Le Baron des Adrets
C'est par le nom de ce pauvre et triste personnage qu'il nous faut commencer ce chapitre. Ce gentilhomme dauphinois avait embrassé le parti protestant à la suite d'une querelle avec le duc de Guise, comme pour une algarade d'un Châtillon il fût devenu le plus zélé des défenseurs de l'Eglise. Dès le début des guerres de religion, espérant pêcher en eau trouble, il avait pris les armes et rassemblé une bande. Hardi et entreprenant, il s'était signalé au printemps de 1 562 par la prise de Valence sur La Motte-Gondrin, puis par celles de Tournonet de Vienne. Comme, remontant le Rhône, il approchait de Lyon, il apprit que la ville, désormais huguenote, lui ouvrait ses portes. Il profita le premier d'une victoire due à d'autres : il exhiba certains papiers émanant du prince de
Condé qui lui conféraient le gouvernement provisoire de Lyon, au cas de la prise de cette ville, mais l'obligeaient à prendre, pour toutes les décisions importantes, l'avis du comte de Sault.
11 semble que, pendant un certain temps, les huguenots aient eu quelque illusion sur la valeur morale de ce chef. Calvin lui écrit comme à un homme capable d'arrêter les pillages et sincèrement désireux de le faire (i). Mais le caractère du capitaine ne tarda pas à se démasquer : des Adrets apparut cruel, extraordinairement orgueilleux, inapte à organiser, capable seulement de détruire. A peine entré dans Lyon, il quitta la ville pour courir à de nouvelles conquêtes ; il prit Mâcon, il s'attarda au siège de Montbrison. dont les défenseurs furent si indignement punis de leur courage ; il ne faisait que de courts séjours dans sa capitale et ne manifestait son pouvoir que par quelques ordonnances brutales.
De par lui, et aussi s'il faut en croire Calvin, de par les ministres, un grand nombre de catholiques furent emprisonnés. Lorsque Soubise arriva dans Lyon, il trouva les couvents remplis de ces malheureux.
Calvin fait aussi allusion à certains « passeports » (2) donnés aux sectateurs de l'ancienne religion. Nous savons, d'autre part, par une lettre du comte de Sault (3). que des groupes importants de catholiques se décidèrent d'eux-mêmes à quitter la ville. La crainte des représailles achevait l'œuvre des sentences d'expulsion. Après les gens d'église, « les marchands « estrangiers et beaucoup des naturels, avec plusieurs anciens « bourgeois et de toute profession, délibèrent s'en aller, « et desja pour le regard des nations en sont beaucoup « despartis » (4). Selon Rubys. l'émigration catholique se développa dans la suite et fit des villes avoisinantes,
(i) Cf. Lettres françaises, II, 468 ss.
(2) Ibid., p. 466.
(3) L'ancien gouverneur continuera iusqu'en juillet d'envoyer au Roi ses pre'cieux rapports.
(4) Lettre du comte de Sault du 12 mai (Péricaud, p. 27).
comme Bourg-en-Bresse, Montluel, Chambéry, « de véritables petits Lyon ».
Les protestants réquisitionnèrent vaches et tout genre de bétail dans les environs de Lyon (i). En même temps, ils démolirent des croix à Saint-Didier-sur-Chalaronne, à Thoissey.
Le 23 mai, le Père Gayette, custode du couvent de Saint- Bonaventure, est massacré sur le pont de Saône par des calvinistes. Et Saconay, qui affectionne les rapprochements d'histoire sacrée, constate que la Saône est derechef teinte du sang des martyrs par les infidèles (2).
Le lendemain, de Sault raconte au Roi la façon dont on le traite. Le nouveau gouverneur se fait apporter les lettres que le souverain envoie à de Sault, son seul représentant régulier, en prend connaissance, puis les expédie à leur destinataire. Aux observations que croit devoir lui présenter celui-ci, des Adrets répond vertement qu'il n'a pas à respecter des dépêches faites en Conseil du Roi, pour aussi longtemps que le souverain et sa mère seront captifs. C'est toujours la même chanson. Au même moment, on apprend que le baron touche des revenus et lève des impôts qui devraient aller directement au fisc.
Dans une lettre au Roi, datée du 1 1 juin, de Sault se plaint qu'on le retienne à Lyon de vive force et que cinquante arquebusiers soient chargés de le garder à vue (3).
A ce moment, le chef des huguenots s'absente de nouveau et les ordonnances de police intérieure sont maintenant « faictes par le roy et Mgr de Blacons, lieutenant-général de Mgr des Adretz » (4).
(i) Voir la lettre de Calvin aux Ministres de Lyon, citée ci-dessus.
(2) Discours des premiers troubles, p. 113.
(3) Il suffit de retracer brièvement l'histoire de ce différend entre le représentant du Roi et celui de Condé, pour ruiner à toujours la légende
du comte de Sault livrant Lyon au baron des Adrets. ,.■;,'' n ''^'^ '-Os
(4) PÉRiCAUD, p. 31. — De Blacons était lui aussi un gentilKomme huguenot dauphinois, originaire du petit village du même nomreur|fl^BLlOTnECj bords de la Drôme. V
C'est peut-être à ce fait que les choses doivent d'aller plus calmement en ville; quand de Sault peut enfin quitter Lyon, le 30 juin, il laisse « ce lieu assez en repos ».
Le 14 juillet, les considérants dune nouvelle ordonnance, rendue « de par le roy et Mgr le baron des Adretz », portent que « c'est chose grandement pernicieuse vivre sans religion ». Il sera donc enjoint « auxdicts manans et habitans de « ladicte ville, qui souloyent tenir la part de l'église romaine, « de quelque estât, qualité ou condition qu'ilz soyent, de fré- « qucnter les presches qui se font ordinairement en ladicte « ville et les aller ouyr à tout le moins deux fois la semaine, « savoir le dimanche et mercredy qui sont jours de prières, « à peine de dix livres d'amende pour chascune foys qu'ilz « seront deffaillans, applicables les deux tiers aux prières « (sic) et le tiers à celui ou ceulx qui dénonceront les deffail- « lans et contrevenans à la présente enjonction » (i).
Contre cet abaissement du protestantisme, une protestation fut néanmoins formulée au plus fort de l'aberration collective. Dans le pamphlet où il prend si vivement à partie Viret — dit Virolet, — le chanoine Gabriel de Saconay est obligé de constater que, du haut de la chaire protestante, le plus célèbre des pasteurs de Lyon fit un violent réquisitoire contre les atrocités de Montbrison (2). Bien plus, il proposa aux huguenots de s'en humilier. Cette preuve de courage donnée par "Viret quand des Adrets commandait encore à Lyon, est un trait de plus à relever à la gloire du plus sympathique des Réformateurs.