I. — L'Agitation religieuse sous le gouvernement
DU MARÉCHAL DE SaINT-AnDRÉ.
(début de 1560 — septembre 1561)
Ce furent les terribles persécutions du règne du premier fils d'Henri II qui, succédant à quelques années de relative tranquillité, décidèrent les protestants à organiser un parti et à tenter les aventures politiques.
(i) Cf. BÈZE : Hist. eccL, 11, p. 381.
Lyon avait à ce moment pour gouverneur un gentilhomme inféodé au parti des Guise, le maréchal de Saint-André. Sous son administration et sous celle de son lieutenant et neveu Antoine d'Albon, les Réformés lyonnais se voyaient refuser les libertés de culte et de propagande que leurs coreligionnaires prenaient un peu partout en France au même moment. Nombreux et zélés comme ils étaient, ils ne pouvaient se contenter longtemps de la demi-tolérance dont jouissaient leurs assemblées illégales et toujours menacées.
Dès mars i s6o, Antoine d'Albon constate avec aigreur que l'agitation religieuse gagne le consulat et les chefs des nations étrangères : et comme la manière forte lui paraît seule de mise et seule efficace en l'occurrence, il réclame au roi des troupes. 11 se plaint aux Lyonnais de ce qu'il y a chez eux « plus de « neuf cents maisons suspectes et plus de deux mille per- « sonnes fugitives » ; et l'énergie avec laquelle il les contient et surveille lui vaut les félicitations du roi et de la reinemère.
Les protestants de Lyon prirent peur ; d'autre part, les chefs français du parti leur faisaient entrevoir quel solide point d'appui serait un Lyon huguenot pour les entreprises de « la cause » dans le Sud-Est ; ils leur envoyaient un capitaine et des soldats.
Profitant du large va-et-vient qu'occasionnait dans la ville la foire d'août, un gentilhomme de la maison de Condé, ancien conjuré d'Amboise, Ferrières-Maligny, put introduire dans Lyon des partisans « déguizez en marchands à qui une balotte « partie de blanc et de noir servait de symbole pour avoir « seuraccez chez ceux de leur party ». La vigilance d'Albon prévint le coup. Un certain nombre de Réformés furent cernés de nuit par les arquebusiers du gouverneur dans une maison de la rue Longue ; Maligny arriva à la rescousse, délivra ses compagnons d'armes, s'empara de la partie de la ville comprise entre la place des Cordeliers et le pont de la Saône ; puis, sentant que les protestants lyonnais n'étaient point assez nombreux pour le soutenir, et qu'on s'était trop avancé, il
quitta la ville sans tambour ni trompette, du reste presque sans avoir subi de pertes (4 septembre i 560).
Mais réchauffourée eut des suites : le maréchal de Saint- André vint en personne à Lyon, pour y organiser la terreur ; on perquisitionna chez les principaux protestants, on leur enleva leurs armes, on pendit trois malheureux sans aucune forme de procès. La réaction cléricale chercha à s'exercer dans tous les domaines ; elle voulut — déjà — mettre la main sur l'enseignement et, le 8 octobre 1 560, le cardinal de Tournon, archevêque de Lyon, proposa au consulat de confier le Collège de la Trinité à « certains prestres religieux nommés Jésuites, « lesquels sont propres pour instruire la jeunesse en bonnes « mœurs et religion chrestienne ». Le consulat — dont il serait intéressant de suivre avec plus de minutie l'action pondérée et pacificatrice — refusa poliment et allégua qu'on ne pouvait sans dommage ôter la direction du collège à Barthélémy « Aneau homme de bien, de bonnes lettres, savoir et expé- « rience, religieux et catholique » (i).
Cependant les progrès des Réformés prenaient des proportions de jour en jour plus considérables. L'Eglise de Lyon multipliait partout les démarches pour se procurer de nouveaux pasteurs (2). Déjà lesassemblées devenaient publiques. Le lieutenant gouverneur se voyait obligé de contenir sa haine. D'après Rubys, en juillet 1561 — c'est-à-dire précisément au moment où se publiait l'édit d'interdiction connu sous le nom de ce mois — les protestants commencèrent à prêcher au su de tous « en la court d'une maison size en la ruelle qui va à « la Chappelle de Saint-Cosme et qui appartenait à un espi- « cier de leur faction nommé Jean Archimbaud ». Bientôt le local ne suffit plus. On se transporte au cimetière de Saint- Pierre-les-Nonains « qui lors estoit clos de murailles ». Mais les carillons iie Saint-Pierre et de Saint-Sorlin, déchaînés au
(i) Actes consulaires. Cité par Péricaud : Notes et documents..., 1^47- 1360, p. 57.
(2) Cf. entr'autres une lettre de l'Eglise de Lyon aux Seigneurs de Berne, du 29 janv. 1561. (Archives de Berne).
bon moment, chassent les huguenots de ce terrain. Ces protestants errants s'établissent alors dans une étabie de la rue Longue qui. selon l'historien jésuite Colonia, pouvait contenir un très fort auditoire. De gré ou de force, ils quittent encore cet asile et louent une des plus belles et plusgrandes maisons qu'il y eût alors à Lyon, maison située à l'intersection de la place des Cordeliers et de la rue Grenette et appelée « la Générale ». Dans la vaste cour de l'immeuble, couverte détentes, pouvaient se tenir des assemblées de trois mille personnes ; dans l'immeuble lui-même logeaient les ministres et se réunissait le Consistoire.
Dans le culte public des huguenots, le chant des psaumes surtout avait le don d'exaspérer maître Rubys : « Et de faict, « cest une amorce que Sathan a tousjours mis en usage, « comme très propre pour tromper et attirer à soy les fem- « mes et les ignorants, que la voix d'hommes et femmes chan- « tants mélodieusement ensemble et s'accordants par harmo- « nie musicale. » Et voilà la communauté protestante lyonnaise insidieusement rapprochée de ces «compaignies d'hérétiques» qui s'échauffent et provoquent à la luxure par la mélodie de leurs chansons (i). Ceci montre l'âpreté des querelles religieuses du temps.
Dans l'exaltation qui tenait les esprits, une mesure imprudente, une parole déplacée, un malentendu, un rien, tout suffisait à déclancher l'émeute. La psychologie des foules aurait d'intéressantes trouvailles à faire dans le champ de ces guerres de religion. Pendant un an et demi la ville glissa d'émeute en émeute, chaque mois en voyant surgir une nouvelle : et toujours le sang coulait.
Déjà le ler avril 1561, les Actes consulaires signalaient la mort d'un arquebusier, du contingent de la ville, tué par les huguenots (2).
(i) Rubys : Histoire véritjhle, p. 590. (2) Actes consulaires, BB, fol. 29.
L'émeute du '^ juin de la même année fut bien plus terrible. Elle fut occasionnée par le geste sacrilège d'un « jeune homme « estrangier, nouvellement venu en la ville, homme de « mestieretde méchaniques »(i), qui, le 5 juin, au moment où une procession traversait la rue Grenette, se jeta sur le chanoine porteur du Sacrement et s'efforça, sans succès du reste, de lui arracher son ciboire. 11 est arrêté aussitôt : on lui enlève le poing, on le pend, on coupe son corps en morceaux, on cloue sa tête au pont de Saône. Mais tout cela ne suffit pas à épuiser la fureur populaire. Le menu peuple de la paroisse Saint-Nizier se soulève, trouve des armes, frappe, tue et mutile ceux qui sont sur son passage et « qu'ils « soubsonnoient estre huguenaulx sans cause, occasion ny « connoissance de cause, ains seulement à la seulle et pre- « myère parolle du premyer d'entre eulx qui appeloit ou « cryoit à l'huguenault ». (2) Le Consulat essaie, pour rétablir l'ordre, d'utiliser les quelques sergents dont il dispose, mais qui tout de suite se voient débordés, impuissants. Les ouvriers des plus basses classes, « personnes méchaniques, gens de mestiers » et l'éternelle tourbe que l'émeute fait monter toujours des bas-fonds et que notre document appelle avec une piquante ingénuité « aulcuns incogneuz », se rassemblent pour défendre l'Eglise. Il y a une « esmotion » au coin de la rue Grenette et de la rue du Puys-Pelutz, une autre un peu plus loin « auprès dudit Puys-Pelutz », encore une devant IHôtel-Dieu, vers le Rhône. L'agitation se propage et gagne les autres paroisses. Tandis qu'une autre procession, partie de l'église Saint-Pierre, passait devant le collège de la Trinité (^), à la hauteur de la rue Neuve, le peuple, forçant la porte du collège, se précipita dans l'édifice
(1) Actes consulaires, BB, fol. 45-46; cité par Péricaud : Notes et documents..., j^6o-i^j4, p. 3-4. — Nous suivons le récit du registre de la municipalité, c'est-à-dire des modérés, plus volontiers que celui de Rubys, historien aveuglé par la passion, et qui du reste écrit à une date très éloignée des événements.
(2) Ibid., p. 4.
(3) C'est-à-dire devant remplacement occupé aujourd'hui par le lycée Ampère.
et vint arrêter le recteur Barthélémy Aneau dans son appartement. Il se souvenait peut-être vaguement de la déconvenue infligée aux Jésuites par la décision du Consulat qui, moins d'un an auparavant, avait maintenu Aneau dans ses fonctions. Et aux yeux de la foule, qui n'y regarde point de si près, le nom du recteur était apparu, par ce seul fait, comme celui d'un complice avéré de l'hérésie. Toujours est-il qu'on lui asséna un grand nombre de coups de bâton et d'épée et qu'on le laissa mort sur le terrain, « au grand scandale, ajoute le secrétaire du Consulat, des petits enfants et autres estudians audit collège ». La femme d'Aneau, selon un rescapé de la bagarre, faillit subir le même sort. Quant au rescapé luimême, c'était l'humaniste lyonnais du Jon (Junius), qui dut s'enfuir, non sans peine, blessé et poursuivi, jusqu'à la demeure du sieur de la Piémante, au delà de Vaise.
Aneau était-il protestant ? Rubys l'affirme sans ambages : « Il avoit corrompu et gasté plusieurs jeunes hommes des « bonnes maisons de Lyon, qui furent les chefs de la révolte « de la ville, et avoyent tous estez ses disciples et les avoit « desvoyez de la Religion de leurs pères » (i). Tel n'est point du tout notre avis. Non seulement le directeur du Collège de la Trinité n'est pas, selon nous, un huguenot, mais il ne nous semble même pas avoir jamais attaché un intérêt spécial aux questions religieuses. Il fut, avant tout, d'une part un éducateur, de l'autre un humaniste ou plus exactement, comme le dit son biographe M. Gerig, un descendant des grands rhétoriqueurs (2). Nous savons, d'autre part, que le
(1) Histoire -céritable, p. 38Q.
(2) Cf. ses articles sur B. Aneau dans la Revue delà Renaissance, îçio. — En matière d'éducation Aneau appartient à la grande tendance libératrice de Rabelais et de Montaigne. Dans le règlement de son collège, il diminue le labeur excessif réclamé des jeunes intelligences, se préoccupe de l'alimentation de l'enfant et introduit dans l'emploi du temps les exercices physiques et les jeux en plein air (balles, jets de pierre, batailles, etc.). Au bas d'une image représentant une femme qui bat un enfant, on lit ces vers qui lui sont attribués :
« En cest image est pincte la manie Des magisters et fière tyrannie
menu peuple qui constituait les rangs des émeutiers s'en prenait indistinctement dans sa fureur aux bons et aux mauvais catholiques. Mais ce qui fonde surtout notre hypothèse, c'est la persistance avec laquelle le Consulat se refusa a voir en Barthélémy Aneau un protestant et l'appui qu'il donna à la proposition de la veuve du recteur, tendant à une enquête sur les responsabilités, (i)