II. — Le Lieutenant Gouverneur de Sault
(Septembre 1561 — Fe'vrier 1562)
Une circonstance vint cependant imprimer aux pouvoirs publics une orientation religieuse toute nouvelle : je veux parler de la disgrâce du maréchal de Saint-André, qui ne garda du gouvernement de Lyon que le titre honorifique, tandis que son neveu, Antoine d'Albon, était remplacé dans sa charge de lieutenant. gouverneur par François d'Agoult, comte de Sault (septembre i 561).
C'était le moment où. parmi d'innombrables difficultés, le chancelier de l'Hospital essayait de sauver l'unité nationale et de concilier, dans la tolérance et le respect mutuel, l'existence des deux religions. De Sault fut à Lyon l'instrument de cette
Q ui les enfans de leur libre nature Sauvages rend par coups et par bature, Et les esprits qui estoient libe'raux Prosterne en crainte et les mue en ruraux. »
Au point de vue littéraire, maigre son abondante production, Aneau est bien moins remarquable. Dans l'oubli le plus absolu dorment aujourd'hui ses pièces de vers latines et françaises : le Mystère de la. Nativité (saynète jouée et chantée par les enfants de son collège), le Lyon Marchant (sorte de « revue » satirique locale), Alector. etc. Ces pièces de circonstance n'ont point survécu aux menus événements qui leur donnèrent naissance. <s Arrivait-il en ville un accident, Aneau le racontait ; un prince, Aneau le haranguait ; une sottise, Aneau s'en moquait ; une fête, Aneau en réglait les préparatifs... il faisait des vers latins durs d'accord, mais ingénieux, des vers français où l'esprit manquait moins que le naturel. » (Demogeot, cité par Gerig, dans la Revue de la Renaissance, XII, 80-81.)
(1) Voir les délibérations consulaires du 6 juin, lendemain de l'affaire, et du 15 du même mois.
politique d'équilibre, qui devait sombrer par la mauvaise volonté générale, par celle surtout des catholiques. Les historiens de ce dernier parti lont accusé d'avoir trahi et livré la ville au baron des Adrets : ils ne donnent comme preuve de leurs dires que la mort ultérieure du comte dans les rangs protestants. Mais l'examen des lettres que le lieutenant gouverneur envoyait sans cesse au Roi, en demandant des instructions, ruine pour toujours ces affirmations. Il est à remarquer du reste que, dès qu'ils furent maîtres de Lyon, les protestants usèrent de violences à son égard (i) et que des Adrets le fit garder quelque temps à vue. Les efforts d'apaisement de de Sault nous semblent avoir été très sincères et n'avoir eu d'autre but que de « moyenner quelque manière de vivre entre les uns et les autres » (Bèze). Constatant que l'écrasement de l'un ou l'autre parti dans la ville ne pourrait s'acheter qu'au prix de la guerre civile et d'un amoncellement de ruines, le lieutenant gouverneur chercha à répandre l'idée que les deux formes de la religion chrétienne pouvaient parfaitement coexister. Idée neuve, trop neuve pour le temps. 11 est incontestable qu'une telle politique a complètement échoué : il ne nous est pas indifférent cependant qu'elle ait été tentée .
Dès sonentrée en charge, de Sault eut toute son attention absorbée par la question religieuse. Le soir même de son arrivée (i6 octobre 1561), les consuls l'avertissent que des prêches calvinistes ont lieu tous les jours dans les murs de la ville, et que, dans l'état des esprits, des bagarres et des troubles risquent d'en résulter. De Sault promet d'en référer au roi et recommande en attendant « de contenir le peuple « en paix et tranquillité, tant du côté des protestans que de « Messieurs de l'église, pour obvier que aucun scandale n'ad- « vienne en cette ville » (2).
(i) Cf. la lettre de Calvin cite'e ci-après, page 91. (2) PÉRicAUD : Notes et documents..., 1^60-1^^4, p. 7.
Quelques jours plus tard, de Sault rassembla les principaux des Réformés et leur demanda, dans l'intérêt de la paix et du bon ordre, d'abandonner la célébration de leur culte. Les protestants répondirent quils « voulloyent demeurer très « humbles sujects et obeyssans, mettant leur vie et leur « bien pour Vostre Majesté, mais quant à leur âme « l'avoyoient desdiée à Dieu » (19 octobre)(i). Le refus était catégorique. Et pour déloger de vive force les protestants du Temple de la Générale, les effectifs réguliers dont disposait le lieutenant gouverneur étaient insuffisants (2); plutôt que de lancer sur les huguenots la tourbe populaire, de Sault résolut de différer toute décision jusqu'à la venue d'ordres précis du roi.
Le 27 du même mois, les catholiques vont demander au comte le droit de s'armer : il paraît que les huguenots le font de leur côté. Le gouverneur ne satisfait pas à cette requête, mais obtient des réformés la promesse de ne receler ni arquebuses, ni hallebardes. Mais il ne se fait guère d'illusions. Il a « crainte de ne pouvoyr contenir de telle façon les « ungs et les aultres qu'ils ne prennent les armes et vien- « nent aulx mains, tant ils semblent anymez et bandez ». Le 3 novembre cependant, il manifeste un regain d'optimisme : « Les affaires de ce lieu passent en assez bonne « sillance et repoz où je m'essayeray de tout mon pouvoyr « les entretenir. » Le 12, il annonce au Roi qu'il a pu décider les protestants à cesser leurs assemblées trop nombreuses de la place des Cordeliers et à se diviser maintenant en deux assemblées distinctes. Mais ces deux assemblées en
(1) Tous les textes utilisés dans ce paragraphe sont tirés des lettres du comte de Sault au Roi qui, au nombre de 30, s'espacent du 19 oct. 1561 au 30 juin 1562. On les trouve reproduites dans Péricald : Notes et Documents,... 1^60-1 ^74, chacune à sa date.
(2) « Veu qu'il fauldroyt que m'aidasse du peuple qui emmorroyt une esmotion telle d'où s'ensuyvroyt la totalle ruyne de ceste pouvre ville, sans l'effusion du sang de beaucoup de gens. » (Lettre du 19 octobre; PÉRicAUD, p. 7-8.)
pleine ville semblent encore dangereuses au Roi : si les protestants tiennent tant à leurs prêches, qu'ils aillent, ordonnet-il, les célébrer hors la ville au faubourg de la Guillotière. (i)
II semble que cette mesure ait assez douloureusement vexé les protestants lyonnais ; dès qu'ils s'aventureraient au delà des murs de Lyon, les huguenots pouvaient craindre, en ces temps troublés, un coup de main de quelque chef de partisans, maître de la campagne ; et qui sait si les catholiques, tout puissants en ville en leur absence, n'aggraveraient pas la surprise par la fermeture des portes de la cité (2). Pour obtenir leur soumission à l'ordre royal. Bèze dut écrire aux membres de léglise locale (3). leur persuader que « le principal demeure sauf » et que « nostre victoire gist en patience « et que tant plus le meschant s'esgaye, plus il approche de « sa ruine. S'il semble que nous reculions au lieu d'advan- « cer, si ne fault-il pas tourner le dos, mais au contraire se « préparer à mieulx saulter, quand Dieu nous en donnera le « temps, selon qu'il sait estre expédient ». Que l'Eglise ne prenne pas, dans l'amertume de la déception, une résolution téméraire, et qu'elle ne s'attire pas imprudemment des ennuis qui pourraient menacer son existence même. L'esprit de ses membres, plus que sa situation officielle, importe à ses progrès ; car « Dieu aydant nous ne défauldrons à nulles occasions ».
Les protestants de Lyon avaient besoin de ces conseils de sagesse ; certains n'étaient que trop portés aux actes violents et ne suivaient que trop facilement une tendance que le
(i) Trois maisons du faubourg servaient de temples. La plus grande e'tait appelée « Maison Rouge», à cause de la couleur dont elle était peinte. (RuBYS : Hist. véritable^ p. 392.)
(2) Cette crainte, selon La juste et saiiicte défense de la, ville de Lyon, faillit devenir une réalité. Le sieur de la Motte-Gondrin, chef de bande catholique du Dauphiné, de connivence avec les chanoines comtes de Saint-Jean, aurait tenté de disperser rassemblée aux portes de Lyon. Le fait est incontrôlable.
(3) Lettre datée de Saint-Germain, le 2S nov. 1561, conservée à la Bibl. de Genève; citée dans le Bull. hist. prot.fr., xxvii(i878), p. 347 ss.
pasteur Ruffy, provençal d'origine, semble avoir personnifiée (i).
« Et ainsi, comme dit Bèze, passaient les affaires avec « grande deffiance de part en d'autre. »
En décembre, de nouvelles difficultés surgirent. Les protestants avaient recommencé leurs prêches « en leur logis accoutumé », c'est-à-dire, sans aucun doute, à la Générale, rue Grenette ; ils le faisaient en dépit de l'interdiction formelle du Roi, et l'on s'était plaint en haut lieu de leurs progrès, peut-être de la condescendance excessive du lieutenant gouverneur à leur égard. Le roi envoya alors à Lyon le duc de Crussol, avec mission de pourvoir aux mesures nécessaires. Crussol et de Sault réussirent à persuader les huguenots de transporter définitivement leurs assemblées à la Guillotière ; un temple fut aménagé « au logis du prévost Jehan et prit le nom de « Maison Rouge ». Mais le danger des rassemblements trop nombreux, qu'on voulait éviter de la sorte, renaît sous une autre forme : chaque jour, les huguenots en très grand nombre — six à sept mille, déclare le gouverneur — traversent la ville pour se rendre à la Guillotière. Leurs groupes sont compactes et il est bien à craindre que des incidents ne surgissent sur leur passage, qu'ils ne « s'atta- « chent de parolles et de faict avec les aultres de ladite ville « et enfin viennent aulx mains, ce quy ne se peult faire « sans grand désordre et scandalle » (29 décembre).
(i) Les autres pasteurs de Lyon à cette époque sont, d'après Bèze, Pierre d'Airebaudouze, sieur d'Anduze, plus tard pasteur de plusieurs églises du Midi ; Jean Langlois, qui périra dans l'atroce Saint-Barthélémy lyonnaise; Payen, Pages, Ruffy et Viret. Une lettre inédite de Jean Thellusson conservée à la Bibl. de Genève, Correspondance ecclésiastique, vol. II, f° iiq-120), écrite aux protestants de Genève au nom de ceux de Lyon, montre l'attachement que ces derniers éprouvent pour d'Anduze et Langlois. Viret, à vrai dire, n'arrivera à Lyon qu'après la révolution d'oij la ville sortit protestante.
Tout d'abord ces expéditions nombreuses se passent de façon à peu près normale (i). Rubys affirme bien que les protestants profitaient de la circonstance pour faire entrer, à chacun de leurs retours dans les murs, un certain nombre de partisans armés venus du dehors ; mais Rubys est un ancien ligueur, et, à l'époque très éloignée des événements oij il écrit, tous ses efforts tendent à démontrer que le nombre des huguenots de souche lyonnaise « estoit bien petit » (2). L'édit de janvier (i 362) avait confirmé l'autorisation du culte extra miiros donnée aux protestants lyonnais, en étendant cette autorisation à tout le royaume ; et tous les différends entre les deux partis, dès qu'ils présentaient une certaine gravité, étaient loyalement soumis au Roi (3).
ÎII. — Les Préparatifs des Protestants
ET DES Catholiques.
(Avril-Mai 1 562)
La nouvelle du massacre de Vassy ruina cet équilibre instable. D'un coup s'effondra l'œuvre du comte de Sault et des modérés. La paix n'était pas dans les cœurs, elle n'était pas dans les pensées ; elle ne pouvait l'être dans les événements. Le temps n'était point encore venu de cette conception large et féconde de la tolérance qui n'est point indifférence pour l'âme des autres, mais respect de son individualité, amour de ce qui en elle est noble et beau par delà ses croyances et ses opinions.
(1) Lettres du comte de Sault du 14 janvier et du 3 mars 1562 (Péri- CAUD, p. 15 et 20.)
(2) Nous nous appuyons, pour soutenir la thèse contraire, sur des actes officiels contemporains, sur ce qui est en somme le « journal » du comte de Sault.
(3) Ainsi pour la question des sépultures à l'Hôtel-Dieu. Voir la lettre du comte de Sault du 4 février 1562 (Péricaud, p. 18.)
Dès que le récit de la tuerie commise par les soldats du duc de Guise fut, débouche en bouche, parvenu jusqu'à Lyon, chez les protestants et chez les catholiques les éléments extrêmes prirent le dessus ; l'intolérance resta le premier dogme commun aux uns et aux autres. Comme partout, on entendit le funèbre déclic des armes, avant-coureur des tueries, et les fils de la vieille nation chrétienne se préparèrent à s'égorger, tous, soi-disant, pour défendre le Christ.
De Sault, sentant grandir la menace, demanda au roi, le 4 avril, l'autorisation de lever deux compagnies; il voulait des troupes qui fussent à lui, indépendantes de tout parti. Comme le Roi tardait à répondre, le lieutenant gouverneur fut obligé d'accepter provisoirement une propositon du clergé et des gentilshommes catholiques, qui lui offraient cinq cents hommes d'armes, « encores, écrit-il, queje ne m'}' vollusse beaucoup fier en ceste force, pour crainte de partialité » (i). De la part du parti catholique, c'était là un coup de maître: il avait ainsi, pour un provisoire vraisemblablement durable, les troupes régulières à sa dévotion. De leur côté, les protestants de Lyon s'armaient ; et les bandes de huguenots commençaient à battre le Dauphiné.
Le 12 avril, une nouvelle émeute se produisit. Sept ou huit morts, un grand nombre de blessés (2).
Cependant le roi envoya à de Sault l'autorisation de lever cinq cents hommes, mais aux frais des Lyonnais. Le lieutenant gouverneur décida que de ces cinq cents hommes, trois cents seraient catholiques, les autres protestants ; qu'aux premiers reviendraient la garde des portes de la ville, celle des principaux carrefours et des chaînes qui barraient la Saône, c'est-à-dire la surveillance de tous les points importants ; que les seconds seraient chargés de faire escorte aux huguenots
(i) Lettre du 15 avril 1 562 (Péricaud, p. 21.)
(2) Ibid. — D'après un pamphlétaire protestant contemporain, ce furent les papistes qui attaquèrent, sans provocation {Prinse de Lyon et de Montbrisoii, p. 12.)
allant aux prêches et d'empêcher tout incident sur leur passage.
Mais aucun parti ne voulait entendre parler de mesure d'équilibre et de conciliation. Chacun revendiquait la suprématie absolue et immédiate dans Lyon, l'écrasement complet de l'adversaire. Malgré tout, en ce seizième siècle qui n'est en somme qu'une douloureuse transition, le passé agissait avec puissance et le vieux principe du primat du dogme sur la vie et l'action, revenant d'une civilisation morte, obsédait encore les esprits. Et lorsque M. de Lansac, tout frais arrivé de la Cour, convoquait les plus notables des protestants et des catholiques au logis du Plat, et, sous le patronage du comte de Sault, s'efforçait de leur démontrer la nécessité delà concorde, on put s'entendre sur tout, sauf sur le principal (i); faute de quoi, on s'embrassa en une émouvante accolade. 'Vrai baiser Lamourette. Quatre jours après, Lyon était en pleine
révolution.
Quels furent les motifs pressants qui décidèrent les protestants à prendre si rapidement les armes? Sur ce point, deux thèses sont en présence : celle exposée dans le manifeste appelé « La juste et saincte défense de la ville de Lyon » (2) et celle qu'au contraire soutient un libelle intitulé: «Discours des premiers troubles advenus à Lyon » et écrit par Gabriel de Saconay, chanoine de Saint-Jean et adversaire de Calvin (3).
Selon la première version de ces événements, dite protestante, les réformés lyonnais « ont esté par nécessité contraints de prendre les armes » (4) ; le crime de rébellion doit être
(1) Les protestants, comme gage de la since'rite' de leur désir de paix, offraient comme caution une somme de cent mille écus (Lettre du comte de Sault.) Bèze dit, certainement à tort, quatre cent mille. En échange, ils demandaient l'autorisation de bâtir un temple dans la ville. Cela leur fut refusé. La somme si importante dont ils offraient le versement est la preuve la plus décisive de leur nombre et de leur richesse à ce moment.
(2) Daté du 18 mars 1562. Nous citons d'après la réimpression (Lyon, 1848).
(3) Il ne parut qu'en 1569.
(4) Juste et saincte défense, p. 5-6.
imputé aux catholiques, qui, les premiers, songèrent à employer la violence et dont il fallait à tout prix prévenir les entreprises (i). Du reste, si les protestants de Lyon ont enlevé la ville au représentant du roi, c'est pour conserver au souverain l'intégrité de sa couronne (2). L'expression est jolie. On soutient que Lyon étant « l'une des frontières et le principal boulevart du Royaume», il importe que la pure volonté royale n'y soit pas arrêtée par les menées cléricales. Malgré le Roi, qu'un parti assiège et asservit, les huguenots vont donc accomplir la vraie pensée royale. Seuls ils la connaissent. Il semble que le mot: « Plus royalistes que le roi » ait été inventé pour eux. Ils proclament et croient sans doute n'avoir jamais été plus 103'aux sujets qu'en renversant les fonctionnaires du Roi. Ils racontent leurs succès dans la région lyonnaise dans un opuscule curieusement intitulé : « Prinse de Lyon et de Montbrisan par les fidèles au nom du Roi ». Au moment où, dans le Lyon huguenot, le baron des Adrets interdisait la collecte de certains impôts et emprisonnait un gouverneur de province, l'audace de sa révolte se résoudra en cette formule qui accompagne chacune de ses ordonnances : « De par le Roi et Monseigneur des Adrets. » Et pas une trace d'hypocrisie" dans tout cela, rien qu'une étrange illusion.
Gabriel de Saconay, dans un exposé d'une âpreté extrême, affirme au contraire que ce furent les protestants qui commencèrent, et que, voyant leurs menées mises à nu, apprenant une prochaine levée de troupes contre eux, ils voulurent brusquer les choses et surprirent en effet la vigilance catholique. Malheureusement, Saconay a le même tort que son coreligionnaire Rubys : il affirme et ne prouve pas. Il est possible que ses virulents plaidoyers contiennent une part de vérité, mais comment la discerner au milieu de tant d'accu-
(i) L'auteur de la Défense allègue^ outre la venue à Lyon du sieur de Maugiron, dont nous aurons à reparler, des faits sur lesquels nous ne pouvons nous prononcer : tentative d'e'crasement des protestants sous les murs de Lyon, amoncellement d'armes dans les maisons des catholiques.
(2) Juste et saincte défense, p. 7.
sations non étayées, non précisées et parfois manifestement injustes (i). En outre, en réponse à l'argumentation favorite des huguenots, Saconay soutient que se révolter contre le lieutenant du Roi équivaut à se révolter contre le Roi luimême, et que les efforts huguenots ne tendent à rien de moins qu'à faire de Lyon une république autonome (2).
Quoi qu'il en soit de tout ceci, il reste un fait reconnu de tous, qui, dans l'explication protestante, a décidé tous les huguenots de Lyon à prendre les armes d'un commun accord, fait du reste que les phrases un peu contournées de Saconay ne laissent pas de confirmer, et où enfin, le lieutenant gouverneur de Sault, bien placé pour y voir clair, trouve l'occasion de la révolte (3). C'est l'arrivée à Lyon, le 26 avril, du sieur de Maugiron qui, nommé coadjuteur du gouvernement de Lyon, était sur le point, disait-on. de lever des troupes (4). Les protestants de Lyon virent dans les préparatifs présumés de cet homme une menace directe contre leur existence ; et, dès ce jour, ils cherchèrent l'occasion de prévenir l'intervention de cette force ennemie.
Bientôt (28 avril), leurs craintes furent confirmées ; sans doute au moment de la prise de Valence, les huguenots dauphinois avaient mis la main sur les coffres du capitaine de la Motte-Gondrin et y avaient trouvé des dépêches envoyées par Maugiron établissant un plan pour l'écrasement complet de la Réforme dans le Sud-Est (3). Le récit protestant témoigne à ce moment d'une si grande précision dans les dates et
(1) Pour donner un nouvel exemple de la loyauté des discussions religieuses à cette époque, je citerai l'exposé que fait Saconay de la doctrine calviniste de la prédestination : « Homicide, adultère, brigandage, volerie, « sacrilège, et tout crime que ce soit, n'est que péché véniel en un pré- « destiné, qui dit n'estre jamais hors de la grâce de Dieu, quelque chose « qu'il face. . . Que s'ensuit-il en bon Françoys, sinon qu'ils donnent à « leurs libertins plain bandon, liberté et licence de tout mal faire. » (Discours des premiers troubles, p. 15.) L'argument est un peu gros.
(2^ Juste et saincte défense, p. 18.
(3) Cf. Lettre du comte de Sault du i" mai (Péricaud, p. 25).
(4) En Auvergne selon certains auteurs, en Dauphiné d'après les autres.
(5) Juste et saincte défense, p. 16.
dans les détails que nous sommes portés à lui accorder confiance.
Ajoutez que le signal de la révolte avait été déjà à plusieurs reprises donné par le prince de Condé, qui tenait à s'assurer d'une ville de l'importance de Lyon (i). Enfin, le moment était extraordinairement propice : maître de Valence et deToumon, des Adrets remontait le Rhône et pourrait soutenir la ville convertie, au cas où des voisins catholiques l'attaqueraient.
De l'ensemble de ces faits, il résulte que Lyon était également convoité par les deux partis, et que, indécise comme elle était sur le choix de sa religion, la ville appartiendrait à qui aurait le premier l'audace de l'attaquer. La proie était tentante. Les protestants réussirent à devancer leurs adversaires et à ôter le pouvoir à un gouverneur suspect à tous et impuissant ; ce que, disent-ils, ils ne pouvaient faire « plus « modestement et paisiblement que nous avons faict, par la « grâce et miséricorde de Dieu, qui, sans effusion de sang, « chassa nos adversaires hors de ceste ville » (2).