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tages. Le même numéraire est dit « monnaie de France » quand on le prend sur le pied de la valeur qu’il a en France, et « monnaie du pays » quand on le regarde sur le pied du cours qu’il a dans Je pays. Les marchandises se vendent d’un tiers plus cher que dans le royaume. Les fonctionnaires obtiennent du Conseil que leurs salaires soient payés en monnaie de France (1). L’Intendant prévoit la même excep tion pour les droits d’entrée (2). Les négociants rafflent pour leur bas de laine ou leurs achats en France les pièces sonnantes et trébuchantes en métal précieux, ne laissant en circulation que les monnaies de cuivre e#t les réaux, piastres et patagons d’Espagne, abîmés par un long usage, que la contrebande introduit en Nouvelle-France (3). Dès lors il devient nécessaire de ramener le billon au cours de France et d’en limiter au quarantième le montant obligatoirement recevables dans les règlements de compte (4). Un arrêt de 1681 détermine la valeur des espèces hispaniques en raison de leur poids; une ordonnance de novembre 1683 enjoint au public de les apporter au trésor pour qu’il les pèse au trébuchet et les estampe (5).

Le pouvoir local ne se contente pas d’attirer les monnaies de Ja métropole et de l’étranger en les rehaussant, il remontre au roi qu’il serait plus avantageux de faire passer des espèces à compte des fonds ordonnés pour la colonie que d’envoyer des marchandises, ne convenant pas que Sa Majesté tienne boutique en concurrence avec les marchands du pays et à leur préjudice (6). En réponse le monarque fait passer à Québec le régiment de Carignan et lui paie sa solide de la facon demandée (7). Mais l’argent apporté disparait une fois de plus. Ceux qui le peuvent le fondent et convertissent en vaisselle, en croix de Saint-Louis et autres bijoux (8). Le plus grave, c’est que les con-

(1) 4 JD. 164 (22 fév. 1688).

(2) Raudot, 17 fév. 1705, 2 EO 257.

(3) Talon au roi, 2 nov. 1671, AC. CII. À. 150.

(4) 10 janvier 1667, 1 JD 370; 14 fév. 1667, 1 JD 377; — 5 oct. 1722, ACCRA NAISTE77

(5) 2 EO 90 (10 sept. 1681); — 2 JD 733 (15 déc. 1681); — 2 EO 98 (13 janv. 1683). de (6) 1 JD 205 (18 juin 1664); — Frontenac au ministre, 2 nov. 1605, AC.

CEA NET 378:

(7) Marie de l’Incarnation, Il. 312-313 (1665).

(8) Talon au roi, 2 nov. 1671, AC. CII. À. 159; — De Goutin au ministre, Port-Royal, 8 déc. 1704, AC. CII. B. 5. 39, 125, 27. 334.

trebandiers en portent aux Anglais et que les réserves du royaume s’en trouvent diminuées. D’où la défense de transporter des espèces d’or et d’argent en Amérique, promulguée le 4 mars 1699 (1).

On s’imagine mettre fin à la fuite des monnaies métalliques en dotant l'Amérique française d’un numéraire qui lui soit propre. Avec la permission du roi, les Compagnies des Indes occidentales et d'Occident font battre, à Perpignan, à Rouen et à La Rochelle, des pièces d’argent (15 sols et 5 sols) et de cuivre (12 et 6 deniers, liards ou doubles) lesquelles n’auront cours que dans l'étendue de leur concession (2). Quelle n’est pas leur surprise! Les marchands du Canada s? refusent à recevoir la nouvelle devise dans les échanges, précisément parce qu’elle n’est pas valable au dehors (3). Ils aiment mieux donner cours à des bons (1683). .

Jusqu'ici le Roi envoyait chaque année au Canada sur l’un de ses vaisseaux tous les fonds nécessaires pour l’année courante et les six premiers mois de l’année à venir. Maintenant, en raison des complications internationales et le marasme des finances du Royaume, les fonds ne peuvent être remis d'avance. On se contente de satisfaire aux besoins de l’exercice courant. Mais, comme le vaisseau qui porte les fonds n’arrive ordinairement äu Canada qu’au mois de septembre ou d’octobre et que presque toutes les dépenses de l’année sont alors faites, l’Intendant se voit dans l'obligation de recourir à des expédients pour remplir le trésor de Québec et honorer ses engagements. Il ne s’agit ici que de ce qui est payé sur les fonds de la marine, car ceux qui sont assignés sur la ferme du Domaine, aux rentrées toujours fixes et exemptes de frais variables, sont promptement payés sur les lieux pour le fermier sans interruption (4). Aussi considère-ton comme une faveur spéciale d’être placé sur l’état des charges de la

(x) Shortt, Documents, 42 (28 avril 1677): — 4 JD 369 (23 nov. 1600).

(2) Arrêt du Conseil d'Etat, 26 nov. 1663, Shortt, Documents, p. 8: Arrêt du Conseil d'Etat du 26 nov. 1665, Shortt, Documents, p. 16: Déclaration du roi du 19 fév. 1670, Zay, Hist. monétaire, p. 41; Talon au roi, le 2 nov. 1671, AC. CIT. A. 3. 169; Arrêt du Conseil d'Etat du 18 nov. 1672, Zay, op. cit.. pp. 46- 47 ; Lettres patentes du 9 mars 1717, A. A. 21. 46; Edit. du roi du 1° juillet 1727. HEROME7.

(3) 14 oct. 1723, AC. CIT. À. 45. 33; 6 juin 1724, AC. B. 47. 179: 2 nov. 1724, CII. À.-46. 56,-29 mai 1725, ib:, 173.

(4) Le Conseil de la Marine, 12 avril 1717, AC. CII. A. 37. 100.

Ferme à côté des officiers civils et de justice et des maisons religieuses. Les fonds de la marine, qui pourvoient à la subsistance des troupes, à la construction et à l’entretien des fortifications, aux entreprises de guerre, aux gratifications, et aux nombreux présents offerts aux Sauvages, étant tirés du revenu général du royaume, sont sujets à toutes les vicissitudes des finances nationales.

C’est ainsi qu’en 1685, l’Intendant Jacques de Meulles éprouve de grandes difficultés à pourvoir à la nourriture des troupes. Il n’y arrive, l’espace de quatre ou cinq mois, qu’en usant de ses propres deniers et de son crédit personnel. Le 25 avril le Gouverneur permet à tous les soldats de chacune des dix compagnies qui sont en garnison dans le pays, de travailler et de s'engager chez les habitants afin de vivre jusqu’à l’automne. Mais l’expédient ne produit pas l’avantage qu’on s’en est promis. Des soldats sont hors d’état de gagner, et bon nombre de ceux qui le peuvent ne trouvent même pas à s’employer, la plupart des cultivateurs ayant déjà fait leurs semences et n’ayant plus bsoin d’auxiliaires. Il devient nécessaire de lancer un emprunt au nom de l'Etat. Des marchands s’offrent, sous main, comme banquiers. Ils offrent de l’argent monnayé du pays à la charge d’être remboursés argent de France. Comme le Roi aurait perdu un tiers au marché, de Meulles aime mieux faire appel au public. Il le fait, au moyen de bons à court terme, tout comme les marchands en ont l’habitude. Il coupe des cartes à jouer en quatre, leur attribue une valeur d’un écu (quatre livres), de quarante et de quinze sols, les signe au dos de son nom, y appose le cachet de ses armes et son paraphe et leur donne cours forcé, déclarant qu’il en tiendra compte aux porteurs, sur les plus prochains fonds du roi et en son propre et privé nom. Il en met ainsi en circulation pour une somme de 39.000 livres (1).

La monnaie de carte est bien accueillie du public et de Meulles la retire de la circulation, en vertu d’une ordonnance du 5 octobre

(1) C. l'ordonnance de J. de Meulles du 8 juin 1685, conservée aux Arch. du Sém. de Québec et reproduite par Shortt, à la page 68 des Documents sur la monnaie. La plupart des -historiens, y compris Charlevoix (NN o2)et Salone (p. 301) ont attribué à Bochart de Champigny l'introduction de la « monnaie de carte > au Canada (1601). Aux Etats-Unis, la première monnaie de papier a été émise par la colonie du Massachusetts, en 1690 et 1091 pour payer les soldats qui avaient pris part à l'invasion du Canada (Van Metre, op. cit.).

de la même année, « Sa Majesté ayant envoyé les fonds ». (1). Le ministre, au contraire, désapprouve le procédé, « cela estant extremement dangereux, rien n’estant plus facile à contrefaire que cette sorte de monnaie » (2); il permet, en revanche de tirer sur France, dans le besoin, en attendant l’arrivée des vaisseaux. À partir de cette date les émissions de lettres de change et de monnaie de carte se succèdent à jets continus, même de celles-ci parce que les dépenses augmentent rapidement en raison de la guerre et que parfois l’intendant ne trouve pas d’autre banquier que le public (1711). En novembre 1704, c’est même le public qui emprunte sur le crédit de l'Etat. A cette date, en effet, « les directeurs [de la Compagnie du Canada] sont contraints d'annoncer à Vaudreuil et à Beauharnois, qu’ils sont dans l’incapacité absolue de pourvoir aux charges portées sur l’état du roi et: qui s'élèvent à quatre-vingt-un mille livres. A cette nouvelle, le Canada est en révolution. Tout le monde proteste avec véhémence, et les marchands qui courent à la ruine et les fonctionnaires qui redoutent de ne point être payés de leurs appointements. On voit les hôpitaux se fermer aux malades qu’ils ne pourront pas entretenir, et même s'organiser une grève inattendue, celle des curés qui menacent, s'ils sont privés de leur supplément, d'abandonner leurs ouailles. Tout est perdu sans le secours de la métropole. Vaudreuil et Beauharnois prennent sur eux de faire tirer sur le trésorier de la marine cinquantequatre mille livres en lettres de change ét, pour le restant de l’état des charges, de mettre en circulation de la monnaie de cartes » (3). En, 1709 et 1710 la Marine ne fait remise d’aucun fonds; elle n’en a pas de disponibles (4), en aurait-elle, personne ne veut armer de vaisseau à destination du Canada, à cause des risques de guerre (5). En conséquence, la monnaie de carte ne peut être rachetée, ou du moins, elle ne peut l'être qu’en bons du trésor. Elle tombe dans un profond avilissement. Par répercussion, les prix grossissent, Devant le papier le métal disparait. « Ceux qui viennent de Canada disent que quand Mr de Vaudreuil [le Gouverneur-général] scait qu’un homme a une

(1) Ordonnance de J. de Meulles du 5 octobre 1685, Arch. du Palais de Justice de Montréal, Collection en feuilles; Shortt, Documents, p. 72.

(2) AC. CIT. A. 8. 108 (20 mai 1686).

(3) Salone, op. cit., p. 301.

(4) AC. CIL EF. 5. 85 (22 oct: 1710).

(HEACACIIMASS 2 ne 2 (710);

cueilliere ou une fourchette d’argent, il envoye sen saisir et le force de prendre une carte en payement » (1). Le métal lui-même, faute de mieux, passe dans le bas de laine. En 1714, on dit qu'il y a pour 1.600.000 livres de cette monnaie fiduciaire en circulation. On les liquide en 1717, grâce aux spéculations de John Law, mais avec perte de cinq huitièmes (2). En 1720, on n’en voit plus.

Cet événement fait reprendre au Canada l'usage de l’argent, qui ne dure qu'environ huit ans. Les négociants, tous ceux des colons qui ont des remises à faire en France, trouvent embarrassant, coûteux e dangereux d’y envoyer des espèces; ils sont les premiers à solliciter le rétablissement du papier-monnaie. Déjà les particuliers émettent des bons (3). Convaincu que la disette des moyens de paiement est née des progrès mêmes de la colonie, le pouvoir central autorise, le 2 mars 1729, la fabrication de 400.000 livres de monnaie de carte (4). Cette fabrication pourra être faite en plusieurs fois différentes, et il sera dressé pour chaque fabrication quatre procès-verbaux dont un sera remis au Gouverneur, un autre à l’Intendant, le troisième sera déposé au bureau du contrôle, et le quatrième envoyé au secrétaire d’état ayant le département de la marine. Les cartes seront empreintes des armes de Sa Majesté, et écrites et signées par le Contrôleur de la marine à Québec. Elles seront renfermées, ainsi que le poinçon des armes royales, dans un coffre ou armoire du Bureau de l’Intendance, auquel il y aura deux serrures différentes et deux clefs remises l’une à l’Intendant et l'autre au Contrôleur et, lorsqu'il sera nécessaire de remettre des fonds au commis du trésorier pour le paiement des dépenses ordonnées, le coffre sera ouvert conjointement par l’Intendant et le Contrôleur, l’Intendant en tirera le nombre de cartes jugé nécessaire pour les remettre au trésorier contre reçu (5). La monnaie de carte, une fois de plus, chasse les espèces. Des 600.000 livres de monnaie de cartes émises, il n’y en a qu’un tiers qui roule en 1741. Le reste dort dans les portefeuilles. Par scrupule religieux, les colons économes thésaurisent les fonds plutôt que de les prêter. Un mandement de l’évêque n’interdit-il pas le prêt à intérêt, et le confesseur ne

(D) ACACIINA%S3. 405 (1712).

(2) Sur la liquidation, voir Shortt, Documents, pp. 362 à 400. (B)ÉNCACTMPA EE 0 SN (EMoct. 21728):

(4) Ordonnance du Roï, du 2 mars 1729, 1 EO 522.

(5) Mém. du roi, 22 mars 1729, AC. F3. 11 300.

refuse-t-il pas l’absolution au fidèle coupable d’ « usure » (1). La fuite ininterrompue de la monnaie et la reprise des hostilités rendent de nouvelles et fortes émissions inévitables. Et toujours les cartes font l’objet de l'épargne. Le public n’en retourne que pour 55.395 livres au trésor en 1747, alors qu’il se dessaisit, contre des lettres de change ou de bons, de 2.669.358 livres en ordonnances et billets, proportion entre les différentes valeurs monétaires que l’on retrouvera à la fin du régime (2). Telle est l'inflation en 1754, que le trésor du prince n’y peut plus suffire; il faut qu’il éloigne et qu’il espace les rachats. La guerre de Sept Ans, qui éclate (1756) porte le désarroi des finances à son comble. Une monnaie gagne sur l’autre. De cette concurrence naît l’agiotage. Une livre en numéraire achète un écu en papier. La bourse de l’habitant absorbe les millions de livres en espèces que les troupes apportent avec elles pour leur subsistance. Elle ne s’ouvrira plus que sous le régime anglais, quand les choses se seront stabilisées (3). Vivement on fait dans les bois des « caches » de blé et d'animaux (4), pratique qui raréfie les denrées, alors que tous les approvisionnements que risquent en mer les armateurs de Bordeaux et de la Rochelle tombent successivement aux mains de l’ennemi, même quand ils battent pavillon espagnol (5). Le Canadien est affamé, mais il s’enrichit, le grand consommateur étant le roi, les consommations de l’armée énormes et les marchandises hors de prix (6). Accahlé, le ministère en 1759, est forcé de suspendre le paiement des lettres de change avec lesquelles on rachète habituellement la monnaie de cartes, les ordonnances et les billets, jusqu’à ce qu’on en ait démêlé la source et la va-

(1) 4 JD 418, 420, 432; — 11 BRH 64.

CEACACITAA TS AIO.

(3) Shortt, Documents, p. 850.

(4) Circulaire de Mgr de Pontbriand après la prise de Québec.

(5) V. Jean de Maupassant, Un grand Armateur de Bordeaux, Abraham Gradis, 1600-1780, Bordeaux, 1917.

(6) « La guerre enrichit le Canada. Avant Ja guerre de 1741, le Canada devait trois ou quatre cent mille francs à la France, et, à la fin de la guerre, la France lui devait plus d’un million. Cette guerre-ci peut affaiblir le Canada, par la destruction des hommes, les soldats qu'on y laissera mariés les remplaceront, et il y aura dans la colonie une richesse immense, et elle serait encore plus grande si les grandes fortunes n'étaient pas exclusivement entre les mains de trois ou quatre particuliers qui, se trouvant trop riches pour le Canada, les emporteront en France » (Bougainville, Mémoire de 1757, 3 RAQ 685).

leur réelle (1). La masse en est effrayante et des plaintes arrivent de toutes parts que chaque fonctionnaire pille, depuis l’Intendant et le Contrôleur jusqu’au moindre enseigne, que sur tout le Canada, il se répand comme une épidémie de vols sur les transports, vols sur l’apyrovisionnement des places, vols sur le produit de toutes les traites des pelleteries réservées au Roi, vols sur les fournitures du matériel de la guerre et de l’équipement, vols enfin — et les plus considérables — sur les marchandises livrées en présents aux Peaux-Rouges (2).

Un tel état de décomposition est de nature à favoriser les projets des Anglais, qui, mettant à profit la faiblesse des troupes françaises font de rapides progrès. Le Saint-Laurent, dans toute sa longueur, devient le témoin de la lutte engagée entre les deux partis. Des corps d’armée britanniques occupent les forts du lac Champlain et des Pays d’en Haut, privent ainsi le Canada de ses défenses extérieures. En même temps, la flotte de l’amiral Saunders, arrivée à Louisbourg prend à son bord le général Wolf, remonte le Saint-Laurent et vient débarquer ses troupes en face de Québec, dans l’île d'Orléans. Le Canada est perdu pour la France le 8 septembre 1760 (3). La dette s’élève à plus de 80 millions.

(1) A. À. 7. 35 (18 oct. 1750).

(2) V. p. 454, note 1.

(3) Capitulation de Québec, 18 sept. 1750, Shortt et Doughty, Documents relatifs à l'histoire constitutionnelle du Canada, Ottawa, 107, p. I; — Capitulation de Montréal, 8 sept. 1760, ib., p. 8.

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