PRÉFACE. M
delà philosophie contemporaine . J'ai essayé de moatrer combien cette réplique est Tictorieuse et décisive aur toutes les grandes questions aujourd'hui débattues, qu'i! s'agisse du problème de la connaissance ou des questions qui m rattachent à la cosmologie, à l'anthropologie, à l'origine de la morale et de la religion.
Cette réplique spiritualiste ûe date pas d'hier, pas plus que les négations du théisme. Sur quelques points essentiels, elle a tout dit dès le premier jour. On ne dépassera pas Aristote, le plus grand esprit peutêtre qu'ait produit l'humanité dans l'ordre métaphysique, pour tout ce qui concerne la cause finale et formelle. Sa théorie de l'être en puissance nous reportant à l'Esprit éternellement actuel el vivant n'a pas vieilli d'un jour, pas plus que les pages immortelles de Platon sur la certitude morale. La superbe démonstration du principe de causalité par Descaries, si largement développée par l'école française à notre époque, survit intacte aux polémiques de la nouvelle psychologie anglaise et allemande. Il n'en était pas moins nécessaire, selon moi, de corriger ce que le cartésianisme avait de trop exclusivement intellectuel, en faisant une part plus large à ce que Kant appelait la raison pratique, qui se confond avec la conscience morale.
Je me reconnais hautement le disciple de cette grande école critique qui a renouvelé notre mode de penser. Je demeure convaincu que, malgré les accusations de scepticisme qu'on lui prodigue, elle nous fournit le meilleur élément de certitude, aussi solide que le devoir lui-même, qui s'impose à la fois comme une évidence et une obligation. Le criticisme kantien a d'ailleurs
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été complété par cette riche psychologie de Maine de Biran que uoua a rendue M. Eraest Navllle, après Cousin. Elle exerce aujourd'hui une influence croissante sur l'école française qui lui doit un élargissement bienfaisant. Le maître éminent dont j'ai placé le nom sur la première page de ce livre, parce que je lui dois mon initiation à ces grandes études philosojphiques, alors que pour la première fois il professait à l'académie de Lausanne cette irfiilosophie de la liberté qui est devenue le livre considérable que l'on conni^t, M. Charles Secrétan, représente la même tendance avec autant d'éclat que d'indépendance. On verra dans mon livre tout ce que je lui dois, comme à. tant de nos maîtres français, soit qu'ils se rattachent au cartésianisme élargi qui a si longtemps prévalu en France, soit qu'ils appartiennent à l'école quelque peu mystique de M. Ravaisson ou à l'intrépide criticisme de M. Renouvier. J'ai toujours eu le désir sincère de rendre à chacun, dans ce livre, l'hommage reconnaissant que je lui dois. Je ne nomme ici personne dans la crainte de quelque injuste oubli. Si je fais exception pour l'illustre nom de Claude Bernard, c'est que nul n'a plus grandement représenté la science vraiment indépendante et n'a plus magistralement formulé cette méthode expérimentale dont l'emploi consciencieux suffit pour écarter les assertions téméraires. C'est à la science seule, interrogée dans ses représentants les plus authentiques, que j'ai demandé la réponse au problème des origines. J'admets, je réclame sa complète indépendance. Je reconnais hautement qu'elle ne dépend que d'elle-même et qu'elle n'a à reconnaître aucune autorité qui l'entrave dans la
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recherche de la réalité. Ni Bible ni conciles n'ont de mot d'ordre à lui donner; mais elle ne doit pas davantage en recevoir d'aucune théorie préconçue, fît-elle flotter au vtmt la bannière la plus éclatante de la libre pensée. Penser librement, c'est écarter tous les partis pris et ne croire qu'à l'expérience. Je suis de plus en plus convaincu que la science expérimentale ne porte aucune atteinte aux principes du théisme. Ce n'est pas à elle à les démontrer. On n'a à lui demander qu'une chose, c'est d'en maintenir la possibilité. Une fois cette possibilité du monde moral et divin sauvegardée, d'autres procédés d'expérience conformes & sa nature permettent d'y pénétrer; la voie reste ouverte. C'est toute la conclusion de ce livre. Elle sulSt, si elle est bien fondée, pour conserver à l'humanité ses biens les plus précieux, cette vie supérieure en dehors de laquelle elle n'est plus elle-même et tombe au rang de la brute, sans Iimiière au delà de la tombe, sans règle et sans boussole ici-bas, sans morale> sans droit, sans liberté, livrée à toiis les hasards de la force, avilie et désespérée tout ensemble. J'avoue hautement que je ne prends pas mon parti d'un tel avenir, et que si vraimmt le premier comme le dernier mot du monde était la foree, je conclurais au pessimisme le plus absolu pour la société comme pour l'individu. Une démocratie athée et matérialiste me fait l'effet d'un véritable enfer terrestre. Je me rirais des libertés publiques^ si je croyais que l'homme est serf au-dedana et qu'il est engagé irrévocablement dans le mécanisme mûverself et j'aurais raison d'en rire, car des libertés ainsi fondées ■ne seraient qu'une duperie et aboutiraient promptement au plus abject despotisme; qu'il yîal d'en bas
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oiid'en haut, peu importe. Je suis coDTaiùcu'que les mauvais principes enfantent les mauvaises actions et les mauvaises institutions, parce que j'ai ime trop haute idée de l'homme, même égaré, pour ne pas croire qu'il est, en délinitive, conduit par sa prisée. Non, on ne peut pas dire impunément à. une nation que la loi morale n'est qu'une fiction, que le devoir n'est qu'un décor de l'intérêt et qu'en dehors de la sensation il n'y arien. La largeur d'esprit qui fait trouver ces théo- . ries indifférentes ou simplement curieuses me manque tout à fait; je les trouve mortelles et dégradantes. Si elles étaient vraies, il faudrait bien s'y résigner ; mais alors je ne comprendrais pas qu'on se résignât à une aussi misérable tragédie-comédie que le serait la vie. Par bonheur, elles ne sont pas vraies, elles ne sont que des hypothèses gratuites qui nous étourdissent par le bruit qu'elles font. Elles se heurtent contre les résultats les moins contestables de la science et de la philosophie, sans parler de ce roc de la conscience qui finira toujours par les briser.
Voilà ce que j'ai cherché à- établir, eu m'appuyànt des travaux féconds des plus grands esprits de moD temps. Je suis de ceux qui ne croient qu'à la liberté pour défendre la vérité. Vouloir défendre la religion de la conscience par d'autres moyens que la libre discussion, c'est déjà la nier. Ce qu'on appelle la liberté du bien me paraît un mal essentiel, car le bien doute de lui-même dès qu'il veut fermer la bouche à l'erreur. Je n'ai cessé dans ma carrière publique et je ne cesserai pas de demander le plein affranchissement de la conscience. Je le veux avec ses dernières conséquences. Je me sens d'autant plus obligé de mettre tout ce qui
me reste d'énergie et de flamme au serrice des plus hautes vérités de la vie morale en dehors desquelles je ne vois que ruine et déshonneur pour ma patrie et déchéance irrémédiable pour cette âme humaine qui doit subsister quand les institutions publiques auront disparu comme une tente dressée pour un jour. Heureux aerais-je, si ce livre, qui est un livre de bonne foi, pouvait, malgfé ses imperfections, contribuer pour sa faible part à dissiper le malentendu funeste qui oppose, dans l'ordre supérieur de la pensée, la science à la conscience, et, dans la sphère pratique, la liberté à la religion. Un peuple et un pays peuvent mourir de cette erreur.
E. DE PRESSBNSâ.
Paria, oe 11 octobre 1882.