C. — LA TRAITE AU PAYS D’EN HAUT
a). — LA FERME
Le Pays d’en Haut commence aux rapides de Lachine et se confond avec la péninsule ontarienne. Le roi confie d’abord le droit exclusif d'acheter et de vendre dans cette région au commandant de chacun des forts de Frontenac, de Niagara, de Détroit et de Michillimakinak, qui en assurent la domination. Ce privilège s’achète, mais comme il est toujours occasion de gain, souvent même de fortune considérable, il n’est accordé qu’aux officiers les plus favorisés. S’il s’en rencontre parmi eux qui n’aient pas les fonds nécessaires pour l’exploitation, ils trouvent aisément des capitalistes qui s'associent à leur entreprise.
On prétendait que loin de contrarier le bien du service, ce système lui était favorable, parce qu’il mettait les militaires dans la nécessité d’avoir des liaisons plus suivies avec les naturels du pays, de mieux éclairer leurs mouvements, de ne rien négliger pour s'assurer de leur amitié. Personne ne voyait ou ne voulait voir que cette disposition ne manquerait pas d’étouffer tout autre sentiment que celui de l’intérêt et serait la source d’une oppression constante.
Cette tyrannie, devenue en peu de temps universelle, se fait plus fortement sentir à Frontenac, à Niagara, à Toronto. Les fermiers de ces trois forts, abusant de leur privilège exclusif, estiment si peu ce qu’on leur présente, donnent une si grande valeur à ce qu’ils offrent en échange, que les Sauvages perdent peu à peu l'habitude de s’y arrêter. Ils se rendent en foule à Chouagen, sur le lac Ontario, où les Anglais leur accordent des conditions plus avantageuses (2).
(1) Sur le mode d'exploitation des Pays d'en Haut, soit par congés, en régie
où par commandant, voir Bougainville, 3 RAQ 42-70, : (2) Raynal, VII.
b). — LA RÉGIE
On fait craindre à la Cour de France les suites de ces nouvelles liaisons. Elle réussit à les affaiblir en prenant elle-même le commerce de ces trois postes, et donnant un meilleur traitement aux Sauvages que la nation rivale.
Qu'en arriva-t-il? Le roi est seul en possession des pelleteries qu’on rebute ailleurs; le roi a, sans concurrence, les peaux des bêtes qu’on tue en été ou en automne; ce qu’il y a de moins beau, de moins garni de poil, de plus sujet de se corrompre, est pour le compte du roi. Toutes ces mauvaises pelleteries, achetées sans fidélité, sont entassées sans soin dans des magasins où elles deviennent la proie des vers. Lorsque la saison de les envoyer à Québec est venue, on les charge sur des bateaux, abandonnées à la merci des soldats, des passagers, des matelots, qui n’ayant aucun intérêt dans ces marchandises, ne portent pas la moindre attention à les garantir de l'humidité. Arrivées sous les yeux des administrateurs de la colonie, elles sont vendues la moitié du peu qu’elles valent. C’est ainsi que les avances considérables faites par le gouvernement lui retournent presque en pure Derter(i);
c). — LA COURSE DANS LES BOIS (2)
Comme nous l’avons vu, le gouvernement tient la main à ce qu’on attende la venue des Sauvages (3), soit dans les habitations, soit dans les postes; défense (4) est faite d’aller traiter dans les bourgades indiennes. Mais cette disposition n’est jamais observée. En tout temps il se rencontre des fauteurs pour courir les bois en quête de fourrures. Le peuple regarde même comme un fainéant et un lèche l’homme qui n’a pas fait ses campagnes dans le Pays d’en Haut. On trouve parmi les coureurs de bois des jeunes gens appartenant aux premières familles de la colonie, des fils de membres du Conseil. Iintendant Duchesneau accuse quelque part les seigneurs de « passer
(1) Raynal, VIT.
(2) Pour une définition de la course des bois et des coureurs de bois, Voir d'Auteuil, 2 RAQ 60.
(3) Ibid, 37-38, 71-73.