III. — Autres supplices dans la même année
Le martyre des Cinq ouvrit une longue succession de supplices : d'abord celui de Pierre Bergier. Appréhendé trois jours après les étudiants, qui dans la prison lui « servirent « d'une singulière consolation comme luy aussi à eux », il subit le même supplice quelque temps après eux.
Originaire de Bar-sur-Seine en Champagne, pâtissier de son état, Bergier s'était établi à Lyon, puis à Genève. Reçu au nombre des bourgeois de cette ville, et devenu calviniste, il vint à Lyon « pour quelques afaires » et y fut surpris. « Comme il estoit d'un esprit prompt et libre, incontinent « qu'il fut interrogué, il confessa purement la doctrine du
(i) Crespin, 1, p. 673-074.
« Fils de Dieu, non seulement devant les juges mais aussi « devant tous ceux qui le venoyent voir. » Si puissante était sa conviction, qu'elle convertit à l'intérieur de la prison un misérable, nommé Jean Chambon, qui avait été condamné à mort pour vol. Convertisseur et converti sont l'un et l'autre de beaux exemples du pouvoir que possède la vie religieuse d'affiner jusqu'aux esprits les moins cultivés et de leur ouvrir de larges horizons insoupçonnés.
Chambon traînait depuis des mois dans les prisons de Lyon ; il avait les mains liées, les pieds encombrés de fers et de souches ; « et avec ce estoit en une grande misère et « povreté, laquelle n'est honneste de raconter ». 11 était dans un tel état d'abattement qu' « il ne faisoit, dit Crespin, que « maugréer et despiter Dieu, maudire son père et sa mère, « et le jour et l'heure qu'il estoit nai et ne cessoit de blasphé- « mer incessamment la majesté de son Créateur ». Bergier s'intéresse à son sort, multiplie les visites, témoigne au malheureux un amour de son âme tel qu'aucun être jusqu'alors ne l'avait montré. Il lui présente le message du pardon avec toute lapassion, toute l'éloquence qu'un protestant du xvi' siècle y pouvait mettre. 11 1' « engendre au Seigneur » par ses « sainctes exhortations conjointes avec prières et oraisons ». Et l'enfant prodigue devient un témoin de Jésus-Christ. « Ce « ne fut pas une conversion vaine ou frivole, car incontinent « il en sortit efifect, j'entends fruicts lignes de péni- « tence»(i). Denis Peloquin — un compagnon de chaînes dont nous aurons bientôt à reparler — raconte que « mardi « dernier (14 janvier 1553) Jean Chambon fut rompu, qui « a tellement glorifié nostre bon Dieu et fait une telle « confession de la foi chrestienne, que ce seroit bien une « grande vergongne à nous si nous n'estions à tout le moins « aussi constans de maintenir la querelle de nostre grand « Capitaine et Sauveur Jésus-Christ » (2).
(i) Crespin, I, p. 678. (2) Ibid., p. 693-604.
Quant à Pierre Bergier, il eut encore quelques mois pour se préparer à la mort. Il envisageait sa fin prochaine sans la moindre amertume ; il avait du calme et de la foi en suffisance, non seulement pour s'affermir lui-même, mais pour réconforter ses parents et ses amis. Après beaucoup d'exhortations morales, je lis, dans une lettre adressée par lui à sa femme, ces lignes d'une sobriété admirable : «Jevous mande ces choses « comme estant plus prochain de la mort que jamais... Or, « vous disant Adieu par la présente et à tous nos enfants, je « prie le Seigneur qu'il vous face tousiours vivre selon sa « saincte volonté et qu'il me maintienne jusques à la fin pour « m'offrir à lui en sacrifice volontaire et de bonne odeur, et « que finalement il nous recueille tous en son royaume « céleste où nous nous verrons, maugré que les ennemis de « la vérité en ayent... Nous ne nous recommandons pas à « ceste fois », termine-t-il simplement, « nous ne nous recom- « mandons pas aux prières de l'Eglise, pour ce que nous « espérons qu'avant que vous ayez receu la présente, Dieu « nous aura appelez en sa saincte compagnie, en laquelle « n'aurons besoins des prières des vivans, car toute larme « sera essuyée de nos yeux et serons en un lieu où nous « n'aurons faute de rien. Seulement nous vous prions qu'en « saluant au nom de nous tous Messieurs les Ministres, vous « les avertissiez... qu'après qu'ils auront entendu la grâce « que Dieu nous aura faite au milieu des tourmens, comme « nous espérons qu'il fera, eux et toute l'Eglise en remer- « cient le Seigneur. Nous savions qu'ils le feroyent, encores « que ne vous en escrivissions rien ; mais néantmoins nous « vous avons voulu particulièrement mander ceci, afin que, « par l'assistance qu'il nous aura faite, toute l'Eglise soit « édifiée, et ceux qui sont infirmes soyent fortifiez... encelui- « la seulement qui n'abandonne jamais les siens, duquel la « grâce et la paix soit avec vous, (i) » Stoïque grandeur du caractère calviniste. Le moule en est brisé. Retrouvera-t-on
(i) Crespin, ], p. 676.
en un temps dont l'idéal a semblé longtemps résider dans un compromis, dans un équilibre plus ou moins savant entre divers principes : plaisir, honnêteté vulgaire, sentiment des convenances, retrouvera-t-on cette belle simplicité, cette indépendance à l'égard des hommes, cette passion dominante du devoir, créatrice d'unité et d'harmonie intimes, qui firent des martyrs au xvf siècle? J'ai tort de poser ce point d'interrogation. Les événements en ont déjà fait pleine justice.
Quand Pierre Bergier fut mené au lieu du supplice « onques « la face ne lui fut si riante et joyeuse que lors ». Dès ce temps-là la destinée de la France était d'être grande en souriant, « Or après qu'il fut sur la charrette à haute voix il « demanda pardon, et si pardonna à tous. Au long du chemin « disoit adieu à chacun d'une face joyeuse, demandant qu'on « priast Dieu pour lui. 11 y eut entre autres un vieil prestre « italien qui lui dit en passant, en paroles semblables : « Auu jourd'hui en enfer sera ta demeure. » A ceste voix Pierre « retournant sa face lui dit : « Dieu le vous veuille pardon- « ner. » Puis le cortège arrivé sur la place des Terreaux, comme naguère Jésus, le disciple s'écria, voyant la foule rassemblée : « O que la moisson est grande ! Seigneur « envoyé des bons moissonneurs ! » Et sur le bûcher, sa dernière parole fut celle d'Etienne le martyr : « Aujourd'hui « je voi les cieux ouverts » (i).
Ce fut Matthieu Dymonet qui releva de sa garde Pierre Bergier. «Le naturel de Matthieu Dymonet », affirme Crespin, « estoit fort corrompu et adonné à dissolution et hantoit « ordinairement toute manière de gens qui font estât et pro- « fession de gaudisserie. (2)» Mais chez lui, la conversion à la Réforme s'opéra conjointement avec une transformation morale. Indépendamment de toute opinion préconçue et de
(i) Crespin, I, p. 681.
(2) Ibid., p. 712.
toute apologie, il faut constater que les hommes comme les principes de la Réforme portent une empreinte morale des plus marquée.
Dymonet, bientôt arrêté, professa avec franchise ses convictions devant « ses parens et amis, voire et contre une grande partie des principaux de la jeunesse de Lyon ». Tous lui représentaient les tourments au-devant desquels il se précipitait, la honte qui rejaillirait de l'affaire sur ses parents, la douleur de sa mère qui, lui disait-on. se mourait de chagrin d'avoir un fils hérétique. Car, comme l'écrivait Calvin au prisonnier, il est des gens qui « pour sauver le corps tasche- « ront en tant qu'en eux sera de mener l'àme en perdition. Et « puis la fantaisie de l'homme est une merveilleuse boutique « pour forger des folles imaginations qui ne sont que pour « troubler le vrai repos que nous devons avoir en la saincte « vocation de nostre Dieu ». (i) Dymonet soutint tous les assauts, et le i s juillet is=j3, « tout joyeux, priant le Seigneur, « il endura le tourment de la mort ».
Denys Peloquin, de Blois, incarcéré à Lyon avant Dymonet, le 19 octobre ISS2, ne vit le supplice que plusieurs mois après lui, le 12 septembre 1553. Comme les cinq étudiants et Bergier, il fut donc détenu pendant environ une année. On l'avait saisi lorsque, conduisant sa sœur de Blois à Genève, il passait à Belleville-sur-Saône. Son abondante correspondance, datée des prisons de Lyon et de "Villefranche, décèle les mêmes convictions premières que les lettres des escholiers. Même volonté de porter la Croix de Jésus, c'est-à-dire de suivre le chemin d'absolu renoncement par où il passa, même confiance en la Toute-Puissance de Dieu — Peloquin s'indigne contre certains de ses amis qui attribuaient sa prise à un hasard ou qui la tenaient pour un événement regrettable — même supériorité de l'âme aux accidents de la vie, qu'elle
(1) Crespin, I, p. 718.
sait incapables de lui nuire. L'adieu qu'il dit à sa femme, à sa mère et à ses parents dans un dernier message « n'est pqint « un Adieu contraint ne forcé, mais c'est un Adieu volontaire « et libre, un Adieu conjoint avec une obéissance que je « désire de rendre à mon Père céleste » (i). Et comme, sur le bûcher, le feu dévorait ses membres inférieurs, Peloquin ne cessait d'élever les mains vers le ciel, en invoquant Dieu à son aide.
De nouveaux supplices suivirent de très peu de jours celui de Peloquin : ceux de Louis de Marsac, gentilhomme du Bourbonnais, et d'un sien cousin dont les noms et prénoms ne nous sont point parvenus, ainsi que d'un humble menuisier, Etienne Gravot. Marsac avait d'abord servi dans les Ordonnances du Roi. Etabli à Genève après sa conversion, il y donna un exemple qui fait grand honneur à la largeur de ses vues et à son caractère : il apprit et exerça un métier. Venu de Genève à Lyon avec son cousin — nous ne savons pour quelle raison, — et questionné à brûle-pourpoint sur ses croyances (juillet 1553), il fut immédiatement emprisonné avec son compagnon de route. Son dédain de la mort est tel qu'on croirait à de l'exaltation religieuse, à du fanatisme, si tous les détails de ses lettres ne reflétaient au contraire le calme, la tranquille résolution, l'humilité chrétienne. «Au reste, écrit-il comme on écrit un détail, lorsqu'il a déjà noirci la moitié de son papier, « au reste, nous estimons, selon l'apparence des « hommes, que demain nous nous en irons avec nostre Dieu, « pour estre sacrifiez et recevoir ceste couronne de gloire « incorruptible et l'héritage éternel, lequel nous a esté préparé « dès la constitution du monde ». (2)
Le 1 5 septembre 1 553, Marsac, son cousin et Gravot furent conduits ensemble au supplice. Ces deux derniers seuls, raconte Crespin, portaient la corde au cou le long du chemin ;
(1) Crespin. 1, p. 690.
(2) Ibid., p. 7.35.
cette marque d'infamie était épargnée à Marsac en raison de sa noble origine. Marsac s'en aperçut, demanda si la cause de ses deux frères était différente de la sienne, et réclama le licou. En montant sur le bûcher, les trois martyrs chantèrent le cantique de Siméon : « Or laisse Créateur, etc. » Puis ils « rendirent l'âme à Dieu».
Douze martyrs en moins dun an avaient été, a Lyon et à Villefranche, dévorés par les flammes. Bèze affirme que ces supplices ont largement contribué au développement du protestantisme français. Dieu les ayant ordonnés « pour la ville « de Lion et par conséquent pour tout le royaume de France, « abordant en ceste ville là grand nombre de marchands de « toute contrée d'iceluy ». On rendait beaucoup de visites aux prisonniers, et ceux-ci, sachant leur sort irrémédiablement fixé, ne se gênaient plus pour expliquer publiquement leur foi. « La prison où ces cinq estoient, écrit encore l'auteur de « l'Histoire Ecclésiastique, fut alors convertie par la grande « grâce de Dieu, au veu et au seu de ses ennemis, comme en « pareil nombre de chaires où résonnoit la parole de Dieu « pour toute la ville et beaucoup plus loin » ( i ). Mais surtout, comme l'a fait remarquer M. Buisson à propos des martyrs dont nous avons parlé au chapitre précédent, «les supplices « posaient la question en termes si poignants que désormais « il fallait la résoudre » (2). « Les morts sont de grands « convertisseurs», écrivait récemment M. Clemenceau : et ce mot, que son auteur appliquait à l'entraînante influence des soldats tombés pour la patrie, décrit aussi la puissance qu'exerçait au xvi^ siècle, sur les indécis, l'exemple d'une foi aussi décidée, aussi héroïque, aussi sincère, puisqu'elle allait jusqu'à la mort. Rien de contagieux comme le sacrifice des hommes au culte des Idées.
(i) BÈZE : Hist. eccl., 1, 51.
(2) Buisson : Séb. Castellion, I, 91.