Les origines
Je dois h. mes lecteurs de leur expliquer comment j'ai été amené à aborder les plus graves discussions philosophiques et scientifiques du temps présent. Au moment oiije préparais la révision de mou Bistoiredes trois premiers siècles de l'Église, je fus frappé plus que je ne l'avais encore été de l'énergie croissante des attaques dirigées non seulement contre le théisme chrétien, mais encore contre les bases mêmes du spiritualisme. A en croire les hommes qui se donnent comme les organes attitrés de la science, tout ce qii'ont affirmé de concert les disciples de l'Évangile et les philosophes qui admettent Dieu, l'âme, la vie future, la morale du devoir, n'est que le plus vain des rêves. Nos aspirations Ters un monde supérieur ressemblent, pour employer l'image d'un noble esprit égaré dans. cette école, à des feuilles mortes que nous jette^ rions en Taïr et qui retomberaient sur nous. Tout en revient à. la force toujours semblable à elle-même. Ce que nous prenons pour la pensée et pour la conscience n'est qu'une combinaison de sensations assu-
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ciéeB. Bien que cesïssertions, lancées sur un ton d'oracle, n'aient ^as même efQeuré ma certitude Invincible de la réalité de l'absolu moral et divin, parce qu'elle repose non seulement sur une expérience intime, mais encore sur une obligation souveraine et indiscutable, j'ai pourtant voulu me rendre compte de l'état vrai des choses et des esprits. J'ai constaté que la victoire si bruyamment célébrée dans le camp du matérialisme était plus disputée que jamais et que l'on en était au plus vif de la bataille. Ceux-là prennent leurs désirs pour des réalités, qui proclament que la science a prononcé un verdict définitif sur le monde de l'esprit et de la conscience. Ils lui demandent ce qu'elle ne peut pas donner, ce qui ne peut résulter d'aucune de ses découvertes, quelque admirables qu'elles soient; car, en voulïmt que la science statue sur les questions d'origine et de principe, ils la font sortir de son domaine propre, qui ne dépasse pas les conditions d'existence. Il est assez vaste pour suffire à sa glorieuse tâche. Prétendre, comme Hœckel, que la cause est entendue, que le système qu'il appelle monisme , parce qu'il n'admet qu'un seul principe des choses — la force pure, — a acquis une telle évidence qu'on ne discute plus avec ses contradicteurs et que le moment est venu de l'enseigner aux enfants sous forme de catéchisme, c'est substituer l'apostolat à la démonstration, et, quelque service que l'on ait pu rendre à la physiologie, opposer à la religion d'autorité une irréligion autoritaire, im fanatisme matérialiste qui a ses extravagants tout aussi bien que le fanatisme contraire. On peut entendre, tous les soirs, dans nos grandes villes, ceux que j'appellerais les énergumènes de l'athéisme hurler ce credo devant
un troupeau d'auditeurs qui n'est guère plus ignorant qu'ils ne le sont eux-mêmes.
Eh bien ! 11 faut qu'on sache que la sci^icd indépendante proteste non moins haut que la philosophie spiritualiste et chrétienne, je ne dis pas simplement coDtre ces saturnales de club, mais encore contre ce triomphe anticipé que le matérialisme se décerne avec tant de fracas, sous nos yeux, dans des livres de vulgarisation souvent remarquables par le savoir et le talent, ou dans des articles de journaux à l'allure hau^ taine. Il faut qu'on sache que, de l'avis de tous les penseurs sérieux, ce qu'on connaît le moins, c'est précisément la matière, puisqu'elle n'est jamais saisie directement, mais uniquement par nos sensations, qui la modifient. Il en résulte que ceux qui prétendent, en s'en tenant à elle seule, reposer sur un sol ferme, inébranlable, ont les pieds sur un nuage. Il faut qu'on sache que la science indépendante, même celle qui est étrangère à toute école philosophique et religieuse, refuse au transformisme matérialiste le droit d'attribuer l'origine de la vie et de l'esprit à la force pure, et que, pour tous ces problèmes des origines, elle a pris pour devise ce mot célèbre de Dubois Raymond : Ignorem/us. Il y a quelques semaines, l'illustre Virchow, au congrès anthropologique de Francfort, sans contester aucun des grands services rendus par Darwin à la zoologie, opposait les sévères méthodes de la science expérimentale « à la manière superficielle et même insensée » {ce sont ses propres expressions) dont les questions d'origine sont traitées aujourd'hui par les zélateurs du transformisme matérialiste, qui trouvent plus commode d'écrire quelques chapitres
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d'un manifeste sonore bourré d'hypothèses que d'étudier un crâne. » Si la science indépendante a tenu ce langage en Allemagne comme en France, la philosophie n'a pas déserté le combat. Elle l'a vaillamment soutenu parmi nous ; il n'est pas une attaque contre les bases du théisme qui n'ait eu sa réponse. TJn livre comme les Causes finales de M. Janet, les brillantes discussions de M. Caro sur les mêmes ?ujets, tant de travaux originaux en France et en Suisse prouvent à quel point les philosophes de profession se sont préoccupés des grands problèmes scientifiques du temps.
Cest cette lutte de la pensée contemporaine que j'ai cherché à résumer dans ce livre. J'y ai été encouragé, je l'avoue, en la voyant retracée avec un parti pris violent en un sens opposé dans des livres brillants, spirituels, dont les auteurs n'avaient pas plus de compétence professionnelle que moi-même. Mon unique dessein est de donner à mon tour le bulletin de cette bataille d'avant-garde où sont engagés les premiers intérêts de l'humanité. J'ai mis tout mon effort à exposer avec impartialité et clarté l'opinion de mes adversaires. J'espère avoir toujours montré que je savais honorer leur personne en ne sortant pas du ton de la discussion élevée. Je n'ai eu garde d'oublier combien l'homme vaut souvent mieux que son idée. Il y a des athées qui feraient croire en Dieu par la noblesse de leur caractère et de leur vie. Hélas ! il y a aussi des croyants qui feraient douter de lui par leur sécheresse et leur intolérance. Quant à la réplique, je n'ai eu qu'à la puiser dans les vastes et beaux travaux des représentants les plus éminents de la science indépendante et