LA ROSE DE L'EMIGRATION FRANÇAISE AU CANADA AVANT
Si l’on classe les provinces de France d'après le nombre d’émigrants qui en vinrent au Canada de 1608 à 1720, on obtient les résultats qui suivent :
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La droite de l’Ile-de-France, la Champagne crayeuse, a fourni 129 colons, quelques-uns triés sur le volet. Comme c’est en Champagne que virent le jour la plupart des héros de ces romans « bretons » qui enchantèrent l’Europe de leurs aventures héroïques et de leurs exploits légendaires: le roi Arthur et ses chevaliers, Perceval le Gallois, libérateur du Saint-Graal, Tristan et Yseult, c’est en Champagne que naquit Maisonneuve qui se fit fort de fonder Montréal « dussent tous les arbres de l’île se changer en autant d’Iroquois », ainsi que les héroïques et vertueuses Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoye.
La gauche de l'Ile-de-France, la Normandie, région d’agriculture et d'élevage très actif, tournée vers l'Océan et dont la population est formée de descendants des vieux peuples celtiques et des envahisseurs d’origine germanique établis dans le pays au cours du moyenâge, intervint plus généreusement que toute autre province dans le peuplement de la Nouvelle-France, comme le laisse voir notre « Rose de l’immigration française au Canada avant 1720 ». Les premiers recruteurs étaient des marchands de Dieppe et de Rouen; ils opéraient tout naturellement aux environs. Débarqués les premiers, avec les Percherons, par familles entières, ayant à leur tête des chefs hardis comme Marsolet, Nicolet, les Legardeur, Hertel, Lemoine, Giffard et Juchereau, les Normands ont pu s’enraciner profondément dans la Nouvelle-France et donner par la suite la plus forte empreinte aux coutumes et à la langue. L’esprit de Perrin Dandin et de Chicaneau, — finaud et madré, chicanier, processif et prosaïque, s’imposa à la colonie, de même que l’humeur aventureuse et entreprenante des anciens pirates, des Rollon, et leur postérité canadienne fut au premier rang des conquistadors nord-américains (1).
Quand le monopole de l’immigration passa aux compagnies qui avaient leur base à La Rochelle, d’où partaient aussi pour l’Amérique tous les vaisseaux de l'Etat, le recrutement se fit plutôt dans tout le pays charentais — Angoumois, Saintonge, Aunis, Iles de Ré et d’Oléron. Les terrains bas, parfois marécageux, généralement fertiles de la” Saintonge nous ont fourni l’immortel Champlain, habitant de Brouage où les terreneuviers allaient faire du sel. L’Aunis, bien qu’elle fût la plus petite des provinces fondatrices et le dernier foyer du protestantisme en France, — La Rochelle étant devenue la grande place-forte
(x) Sur les Normands au Canada, voir, 30 BRH 203, 204, 206,
des Réformés après la Saint-Barthélémy, expédia en Nouvelle-France 33 émigrants, de 1608 à 1640; 152, de 1640 à 1660; 433, de 1660 à 1680; en tout, de 1698 à 1700, 798 recrues. C’est de La Rochelle que le Canada importait les vins et les eaux-de-vie dont le rôle fut si grand dans la traite !des fourrures. L’intendarit de Rochefort, — pour un temps Colbert de Terron, cousin du grand ministre de la marine du même nom, était l'intermédiaire du pouvoir central et du pouvoir local du Canada pour tout ce qui regarde l'importation et l’exportation des hommes et des marchandises. Il régentait le commerce extérieur de la Nouvelle-France.
Si le bassin de la Charente joua un rôle aussi considérable dans l’histoire de la colonisation canadienne-française, c’est qu’il constituait, après la Nérmandie le premier débouché de la capitale sur l’Atlantique. Le seuil du Poitou met La Rochelle en communication facile avec Paris par la grande route historique Niort, Poitiers, Tours, Blois et Orléans. Les fabricants de grosses étoffes de la Gatine eurent beaucoup à souffrir de la perte du Canada. En effet, ils exportaient à la Nouvelle-France, par le port voisin de La Rochelle, leurs gros et solides tissus, très appréciés dans les contrées froides de l’Amérique du Nord. En échange, ces industriels recevaient des pelleteries qui, apprêtées à Niort, ont rendu la chamoiïserie de cette ville justement célèbre (1). La famille de Lauzon attira chez nous les Poïitevins, qui figurent à la « Rose > au nombre de 569, alors que les Angevins et leurs voisins du Maine comptent pour 252. Ceux-ci acquirent une grande autorité entre 1640 et 1660 surtout; c’est qu'envoyés par M. de la Dauversière, qui était de La Flèche, ils fondèrent le Ville-Marie d’alors, l'actuel Montréal. Au Maine se rattache le Perche (Nogent-le-Rotrou, Mortagne), région de plateaux herbeux et de collines granitiques dont l’élevage du cheval est la ressource essentielle. De 1535 à 1640, le Perche dépêcha dans la colonie de 80 à 100 familles. Cette immigration du Perche reçut l’impulsion de M. Juchereau de la Ferté, qui épousa la fille de Giffard de Beauport, un des principaux seigneurs canadiens (2). On vint en plus petit nombre de la Touraine qui a de tout temps commandé l’un des plus importants passages du fleuve de la Loire, la route principale de l’ouest, de la Touraine dont le nom est associé d’ordinaire à l’idée d’un jardin continu: « le jardin de France,
(1) Thibeaudeau, Histoire du Poitou; Basquet, Histoire de Niort. (2) Sur « les Percherons au Canada », BRH 17.329, 20.86.
c’est la Touraine » (Rabelais). C’est à Orléans qu’est né le grand jurisconsulte Pothier dont le commentaire de la Coutume de Paris a servi aux travaux de codification du Droit de la Province de Québec.
En résumé les Canadiens-Français sont issus du cœur même de la vieille France, de ces provinces d’ancien rayonnement politique, où l’homme est rieur et bon vivant, cultive la terre, parle la langue d’oil, et pratique généralement la religion catholique, la seule dont le culte ait été admis au Canada. Les immigrants apportaient avec eux dans une terre nouvelle des ferments de cohésion, l’assurance de réaliser entre eux l’unité nationale, religieuse et linguistique.