LE LIEU DE PROVENANCE DES IMMIGRANTS
On ne peut sc faire une idée très exacte du type d'homme qui à fondé le Canada, à moins d’être au fait du lieu de sa provenance. Il n’est pas indifférent de savoir si les immigrants formaient un assem-
(1) Lescarbot, I, 512; voir id., ibid. 503 et id., Les Muses de la Nouvelle-
France, Paris, Périer, 1618, p. 37.
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GG) ACHB 70707175 marsir732):
(4) Voir plus haut au paragraphe traitant de l'immigration des femmes.
(s) Ce Mémoire du Roy est reproduit par Pauliat, op. cit., p. 209-311.
(6) Sources: BN. coll. Margry, 0276-0278, 0270: Actes de l'état civil. Listes chronologiques des émigrants rangés suivant leurs provinces d’origine. Notes sur divers familles de colons; Cyprien Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes depuis la fondation de la colonie jusqu'à nos jours, 7 vol, Montréal, 1871-1800; 20 BRH 196; 28 BRH, 45: Emile Chartier, La Race çanadienne-française, Res. Trim. can., Montréal, 1021, 113-128 : Sulte, Origin of the French Canadians, Royal Society of Canada, Proceedings, 1905,
blage hétérogène d’origines anthropologiques, d’appartenances linguistiques et de dépendances jurisprudentielles différentes ou s’ils présentaient, au contraire, dès le point initial, une certaine homogénité, gage d’une prompte cohésion.
Pour M. Jean Brunhes, « il n’y a pas de race civilisée qui soit pure » (1). Seule la nation, ensemble politique, existe à ses yeux. Ce grand penseur trouverait-il un démenti dans l’histoire du Canada? La Nouveïle-France n’aurait pas joui seulement de Punité de religion, si lon en croit le verbe autorisé de M. l’abbé Groulx, elle aurait connu l'identité du sang. « Nul courant étranger, enseigne le savant professeur, ne s’est mêlé à la source française d’où a jaiili notre race. Nous ne sommes que des fils de France » (2).
L'acte de fondation de la compagnie de la Nouvelle-France (1628) impose, en effet, aux associés l'obligation de « peupler la colonie de naturels français » et leur fait défense de « faire passer aucuns estrangers esdits lieux ». Marie de l’Incarnation constate toutefois que «< des Portugais, des Allemands, des Hollandais, et d’autres de je ne sais quelles nations » débarquent dans la colonie et s’y établissent, ainsi que des « femmes maures, portugaises, françaises et d’autres pays. La première mariée est la mauresque, qui a épousé un Français » (3). Non que ces personnes vinssent en droiture de l’étranger. « Ce sont des gens qui ont été cassés du service du roi » (4). Ainsi M. de Salvay, capitaine au régiment de Carignan et de M. de Laubia, capitaine au régiment de Broglia, étaient d’origine italienne. De même Octave Zapaglia, secrétaire de Tracy, qui épousait en 1668, à Québec, Anne Guillemot, fille de Duplessis-Bochart, parent du ‘gouverneur Jean de Lauzon (5). D’autres vinrent pourtant au pays sans passer par l’armée, tels les esclaves nègres, tels les Anglais qui obtinrent des
sec. 11. 00 pp. et Rev. Can. 1919, 440-441: Ferland, Cours d'Histoire du Canada I, 511-516; Rameau, La France aux colonies (1859), ch. VI; Salone, La Colonisation de la Nouvelle-France, 1006, 112-113; François Daniel, Hist. des grandes familles françaises du Canada, Montréal, 1867; Edmond Lareau, Rev. Can., 1884, 503-507; Groulx (Lionel), La naissance d'une race, 27-28.
(x) Histoire de la nation française, publiée chez Plon, G. Hanotaux, I. 105.
(2) Semaine d'Histoire du Cda., Montréal, 26 nov. 1028. (3) IL. 401.
(4) Ibid.
(5) BRH 2.182, 15.186, 27.347, 28.34, 74.
« lettres de naturalité » (1), tel enfin Abraham Martin dit l’Ecossais qui donna son nom aux célèbres plaines où Montcalm et Wolfe jouèrent le sort de la colonie. :
Il est juste néanmoins d’observer que ces unités étrangères ne furent jamais assez nombreuses pour constituer un courant proprement dit et que, sauf de rares exceptions, les ancêtres des Canadiens sont bien d’extraction française (2).
Les colons se recrutèrent dans toutes les parties de la France. Mais les provinces du royaume ont concouru dans des proportions fort inégales. On vint en petit nombre des provinces d’aecès et à circulation difficiles, de cette partie notamment du territoire français qui est engagée dans la masse continentale, des marches chevauchant ou ayant chevauché les frontières naturelles et les frontières politiques des grands Etais, dont le sort a été âprement disputé et dont en bien‘des cas une partie ou une parcelle est restée hors de la domination française, l’autre conservant sa langue, — basque, oc, catalan, provençal, flamand, son droit, — le droit écrit, sa religion, — Ia religion protestante, son administration particulière, — les Etats duBéarn, Etats de Provence, de Bretagne ou de Bourgogne: autant de régions qui étaient surtout réunies par le lien personnel de l’obéissance commune au même roi.
A peine vint-on, par exemple, de la région du Nord (3), (Picardie, Artois, Flandre), qui vit naître Ernest Lavisse et Gabriel Hanotaux, à peine de la région de l’Est (Alsace-Lorraine), pays de Jeanne d’Arc et de Bartholdi, de Gustave Doré et de Maurice Barrès, à peine aussi de Bourgogne et de Franche-Comté, terre natale d’artistés comme Lamartine et Greuze, de savants comme Pasteur et Cuvier, de sociologues comme-Fourier, Proudhon et Victor Considérant. Et cette émigration étriquée était « individuelle et accidentelle » (Sulte). Très peu de ces hommes partaient de leur village avec le dessein d’aller en Amérique. Etant quelque part en France, ils profitaient d’une occasion pour voir du pays ou même se fixer au Canada. Un, deux ou trois débarquaient chaque année, jeunes, non mariés, et souvent soldats. Il
(1) BRH 2.143, 176, 3.9, 22.226, 30.06.
(2) Chartier, Rev. Trim. Can., 1021, 116.
(3) Les Flamands au Canada, 5 BRH 204; Lomier, Quelques Picards au Canada, Nova Francia, I. 2 (1925).
faut excepter le groupe qui exploita les: forges Saint-Maurice: les Aubry, les Delorme, les Marchand. Pour des établissements aussi nouveaux dans 1e pays, il fallait des spécialistes. On embaucha des maîtres-ouvriers dans les baïlliages de Châtillon-sur-Seine et de Dijon, ou près de bois taillis et de petites rivières comme l’Ource, VIgnon, la Tille! la Vingeanne, à proximité de gisements de minerai, nombre de forges et de fourneaux (Marey, Tarsul) fonctionnaient depuis près d’un siècle. Ainsi une douzaine d'hommes, dont deux ou trois mariés ou ayant des enfants, tous ouvriers en fer, sont venus, en 1738, de la région de Langres et ont fondé des familles qui existent encore. On les avait engagés au service du roi comme chauffeurs de haut-fourneaux, faiseurs de charbon de bois, mouleurs, fondeurs et marteleurs. C’est de Bourgogne qu'était encore originaire Michel Sarrazin, médecin à Qué:bec, botaniste, membre correspondant de l’Académie des Sciences de Paris (1).
On vint peu du Dauphiné et de la Savoie, bien que Carignan fût fils du duc de Savoie et que le Dauphiné qui donna à la France Bayard nous donnait les officiers et seigneurs de Saint-Ours, de Contrecœur, de la Pocatière, de Verchères et de Pierre de Saurel. Celui-ci est né à Grenoble, en 1628 de Mathieu de Saurel et de Dame Jeanne de Giraud.
On ne vint guère non plus du « midi », c’est-à-dire de la Provence à l'Est et de l’Aquitaine à l'Ouest, reliées par une étroite bande de territoire: le Bas-Languedoc. C’est dans les environs de Nimes, pourtant, que le général de Montcalm est né, et si le fondateur de Détroit, La Mothe Cadillac, était le type du « méridional », vif, exubérant, prompt à entreprendre, mais vite découragé aussi, avec une tendance marquée à dépenser son énergie en paroles, au point que le ministre de la marine l’invitait à raccourcir ses mémoires et à mesurer plus froidement les difficultés qui s’opposaient à la réalisation de ses projets ambitieux, qu’il fût question de couvrir les lacs de flotilles ou de les lier par des canaux géants, — Louis Armand de La Hontan, du village de l’illustre Michel de Montaigne, ami de Leibnitz et de Bayle, cousin d’Artagnan, du véritable, à qui Le Sage, l’auteur de Gil Blas de Santillane emprunta certains traits de caractère pour les aventures de son chevalier de Beauchêne, était un authentique « cadet de Gas-
(1) Sur les Bourguignons au Canada, v. 28 BRH, 362.
cogne », häbleur à la phrase mordante et irrespectueuse. Le Béarnais Henri IV s’intéressa à la colonisation du Canada, et sans écouter Sully qui voulait l’en dissuader, seconda les efforts de M. de Monts et de Samuel Champlain. Quant aux Basques, ils venaient, nous le savons, faire annuellement la pêche à la baleine dans le golfe Saint-Laurent. Faut-il rappeler qu’il a fallu trois siècles — du XII au XIV° — pour que le sud-ouest atlantique entrât, non sans douleur, dans l'unité française? L’annexion du Béarn et de la Basse-Navarre, au début du règne de Louis XIII est le dernier acte de ce travail de concentration. Le Béarn conserva ses Etats jusqu’à la Révolution. Ceux du Languedoc sont restés célèbres. Les guerres de religion n’épargnèrent pas ces contrées. Mautauban fut, après La Rochelle, la principale place de sûreté des Protestants.
Comme on vint peu du versant des Alpes et des Pyrénées, on ne vint presque pas des Massifs central et armoricain (Forez et Velay — Bourbonnais — Auvergne — Limousin — Marche), de la terre de Vercingétorix et de celle de Duguesclin, de Blaise Pascal et de Renan, des camisards cévénoles et des fées, des mégalithes et des « pardons ». Le sol généralement pauvre et le climat rude de lPAuvergne est à la frontière linguistique entre langue d’oil et langue d’oc (1). Si la langue littéraire est une, comme l'était le latin classique, la langue parlée en France est au moins double, et comprend deux dialectes, issus tous deux des langues romanes. Ces deux langages on les a distingués par la façon dont ils disent « oui »: ce fut jadis où dans le Nord (de hoc illud, cela même), et oc dans le Midi (de hoc tout court), d’où les noms de langue d’oil et de langue d’oc. La Loire a très longtemps formé limite, et non seulement le Midi méditerranéen et languedocien, mais le centre était de parler d’oc. Jadis, dans le Midi de la France, l'emploi de la langue d’oc était général dans les villes comme dans les campagnes, et personne n’éprouvait le besoin d'apprendre la langue de Paris, au point que tel enfant du Nord qui passait à Marseille pour s’y embarquer avait plus de peine à s’y faire entendre qu’à Stockholm ou à Pétrograd où toute la société parlait alors le pur français classique. Ajoutons que dans le Massif Central l’esprit religieux était très vivace
(1) Voir « La limite et les zones-limites de la langue d’oc et de la langue d'oil », fig. 109, Hist. de la Nation française publiée sous la direction d'Hanotaux, I. 318-310. <
et les passions confessionnelles ardentes. Les Cévennes se révoltèrent après la révocation de l’'Edit de Nantes (1685).
La Bretagne est un confin maritime, un arrière pays, qui de duché devint province et garda non seulement jusqu’en 1789 ses Etats, sa coutume, son Parlement, son unité administrative, tant militaire que financière, mais encore jusqu’à nos jours, sa tenace personnalité, double et une tout à la fois d’ « extrémité paysanne et maritime ». De fait et à l’encontre d’une opinion très répandue, si la Bretagne nous a fourni Cartier et des pêcheurs, elle nous a fourni un nombre très faible de colons. De 1633 à 1680, il en vint 56; de 1725 à 1780, 200, en tout 400 colons (y compris 22 prêtres) de 1640 à 1670. Et ces inmmigrants ne venaient pas pour la plupart de la partie où l’on parle le plus breton mais de la Bretagne orientale qui se rattache largement au Maine et à lAnjou, région de transition entre le massif d'Armor et les pays de la Loire. Nantes et la région de l’Estuaire s’enrichissait à la traite des noirs et au commerce avec le Canada , les Antilles (1).
Ce n’est pas dans les provinces marginales ni sur les hauteurs (2) mais bien sur le plat de la vaste plaine découverte, entreéecoupée de monts et de collines, que se sont assemblés les éléments prédominants de la nation canadienne-française. La zone d’origine forme un ensemble cohérent, bien proportionné, défini par des limites naturelles, qu'on peut aisément parcourir en tous sens. Dans le bassin de Paris avec ses deux ouvertures (Normandie et Charente) sur la mer océane, ses « élections », sa langue d’oil, son droit coutumier, sa foi catholique, les affinités de ses provinces en un mot, se préparait déjà en Europe le sentiment des cohésions nationales que les immigrants devaient encore fortifier en Amérique.
De l'Ile-de-France, centre de l’administration coloniale et source de notre Droit (la Coutume de Paris) sont issues 76 recrues de 1640 à 1660, 378 de 1660 à 1680, au total 621 de 1608 à 1700. Du nombre, il faut compter les jeunes filles de l'Hôpital général.
(1) Commé quoi la Bretagne n'a fourni que peu de colons au Canada, 2 B RH 181. ;
(2) Le traité de Westphalie (1648) donnait à la France l'Alsace, l'Artois, partie de la Flandre (Lille, Arras, Cambrai); le traité des Pyrénées (1659) lui donnait le Roussillon et une seconde partie des Flandres espagnoles; le traité d'Aix-la-Chapelle (1668) une troisième partie des Flandres ; par le traité de Nimègue (1678) elle acquérait la Franche-Comté, —.A comparer la carte en relief de la France avec celle de la zône d'origine des Canadiens.