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IV. — Prise de Lyon par les Protestants

(Nuit du 30 avril au i" mai 1=^62.)

L'émeute éclata au soir du 30 avril. Le coup semble avoir été magistralement conduit par les huguenots. Entre onze heures et minuit, les huguenots, renforcés certainement cette fois d'une troupe d'hommes d'armes étrangers à la ville

Ç\)Ci. Juste et saificte défense, p. 16 — Bhze assure même que dans la journée qui précéda la prise de Lyon par les protestants (;o avril), un certain capitaine Moreau arriva à Lyon. 11 apportait de Condé l'ordre « de se tenir « asseurés de la ville pour le roy {sic), sous la charge du sieur de Sault « gouverneur en icelle, pourveu qu'il se contenstast de ne tenir autres « gens de guerre que ceux de la religion ». (^Hist. Eccl., II, 383). Moreau, dès sa venue à Lyon, aurait trouvé les huguenots si bien préparés que le coup de force fut décidé pour la nuit même.

(2) Juste et saincte défense, p. 16.

et subrepticement introduits (i), en tout « plus de mille corselets », paraît-il, occupent plusieurs points importants de la ville : les aboutissants de la place Confort, de celle des Cordeliers et les deux têtes du pont de Saône. Puis, « les prières faites», ceux de la place Confort, en deux colonnes, s'avancent sur Saint-Nizier : ils cernent le corps de garde voisin, s'emparent de la place de l'église et vont attaquer l'hôtel de ville tout proche. Soixante soldats « du purgatoire » tenaient là garnison, sous le commandement de du Peyrat. Ils se défendirent bravement à coups d'arquebuse et de pierres. Mais les protestants imaginèrent de grimper au clocher de Saint-Nizier, d'où ils surplombaient exactement les défenseurs. La résistance devenait impossible. Capitaine, lieutenant et soldats, tous se rendirent ; des canons furent saisis (2).

Une autre troupe catholique, commandée par le capitaine Fenouil, prolongea quelques heures la lutte près de l'église Saint-Eloi : elle dut capituler à son tour, menacée par les quelques pièces d'artillerie tournées contre elle. Puis on braqua les canons par delà la Saône sur le cloître Saint-Jean ; les chanoines n'eurent que le temps de s'enfuir (3). Lyon était protestant : deux soldats catholiques seuls avaient péri dans la bagarre.

A vrai dire, un point de la ville tenait encore : le château de Pierre-Scize, placé sur un roc presque inexpugnable et dominant la Saône. De Sault s'y était réfugié avec les comtes de Saint-Jean et avait pu garnir la forteresse d'arquebusiers. Mais la mise en position des canons protestants l'obligea à capituler le 7 mai. Tout son habile système de concessions et de ménagements pour chacun avait fait naufrage. Incapa-

(i) La Prinse de Lyon reconnaît que les combattants huguenots « estoient plus façonnez aux armes que les soldats catholiques ». Ce n'étaient donc pas de simples bourgeois conjure's.

(2) Cf. la lettre du comte de Sault du i" mai, déjà citée.

(3) Selon Saconay, le chapitre s'évada vers le soir de la journée du i"" mai.

cité du pilote ou violence insurmontable de la tempête? La seconde raison est sans doute la plus importante, bien qu'on ait parfois l'impression, à la lecture des lettres du lieutenant gouverneur, qu'il manque de fermeté et de coup d'oeil. Mais j'ai hâte de dire que ce n'est là qu'une impression, peut-être illusoire.

La facilité avec laquelle le coup avait été opéré donne à penser que la population de Lyon était loin d'être, dans l'ensemble, favorable au catholicisme. Aussi bien, après la prise de Lyon par les protestants, ne fait-elle aucune tentative pour se ressaisir et secouer le joug. Le chiffre de six à sept mille donné par de Sault. comme celui des auditeurs des prêches de la Guillotière, cinq mois déjà auparavant, même s'il est exagéré, fournit, sur le point qui nous occupe, une précieuse indication.

11 fut convenu alors que la ville serait occupée par mille ou deux mille soldats protestants, entretenus partie aux frais de la municipalité, partiç sur les revenus des ecclésiastiques. En principe, chacun sera libre en sa religion ; mais, par une étrange contradiction, les messes seront dorénavant interdites. Première atteinte au principe de la tolérance. Aux consuls en fonction seront adjoints douze protestants qui délibéreront et décideront de tout avec eux. De Sault restera dans la ville, en conservant sinon son pouvoir, du moins son titre. Bien curieuses sont ces deux dernières dispositions, par le respect des traditions administratives dont elles témoignent malgré tout. Le lieutenant du Roi n'a plus le pouvoir de rien décider ; on use envers lui des pires menaces et on ne lui ménage aucune humiliation (i) ; mais, officiellement, le baron des

(i) Cf. la lettre de Calvin au sujet de ces e've'nements, si instructive en même temps que si remarquable d'éle'vation (^Lettres françaises, 11, 465 et suiv.) : « Le comble est de venir à un gouverneur de ville le pistolet en la main et le menacer en se vantant de force et de violence ; car voicy les mots qu'on nous a récitez, et que nous avons entendus par tesmoins dignes de foy : « Monsieur, il faut que vous lefaciez, car nous avons la force en « main. » Voyez aussi ci-après, p. 99, le re'cit du différend entre de Sault et des Adrets.

Adrets ne fait rien sans le lui communiquer et personne ne se hasarde à proclamer la destitution du comte de Sault. On donne à des bourgeois protestants l'influence prépondérante dans le consulat, mais on n'ose casser les consuls catholiques de la ville, régulièrement élus selon les antiques constitutions municipales. Ces faits, qui se sont produits au fort de la victoire protestante, sont des plus significatifs pour l'histoire administrative de la France.

La saisie du pouvoir par les protestants s'était donc faite pour ainsi dire sans secousse, avec l'aisance et la facilité qui marquent les événements bien préparés. Mais que se passa-t-il dans les tout premiers jours de la conquête, dans le court espace de temps qui sépare la prise de la ville (i^r mai) de l'arrivée du baron des Adrets (5 du même mois)? 11 serait très utile de le fixer. Par malheur, la rareté et l'imprécision de nos documents rendent très malaisé le départ des événements qui se sont produits avant et ceux qui ont eu lieu après la prise du commandement par le capitaine dauphinois.

Ce qui est sûr, c'est que le sang ne coula pas durant ces quatre jours. Sur ce point, les historiens, les pamphlétaires même de tous les partis sont d'accord.. De même, les maisons des catholiques furent épargnées, et les soldats, auxquels s'étaient joints les éléments les plus douteux du parti protestant, limitèrent leurs pillages aux églises. Pour qui songe à la composition des armées à cette époque, c'était déjà quelque chose.

Dans la navrante histoire des déprédations commises par les huguenots dans les églises catholiques lyonnaises, il convient de distinguer deux moments et deux manières. Tout d'abord se produit l'explosion violente d'une fureur iconoclaste

dès longtemps contenue ; des bandes se forment dans la rue, pénètrent dans les églises et réduisent en miettes tous les objets du culte idolâtre qui se présentent à leur regard. Un peu plus tard, les démolitions sont reprises par ordre de l'autorité ecclésiastique et politique, « avec la régularité d'une opération militaire » (i), avec une méthodique froideur et la volonté arrêtée de ne laisser pierre sur pierre qui rappelât les anciens errements. De l'église on fait un temple, et la transformation s'opère jusque dans les moindres détails avec une implacable décision. La première période dura quelques jours ; la seconde s'étendit sur des mois (2).

Limitons-nous pour le moment à celle-là.

Les premiers édifices du culte catholique contre lesquels la colère huguenote se soit déchaînée semblent avoir été les trois églises bâties à l'intérieur du Grand Cloître Saint-Jean, c'est-àdire la Primatiale, Saint-Etienne et Sainte-Croix.

Le Grand Cloître Saint-Jean, épaisse et solide muraille datant du Moyen-Age (3), vieille Bastille des prêtres, située au cœur même de Lyon, concrétisait pour les bourgeois et le menu peuple protestants toute la puissance et tout l'esprit tyrannique du clergé. Rien de surprenant, par conséquent, à ce que la furie dévastatrice se soit tournée contre lui et l'ait partiellement démoli.

Du même coup, les huguenots envahirent les églises et les maisons canoniales que le cloître abritait.

A Saint-Jean, les tombes furent fouillées, et jetées au vent les cendres du cardinal de Saluées, du cardinal Charles de Bourbon et de nombreux autres personnages de haut rang. Le pasteur Ruffy, faisant irruption dans la cathédrale, à la tête de quelques fanatiques, décloua le grand Crucifix d'argent et en vendit le métal. Un jubé fut détruit. Beaucoup de vête-

(1) MoNFALcoN : Hist. de Lycyn, 11, 126.

(2) Au mois de février 1563, on signale encore la vente d'objets du culte catholique au profit de la trésorerie protestante.

(3) Le Grand Cloître Saint-Jean, selon M.Niepce, remonte probablement au XII* siècle et au temps de l'archevêque Guichard.

ments sacerdotaux, d'ornements précieux, de tapisseries furent anéantis. Les dégâts furent si considérables qu'il fallut payer de nombreuses journées aux ouvriers chargés du « descombrement ». Le Trésor de l'Eglise fut pillé à son tour, mais, chose curieuse, les objets dart et les reliques les plus remarquables, remis par de Sault à des protestants connus et respectés, furent simplement confisqués et plus tard restitués. On bouleversa entln les archives de la Primatiale, mais on n'y détruisit que quelques titres (i).

Dans l'église Saint-Etienne, la destruction des magnifiques vitraux est à signaler particulièrement ; on les remplacera un peu plus tard par 1.400 pieds de « verrines » aux armes du roi et de la ville. A Sainte-Croix, les boiseries du chœur furent détruites.

Les églises paroissiales situées en dehors du cloître Saint- Jean souffrirent à peine moins : à Saint-Nizier, les statues du portail Nord furent brisées, les bâtiments occupés par le chapitre rasés, la chapelle de Saint-Jacques gâtée. L'église des Jacobins, enrichie par les banquiers florentins, subit toutes sortes de dégradations avant de servir d'écurie à la cavalerie du baron des Adrets. On renversa l'autel qui, à Ainay, renfermait, dit-on, les restes de saint Pothin. A l'abbaye des nonnes de Saint-Pierre, des reliques furent de même anéanties. Les églises de Saint-Paul, de Saint-Laurent, de la Platière auraient eu aussi à pâtir.

Tous les objets qui avaient une valeur marchande furent mis aux enchères. Le 13 mai, Calvin fait allusion à une vente

(i) Cf. sur ces faits : les libelles catholiques De Tristihiis Fran:iœ et Discours des premiers troubles, déjà cité, le Verbal et hi formation, rapport officiel sur les déprédations commises, fait en 1S64 sur Tordre de Charles IX ; V Histoire véritable de Cl. de Rubys; les Antiquité^ et fondation de la Métropole des Gaules ou de l'Eglise de Lyon, de Quincarnon (réimpr. en 1846 par IVlonfalcon dans la Collection des bibliophiles lyonnais, t. I). Enfin et surtout l'excellente étude critique de M. Niepce : Les monuments d'art de la Primatiale détruits pendant l'occupation protestante en 1^62; voir en particulier, à la page 16, la reproduction d'une gravure du temps, extraite du De Tristibus Francis et montrant les huguenots en train de dévaster la façade de la cathédrale de Saint-Jean.

qui aurait produit 112 écus et ajoute « qu'on a promis aux soudarts de leur en distribuer à chascun sa portion » (i).

Nous aurons à reparler au chapitre suivant de ces dévastations dans les églises, et de la forme nouvelle qu'elles revêtirent par la suite.

Pourquoi donc, en présence de ces violences, les meilleurs éléments du protestantisme lyonnais, et en particulier ses chefs naturels, les pasteurs, n'élevaient-ils pas la voix et ne prenaient-ils pas position par une courageuse protestation ? Le pastorat de Lyon — surtout, je crois, par incapacité pratique — ne sut pas fournir à ses paroissiens les directions nécessaires. L'un de ses membres compromit même son bon renom, et nous avons vu le ministre Ruffy conduire les soudards dans les sanctuaires, leur apprendre a brocanter ornements d'église et crucifix. Une solidarité unit toujours dans l'opinion publique les représentants, bons ou mauvais, d'un même principe, les chefs d'un même parti, les prêtres d'une même religion : et cela même dut enlever beaucoup de son poids à l'autorité ecclésiastique des pasteurs et des anciens. 11 est très probable du reste que ces deux derniers corps ne se réunirent pas durant les premiers jours de la conquête (2) et que ces hommes de foi, incapables peut-être de porter des jugements justes et immédiats sur les événements en cours, mal préparés de par leur passé à la conduite des affaires, s'effacèrent spontanément, par impuissance, devant de prétendus hommes d'action.

Calvin qui. lui, joignait à la droiture du caractère une si claire vision des choses, fut dur, très dur pour les pasteurs

(i) Cf. la lettre citée ci-dessus, p. oi, n. i.

(2) Calvin se montre très e'tonne de ce que de droite et de gauche on lui demande des pasteurs pour Lyon, sans que les anciens ni les pasteurs de cette e'glise ne lui en aient jamais touché mot : « Ce qui nous faict penser qu'il y a du désordre beaucoup. »

de Lyon. Il leur reprocha de n'avoir pas su protester contre la vente des objets d'église par les soldats et à leur profit. 11 leur reprocha de n'avoir pas destitué le ministre Jacques Ruffy : « Vous estes en partie coulpables de ne l'avoir ré- « primé, ayant liberté et puissance de le faire ; car s'il ne se « soumet à vostre correction qu'il cerche où il bâtisse une « Eglise à part. » Il leur en voulut surtout de ne pas s'être jetés résolument en travers du torrent de violences, d'avoir laissé les événements se dérouler indépendamment des principes chrétiens. « Nous ne pouvons, ajoute Calvin dans cette lettre, une des plus magnifiques qu'il ait jamais écrites, « nous ne pouvons pas vous remonstrer doucement ces « choses, que nous ne pouvons ouyr sans grande honte et « amertume de cœur... 11 y a des choses insupportables « dont nous sommes contraints vous escrire plus asprement « que nous ne voudrions. Nous serions traîtres à Dieu et à « vous et à toute la chrestienté, en dissimulant ce que vous « orrez icy à nostre grand regret. » (i)

Le ministère de Viret à Lyon sera une tentative intéressante et souvent heureuse pour accomplir ce que ceux de ses prédécesseurs n'avaient pas accompli, pour faire comme autrefois Savonarole à Florence, Christ roi non seulement des cœurs, mais de la cité. Mais auparavant, dès le 4 mai, le baron des Adrets faisait son entrée dans Lyon, suivi de ses soudards. Avec lui s'installait dans la ville le règne de la violence. Pauvre Réforme. Pure et cristalline dans sa source, elle s'était, elle aussi, corrompue à courir parmi les passions des hommes !

(1) 11 faut dire à la décharge des pasteurs de Lyon que Calvin, le 13 mai, n"a pas encore reçu d'eux « un seul mot ». Et ce mot, qu'ils lui ont sans doute envoyé avec quelque retard, a été peut-être un mot de justification, la protestation de leur impuissance sur la troupe maîtresse de Lyon. La Juste et saincte défense, un peu après ces événements, affirmera au sujet du bris des images que « cela a esté faict à nostre desceu, et que l'on n'en peut empescher le peuple, esmeu d'un zèle qu'il a envers le vrai service de Dieu » (p 17).

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