‹ Les Origines Économiques du CanadaChapitre 70 sur 149 · AC. F · texte numérisé non relu

AC. F

leur temps à la chasse, eux et leurs fils, et d’inviter les jeunes habitants à les suivre ». Presque tous les fonctionnaires cherchent dans un commerce clandestin, « un certain commerce souterrain qui est un vrai petit Pérou » (1), un supplément de ressources. Colbert doit même s'élever (1676) contre « la routine que les ecclésiastiques séculiers et réguliers ont prise de traiter ou faire traiter par leurs valets » (2).

Comment expliquer cet exode? C’est que, sans capital ni indus- ‘tries, la vie ne semble pas très estimable sur aucun point du globe et cette carence engendre l’esprit d'aventure. Puis la vie nomade et insouciante, considérée en elle-même, exerce bien de lempire sur les imaginations. Et nous ne saurions nous en étonner. La plupart des hommes gardent en eux les caractéristiques latentes de leurs lointains aïeux qui habitaient la solitude. Les avantages de la civilisation sont tous acquis au prix de la liberté; et plus ils sont abondants, plus l'existence est rectiligne, bridée. On ne peut marcher, si ce n’est dans les chemins tracés d'avance; on ne peut cueillir les fruits qui s’offrent à la vue; on ne peut s’ébattre sur le gazon, si invitant soit-il, ni flâner sous les arbres, si délicieux que soit leur ombrage. L'amour instinctif de la liberté de mouvement s’irrite sous ces entraves, et il cherche un remède dans les courses aux savanes où l’on ne connait pas l’épiement réciproque ni les perpétuelles promenades en rond dans des cages dorées. Les barrières fictives que la société érige entre l’homme et ses semblables: puissance de largent, distinction des classes, rien de cela n’existe au désert. Tous y sont égaux, tous partagent le poids du jour et la paix des nuits. Ajoutez la poésie des nonchalantes haltes parmi les frissons des feuillages, les chatoiements argentés des saules, l’harmonieux murmure de eaux, la fraîche allégresse de toutes les fleurs enchevêtrées. Ajoutez la passion des aventures, si chères au cœur de l’homme. Les sensations de la chasse, le saut des cascades, les liaisons avec les Sauvages, sont autant de choses nouvelles et attrayantes bien propres à séduire les jeunes imagina-

(1) La Hontan, Lettre X, 8 juillet 1686 (Nion, 118).

(2) Sur la traite des dignitaires laïques et ecclésiastiques, AC. B. 7. 1, 18, 12. 25, 39, Crt. À. 22. 207, Cir. D. 4: 24, F3. 2. 76; Margry (P.), Lettres de La Salle, 225 et 251: « Dans la baye des Puans, ‘est une maison des Jésuites, qui ont véritablement la clef du pays de Castorie, où un frère forgeron qu'ils ont et deux compagnons convertissent plus de fer en castor que les Pères ne font de Sauvages en Chrestiens » (1680); 2 RAQ 13, 21: Marie de l’Incarnation ! 207.

tions, traversées de mille lueurs, et à les lancer dans une vie que l’on quitte difficilement.

Le coureur de bois (1), tel que nous le dépeint la légende, est un homme au tempérament aventureux, propre à tout, capable d’être successivement ow tout à la fois, découvreur, interprète, bûcheron, colon, chasseur, pêcheur, marin, guerrier. Selon les besoins et exigences des temps et des lieux, il peut confectionner une barque et la conduire au milieu des orages du golfe, faire un canot d’écorce et le diriger à travers les rapides des rivières, lacer une paire de raquettes et parcourir dix lieues dans sa journée, porté par elles sur les neiges profondes. Il sait comment on prend ‘chaque espèce de poisson dans chaque saison; il connaît les habitudes de toutes les bêtes de bois qu’il sait poursuivre ou « trapper ». La forêt, les prairies, la mer, les lacs, les rivières, les éléments se connaissent d’instinct. Mais c’est aussi une espèce d’homme bien indicipliné que celui qui a la mission de servir d’intermédiaire, non seulement entre l’eau et la terre, mais entre la civilisation et la barbarie déjà corrompue au contact et au profit de la civilisation. Mais il ne faut pas le blâmer trop sévèrement de ses oscillations entre ces deux genres de vie. I fait le pont de l’un à l’autre monde, et se confesse dans l’un des péchés commis dans l’autre.

Les deux genres de vie que mène le coureur transpirent dans son costume; couverture disposée en forme de capote, chemise de coton à raies, larges culottes de drap, guêtres de cuir, mocassins de peau de daim, ceinture de laine bigarrée supportant le couteau, le sac à tabac, la pipe et quelques ustensiles de campement, en un mot, un habillemeut moitié civilisé, moitié sauvage. Son équipement est très limité, car ses expéditions exigent qu’il soit libre, autant que possible, d’embarras. Un fusil et ses accessoires, des trappes, forment avec des couvertures de lit, tout son avoir au monde.

Le voyageur est présumé travailler dix-huit heures sur vingtquatre. Il prend sa nourriture (2) chemin faisant, poisson, oiseaux

(1) Pour portrait du coureur, La Hontan, lettre 4 et lettre XIV; Perrot, 209: E. D. Neill, The History of Minnesota from the earliest French exploration to the present time, Philadelphia, Lippincott et Cie, 1858, p. 115 et sui-

vantes ; Pasquest, IL. 145. | (2) « Ne prenaient de vivre que pour se rendre Seulement au pays d'en

haut », 4 RAQ 126. x;

où gibier qu’il abat au passage; à leur défaut il consomme de la viande séchée dont il a eu la précaution de se munir. Malgré son dur labeur, malgré sa nourriture grossière, le coureur est heureux, de soucis il n’en à point, sauf, peut-être, pour une « blonde » qu’il a laissée làbas.

En général, il vit moins sur terre que sur l’eau. Le canot est son mode de locomotion; les ondes son élément, et les vallées plutôt que les montagnes et la plaine, son habitacle. L’itinéraire qu’il suit est bien connu (1). Partant (2) de Montréal, il voyage jusqu’à Ottawa, il suit le fil de la rivière française, puis traverse la Baie Georgienne et le lac Huron. Entre le lac Huron et le lac Michigan il fait halte, à Michillimakinak, à la mission des Jésuites. Ici il y a bifurcation: il a le choix entre le chemin du sud par le lac Michigan, et la direction nord-ouest par le lac Supérieur. La première route conduit aux Illinois, la seconde mène au pays des Assiniboines.

Pendant qu'il avance fei, le coureur n’a d'ordinaire pour abri que le firmament et il couche à la belle étoile. Une peau jetée sur des feuilles et des branches de sapin lui sert de lit; son bagage lui tient lieu d'oreiller, et une couverture le défend de la fraicheur de la nuit. En hiver, ou dans d’autres saisons quand il doit prolonger son séjour en un même endroit, il se bâtit une hutte sommaire pour mieux se protéger contre le froid, le vent et la pluie. Il la place près d’un ruisseau où il y a de l’herbe et du bois en abondance. En face, il allume du feu; à quelque distance il place des trappes.

Le service dans le désert ne manque pas de produire son effet sur la physionomie, le langage, les habitudes comme sur la manière de se vêtir du chasseur. La vie harassante qu’il mène laisse une profonde impression sur son apparence extérieure. Il a ordinairement la mine mince et élancée, la figure hâlée par le soleil, les cheveux longs et en désordre, tandis que sa toilette le distingue à peine du Sauvage. Le danger surtout de perdre la vie et le besoin d’être toujours aux aguets donne à son regard une pénétration étrange; le front légèrement incliné en avant, il plonge ses yeux inquisiteurs sur le visage du nouveau venu comme pour s'assurer s’il s’agit d’un ami ou

(1) Sur l'itinéraire que nous donnons, Lucas, 51; sur l’autre itinéraire, par La Chine et les lacs, voir Bougainville, 3 RAQ 42-70, et La Hontan.

(2) On avait l'habitude de faire son testament avant de se mettre en route pour les pays d'en Haut.

d’un ennemi. Né d’une race joviale et compatissante, son genre de vie tend jusqu’à un certain point à tarir en lui la gaieté et la tendresse. Il devient habitué aux scènes de violence et de meurtre et le problème de la conservation est pour lui d’une telle importance qu'il n’a pas de loisirs à consacrer aux vaines réflexions. Sa conversation, si elle se saupoudre parfois de traits légers, ne réussit pas toujours à dérider le sérieux des figures, et à exciter des éclats francs de rire. L'amitié et l'affection qu’il porte à ses camarades se traduit généralement en des termes d’un caractère opposé dont ses compagnons doivent deviner le véritable sens. En dépit, toutefois, de son apparente insociabilité, il est généreux, à l'excès même. Il compte si peu de relations qu’elles s'enracinent profondément.

Les alternatives de travail excessif et de complet désœuvrement, de privations aux frontières et de débauches aux retours, ne semblent pas être de nature à former un citoyen sobre et assidu. Il y a, cependant, un je ne sais quoi dans le caractère du Canadien qui l’immunise contre les influences déprimantes, et le coureur des bois, quand il réintègre sa famille, ne se distingue pas beaucoup du cercle de ses proches dont les voyages n’ont pas eu de but plus lointain que le clocher de la paroisse. Il laisse, peut-être, percer une pointe d’insouciance dans le ton et le port, il est peut-être enclin à raconter des histoires interminabes juste au temps où il devrait faire la fenaison ou broyer le lin; mais comme ses récits abondent en situations émouvantes, et que sa bonhomie prend faveur auprès des femmes, il se rencontre toujours des volontaires pour s'associer à ses travaux de routines, d'autant plus qu’il est toujours prêt à payer de retour chaque fois que le besoin se fait sentir d’un homme d’une audace, d’une décision et d’une énergie hors de l’ordinaire. Une vocation qui convertirait un Anglais ou un Américain en un vagabond, altère à peine le moral du Canadien, et lorsqu'il abandonne la vie errante pour prendre femme et terre, il se montre mari affectueux, père tendre, ami constant et fidèle, bon citoyen.

Mais les coureurs de bois ne rentrent pas tous au foyer, et leurs excursions menacent de devenir une source d’affaiblissement pour la colonie (1). D’une part, en effet, elles font disparaître dans les forêts nombre d'hommes (800 sur une population de 2.500) solides ct

(1) « Al that was most active and vigorous in the colony took ‘to the woods… », Parkman, Old Regime, 359-360.

énergiques, capables de faire valoir les terres, de l’autre, elles créent chez eux des habitudes d’indiscipline qui les poussent à l’exploitation des Sauvages et à la contrebande avec les colonies anglaises, où les attirent le bas prix des marchandises ct la facilité de se procurer de l’eau-de-vie en échange de laquelle les Peaux-Rouges livrent tout ce qu’ils possèdent; ils interceptent les canots de ceux-ci et les empêchent de se rendre aux marchés naturels. Plusieurs se fixent parmi les Sauvages, pour se soustraire aux associés dont ils ont négocié les marchandises. Sur des lacs immenses, souvent agités de violentes tempêtes; parmi des cascades qui rendent si dangereuse la navigation des fleuves; sous le poids des canots, des vivres, des marchandises qu’il faut voiturer sur les épaules dans les portages (1) où la rapidité, le peu de profondeur des eaux obligent de quitter les rivières pour aller à terre; à travers tant de dangers et de fatigues (2) on perd beaucoup de monde. Il en périt dans les neiges ou dans les glaces, par la faim ou par le feu de l’ennemi (3).

Page 1