de la manière qui suit: 2.195.422 livres en lettres de change, 14.173.030 livres en ordonnances,

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