SouBisE ET Viret
Le 19 juillet, arriva à Lyon un nouveau gouverneur protestant. Les crimes commis par le baron des Adrets en maintes circonstances, dans les petites villes de la région lyonnaise,
(1) PÉRICAUD, p. 33.
(2) Discours des premiers troubles, p. 155.
avaient complètement discrédité ce capitaine dans le parti huguenot : et les chefs réformés décidèrent son remplacement par un digne frère d'armes de Coligny, le sieur de Soubise.
De son côté, Viret, venant de Montpellier et pensant regagner Genève, s'était arrêté à Lyon dans les premiers jours de juin. Primitivement, il n'y devait faire qu'une simple halte; mais il se décida très vite à entreprendre une activité pastorale dans la ville, qui, si récemment conquise, offrait à la Réforme une magnifique moisson (i).
La collaboration du gouverneur et du pasteur, de l'homme d'armes et de l'homme de prière, est sans doute une des pages les plus intéressantes, quoique les moins connues, de l'histoire de la Réforme.
Jean de Parthenay-Larchevêque, sieur de Soubise, était le chef d'une des plus anciennes et estimées maisons de l'Ouest. Sa mère, veuve de très bonne heure, et exilée de la Cour par Louise de Savoie, se retira dans son château du Parc, en Poitou, et consacra dès lors son activité à l'éducation de ses enfants. « Elle fit estudier son fils aux lettres (chose « fort rare ce temps là) de sorte qu'il estoit tenu pour « un des plus scavans hommes de sa robe qui fust en France. « Ses trois filles, lesquelles elle ne pensoit point faire estu- « dier, s'y adonnèrent tellement, tant pour l'amour de leur « frère avec lequel elles se mirent à apprendre, que pour « une certaine inclination qu'ils y avoient tous, qu'elles se « rendirent des plus doctes femmes de leur temps, principal- « lement l'aisnée. » (2) Le trait n'est-il pas charmant ? « Qui « plus est à estimer, ajoute l'auteur des Mémoires, ladite « dame de Soubize avoit congnoissance de la vraye religion « et y instruisit ses enfants dès leur petitesse ».
(i) Lettre du 13 juin 1562, citée par Barnaud : P. Viret. p. 579. (2) Mémoires de la. vie de Jean de Parthena -La-rcbevéque, p. 7.
Mme de Soubise fut sur ces entrefaites rappelée à la Cour et chargée d'accompagner en Italie, au moment de son mariage, la fille d'Anne de Bretagne, Renée de Ferrare. Elle emmena avec elle, au delà des Alpes, ses filles et son fils. Jean Larchevêque passa dans ce pays qu'il aimait toute son adolescence. 11 fut cependant obligé de le quitter, à la suite d'un duel ; il alla alors aux armées et y acquit la réputation « d'un des « plus sages et experts cappitaines de France ». S'étant rangé dans le parti des Montmorency, il se lia d'amitié avec «Mon- « sieur l'Admirai, qui a dit beaucoup de foys que luy estant « mort, il ne luy estoit plus resté un tel amy, et que l'amitié « qui estoit entre eux n'estoit point seulement d'amys mais de frères » (i).
A la mort de François II, Soubise passa définitivement au protestantisme, et comme Catherine de Médicis le priait de n'en rien dire, le flattait, l'assurait qu'il n'y avait point de charges du royaume « auxquelles il ne peut espérer », le gentilhomme répondit : « Je ne laisseray pas d'exposer tous- « jours ma vie pour le service de Leurs Majestez, mais de « mon âme Je ne la veux plus en façon que soit hasarder. » (2)
Après le massacre de Vassy (p'' mars 1562), Condé, Coligny et les autres chefs protestants réunis à Orléans, reçurent un avis de la reine-mère, qui leur proposait de quitter le Royaume et leur donnait un délai d'un an pour vendre leurs biens. D'Andelot et Soubise demandèrent aux autres capitaines de décliner cette offre et de combattre : insistant sur « le danger en quoy ils laisseroient tant de milliers de pou- « vres personnes qui n'auroient pas le moien de faire le « mesme » et remontrant « le tort qu'ils feroient à tant de « milliers d'àmes qui s'attendoient à eulx ». (3) Leur avis prévalut.
Condé, ayant réparti les chefs protestants à travers le pays, confia à Soubise l'important commandement de Lyon. Le
(1) Mémoires, p. 19.
(2) Ibid., p. 49.
(3) ibid., p. 58 et 59.
nouveau gouverneur rejoignit son poste à grand "peine, à travers un pays entièrement hostile, suivi seulement de quarante hommes résolus.
« C'était, nous assure l'auteur de ces Mémoires, un homme « véritable et droicturier, qui ne manquoit jamais où il avoit « promis amitié, et qui nestoit point à racointer; qui ne pou- « voit applicquer son esprit à petites choses, mais falloit « qu'il l'eust tousjours occupé à quelque chose de grand... « Oultre tout ce que dessus, il avoit la crainte de Dieu, « qui est à priser plus que tout le reste, en laquelle il a « tousjours vescu et persisté, jusques au dernier souspir de « sa vie. » (i)
Nous n'entreprendrons pas de retracer le portrait et la carrière du plus remarquable des collaborateurs de Soubise à à Lyon, Pierre Viret, après le gros volume que M. Barnaud lui a récemment consacré. Nous nous bornerons à emprunter à cet ouvrage considérable les détails relatifs au ministère du Réformateur à Lyon, qui sont d'un intérêt spécial pour notre étude.
Quand Viret arriva à Lyon, il souffrait d'une paralysie des membres inférieurs et craignait que l'insensibilité ne gagnât les bras et les rnains.Au début de l'hiver, une bronchite le saisit. Par un effort de volonté, il parvint cependant à dominer souffrance et maladie et à déployer une activité des plus remarquables.
(^i^ Mémoires, p. loo et loi. — Dans ces Mémoires de ]ean Larchevêque, on pourrait relever nombre de paroles qui rendent le son spécial de la fierté huguenote. Au siège de Calais, par exemple, le maréchal Strozzi constatait devant Soubise que c'était prendre bien grande peine pour servir à la gloire de Guise, leur ennemi mortel. « Il est vrav, répondit « seulement Larchevêque, mais puisque nostre honneur, nostre debvoir « et le service de nostre Roy le nous commande, il le fault faire. » (p. 21). — En 1549, sa mère était morte refusant le chant de la messe et communiant sous les deux espèces : « Non, non, disait-elle, c'est trop longtemps dissimuler ce que nous avons dans le cœur. » Sur son lit de mort elle s'entretenait avec son fils et l'exhortait « aussi paisiblement et résolument que si elle lui eust dict à dieu pour faire un petit voyage pour s'aller récréer » (p. 14).
« La moisson est fort grande en caste ville. » (i) «L'Eglise « ne faict que de naître» (2), et un homme de la valeur de Pierre Viret était à sa place dans une ville où le protestantisme semblait appelé à de si brillants développements. Sans négliger l'action individuelle sur les âmes, et par l'autorité morale dont il était revêtu, le Réformateur était destiné à exercer une action directe sur la conduite générale des affaires. Son ministère à Lyon est extrêmement curieux par les qualités civiques et le souci de la grandeur morale de l'Etat qu'il révèle.
J'ai déjà raconté l'acte de contrition publique que Viret avait fait au nom du protestantisme sur le massacre de Montbrison. Pendant le siège de Lyon par l'armée catholique de Nemours, la soldatesque s'impatientait et risquait maintenant de terroriser les Lyonnais : Viret s'adressa directement à elle et sut la maintenir « dans son debvoir». Les Conseillers de Lyon écrivent, le 18 novembre i 562, au Sénat de Genève, qu'ils retirent « plus d'aydeet secours de ses doctes et saincts enseigne- « ments que de toute nostre armée, laquelle il entretient en « quelque observation des commandementz de Dieu, autre- « ment noz gens de guerre se pourroient desborder». Le Conseil de l'Eglise déclare de son côté que « sans sa présence, « il nous seroit impossible de retenir noz soldatz en leur « debvoir » (3).
Au mois d'août 1562, comme la reprise de Mâcon par le chef catholique Tavannes et le départ pour leur pays des soldats de la Suisse protestante jetaient les Lyonnais dans la plus grande consternation, Viret se fit un devoir de restera Lyon, malgré la promesse qu'il avait faite aux seigneurs de Genève d'un prochain retour auprès d'eux. « La crainte que « j'ay, écrivait-il, que mon départ n'espouvante davantage « ceux qui tremblent desja de peur et qu'il ne fasse perdre le
(i) De Blacons à Bèze, 24 juin 1562.
(2) Les Syndics de Genève à de Blacons, juin 1562.
(3) Les deux témoignages sont cités par Barnaud : Pierre Viret, p. 588.
« cœur à ceux qui en ont encore quelque peu me détient. » ( i ) Encore un trait, rencontré celui-là dans les Mémoires de Jean Larchevêque. Le gouverneur Soubise se voyant bloqué dans Lyon et n'ayant plus de vivres que pour quinze jours, prit la résolution de se débarrasser des bouches inutiles : femmes, enfants et tous malheureux manquant de provisions, sept mille personnes en tout, allaient être expulsées hors des murs, et livrées à Dieu sait quel sort, devant les lignes des soudards ennemis. Quand il apprit cette nouvelle, Viret vint trouver Soubise et lui remontra « la pitié que ce seroit de mettre un si grand nombre de pauvres gens à la boucherie ». Soubise lui confessa que son cœur avait saigné lorsqu'il avait pris cette décision : mais que, sans elle, la place succomberait « et dira on que je ne scay pas mon mes- « tier. A quoy le ministre lui respondit : « Je scay, Mon- « sieur, que, selon le droict de la guerre, vous le devez faire ; « mais cette guerre n'est pas comme les aultres, car le moindre « pauvre qui vit icy y a intérest, puisque nous combattons pour « la liberté de fios consciences. . . , et ay une ferme foy qu'il vous « secourra par quelque autre moien. » Et le brave commandant delà place d'acquiescer : « Encoresque s'il advient du mal en « ce faisant, je face tort à ma réputation et qu'on die que je « n'auray pas faictdebvoir de cappitaine, si est-ce quesoubz « vostre parole je le feray, ayant asseurance que Dieu bénira « ce que je fay. Et ainsy ne fut mis personne hors Lion. » (2) On ne peut dire si ce trait de générosité fait plus d'honneur au ministre qui le conseilla ou au gouverneur qui se laissa persuader de l'accomplir (Barnaud).
« Cette guerre n'est pas comme les autres ». Ce mot de Viret définit d'une manière parfaitement exacte l'espoir des Réformés au début des guerres civiles. Un Coligny, un Soubise n'y eussent pas pris part, s'ils n'eussent vu en elles des guerres saintes. Guerres saintes non seulement dans le.
(i) Barnaud : P. ï/iret, p. 590.
(2) P. 65-00. Cf. Barnaud : op. cit., p. 588 ss.
— io6 —
but poursuivi, mais aussi, si l'on ose dire, dans les moyens employés. Et si cette lutte fut « comme les autres », pire que les autres même, il ne faut pas rejeter la faute sur ces preux : ailleurs que dans leurs âmes extrêmement pures la guerre déchaîna partout la bête humaine.
Pour comprendre comment la Réforme française, longtemps si pacifique et dédaigneuse du glaive, en vint à confondre son histoire avec celle des guerres civiles et de la « France désolée », il faut se replacer dans l'état d'esprit que révèlent, entre autres témoignages, ces paroles de Viret. Quand ils se virent à la merci d'un coup de main catholique — dont Vassy pouvait paraître le signe avant-coureur — les huguenots français se décidèrent à la lutte ; mais leur conviction était de combattre pour leur droit et le droit des faibles, leur volonté, de ne pas se départir sur le champ de bataille des principes chrétiens. Aux heures que nous vivons, quand un peuple est entraîné à la guerre contre son gré, par l'attaque dune autre nation, quand il sait que « le moindre pauvre » qui vit sur terre « a interest » à sa victoire, quand il a conscience de combattre pour la liberté, il est capable de saisir l'idéal où ne cessait de communier avec Soubise l'homme des armes, Viret l'homme de pensée, et de comprendre pourquoi les fils des martyrs de Henri II se résolurent à tirer l'épée et à faire de la force la servante de leur droit. Nous pouvons déplorer l'inévitable déchéance et la perte partielle de son idéale pureté qui s'ensuivirent pour le protestantisme français : nous n'avons pas le droit de lui en vouloir d'avoir tout sacrifié au bien suprême qu'est la liberté.
m. — Le Lyon Huguenot.
Durant l'occupation protestante de Lyon, les mœurs et les institutions se façonnèrent pour un temps à l'idéal calviniste. Une théocratie imitée de celle de Genève transforma, avec les lieux de culte, la vie publique et la vie privée. Enfin, l'influence
huguenote essaya de pénétrer jusqu'à la mentalité et l'esprit de l'armée.
Dès le début de mai, les églises catholiques de Lyon avaient été livrées au culte protestant. Mais dans quel état ! Des décombres en jonchaient le sol et l'air passait au travers des vitraux brisés. D'autre part, il fallait enlever les derniers monuments des cérémonies catholiques échappés à la fureur des soldats et procéder à tous les aménagements nécessités par la forme spéciale des services protestants.
En dehors de la destruction de la basilique des Macchabées de Saint-Just, que M. Péricaud place au mois de septembre 1562 (i), il ne semble pas qu'il y ait eu à déplorer sous le gouvernement de Soubise la subversion totale de nouveaux édifices. Désormais, les dégâts commis sont froidement résolus et consommés dans la seule pensée d'accommoder les sanctuaires à la nouveauté des rites.
On a conservé un très curieux document qui donne avec la plus grande précision les comptes de ces travaux d'aménagement pour un certain nombre d'églises lyonnaises. Un nommé Claude Rocheblave fut chargé par « les gens tenans le Conseil de la "Ville et Esglise Réformée de Lyon » d'une part de brocanter tous les objets de prix qui pouvaient encore exister dans les églises catholiques, et de l'autre de solder tous les frais causés par « l'accoustrement desdits temples pour la prédication de l'Evangile ». Recettes et dépenses se balancent à peu près (2).
Ainsi nous apprenons que, pour les deux églises Saint- Jean et Sainte-Croix, la vente des objets en argent, fer, cuivre, laiton et plomb, du linge et des tapisseries de la cathédrale ne produisit pas moins de 2.537 livres. Eh novembre, on remit encore à l'arsenal du gouverneur Soubise un quintal de
(1) Cf. PÉRICAUD : op. cit., p. 34.
(2) Voir une réimpression de cette comptabilité à la suite de la brochure déjà citée de M. Niepce. Le document original est aux Archives de Lyon.
— io8 —
fer, un de plomb. La « frégate » (i). du même coup, reçut 75 livres de métal. Des chapes et ornements d'église, on enleva l'or qu'on jeta dans les creusets : en voilà pour plus de onze cents livres.
Une lettre de Soubise aux Seigneurs de Berne(29 juillet 1 562) fait allusion à la saisie qui fut opérée des trésors des églises. Mais la prise fut loin d'être magnifique : elle n'aurait fourni que la dixième partie de la somme qu'on attendait d'elle.
Par contre, le sieur Rocheblave paya 400 livres aux nommés Michel le Bel et Pierre Héricard, qui remplacèrent les anciens vitraux par d'autres « avec armoyries tant du Roy que de la ville ». Jehan Merle « blanchisseur» — c'est-àdire peintre en bâtiments — reçut aussi un salaire important pour avoir « accoustré, blanchy et grisé l'entrée du temple « Sainte-Croix et affigé sur la porte dudict temple les com- « mandements de Dieu et armoyries du Roy ». On dressa dans l'église une tribune circulaire ; on fit une chaire et des bancs de noyer et l'on recouvrit les bancs de drap vert.
Comme nous l'avons vu. une ordonnance du baron des Adrets exigeait que tout Lyonnais assistât au culte deux fois par semaine, le dimanche et le mercredi. J'aime à croire que ce décret est resté lettre morte. Quoi qu'il en soit, on affirme que les services réformés étaient très fréquentés à la fin de l'occupation protestante, surtout ceux du dimanche, jour où les doTJze ou treize temples ordinaires ne désemplissaient pas (2).
A la vie publique les huguenots firent aussi subir un certain nombre de modifications.
Le gouverneur Soubise était investi d'une véritable dicta-
(i) La frégate était, dit M. Niepce, un « bateau armé et ponté qui servait pour la défense de Lyon sur la rivière ».
(2) Cf. le Discours des choses advenues en la ville de Lyon pendant que M. de Soubi{e y a commandé, qui est l'écrit complémentaire des Mémoires de Jean Larchevéque, et qui a été réimprimé dans le Bull. Hist. Prot.fr., t. XXVIII et XXIX. — Le passage auquel nous faisons allusion est à la p. 200 du t. XXIX.
ture, comme il est naturel d'ailleurs pour le commandant d'une place forte environnée d'ennemis. Au-dessous de lui, le consulat continuait à assumer l'autorité municipale. Dans les premiers temps de la domination huguenote, aux douze anciens échevins on avait adjoint un nombre égal de protestants. Au moment du renouvellement régulier du corps consulaire, on supprima ces conseillers supplémentaires. Mais on exigea des candidats la qualité de huguenot (i).
Bien plus, il est possible qu'à certains moments au moins l'organisation ecclésiastique se soit confondue avec l'organisation municipale. Les attributions du sieur Rocheblave furent fixées par « les gens tenans le Conseil de la "Ville et Esglise Réformée de Lyon ». Ce serait le chef-d'œuvre de la théocratie.
Le calvinisme essaya aussi de discipliner l'enseignement, comme un an plus tôt le cléricalisme avait voulu se l'annexer : au collège de la Trinité « les prières seront faites selon la « coustume et ordonnance de l'église réformée, sans que « par cy après ne soit dit, ne célébrez aucune messe ne cere- « monie papale » (2).
Le système d'autorité qu'adopta alors le protestantisme se moulait si exactement sur les méthodes du cléricalisme, qu'on vit réapparaître la distinction chère aux inquisiteurs du juge ecclésiastique et du bras séculier. Le Consistoire condamnet-il les propositions renfermées dans un livre qui circule sous le manteau ? Le gouverneur Soubise décide « la suppression « de ce livre et que ceulx qui en seroient trouvés saisis ou « qui les auroient distribuez seront penduz et étranglez sans « aucune forme et figure de procez et sans espérance de « grâce ni de modération » (3).
La remarquable institution lyonnaise de « l'Aumosne Géné-
(1) « Avant qu'ils ne puissent s'inge'rer'en la cause publique, ils seront tenus de rapporter de Messieurs du Consistoire certification de leur foi. » (Actes consulaires.)
(2) Actes consulaires, 1562. Cité par M. Rondot dans son article sur Les Temples et les Cimetières des Protestants à Lyon.
(3) Cité dans le même article.
nérale » réserva désormais ses subsides à ceux qui « certifioient qu'ils fréquentoient les presches et n'estoient ni gourmands, ni ivrognes, paresseux, papistes et séditieux » (i).
Il n'est pas jusqu'à la couleur des robes des sœurs de l'Hôpital que l'autorité protestante n'ait voulu changer : elles seront noires maintenant et recouvertes d'un tablier blanc.
Quelle influence, d'autre part, la domination protestante exerça-t-elle sur la vie privée des Lyonnais ? Il serait fort curieux de l'apprécier, mais nous n'avons pour le faire qu'un document discutable encore, puisqu'il émane d'un huguenot très fervent.
Antoine du Pinet, protestant lyonnais, auteur d'un ouvrage intitulé : Plani^, poitrtraicî{ et descriptions de plusieurs "cilles et forteresses (2), se plaît à opposer le luxe et la luxure communs dans Lyon antérieurement à la domination huguenote, et la simplicité de mœurs et de conscience qui s'y sont répandues depuis. « Car il n'y a eu Ordonnances royaux, siège « présidial, Lieutenantcriminel, Juge criminel, ny Prévost qui « ayent sceu ny peu abbaisser la supeiiluité des habitz. des- « truire la paillardise, les blasphèmes et les voleries ordi- « naires auxquelles ceste poure ville estoit tant subjecte, « quelque force qu'ilz ayent mise après. Et néantmoins, « dèz que ceste saincte semence Evangélique y a esté semée, « on a veu tout cela évanouir comme fumée, pour le moins « les désordres n'y sont plus si vulgaires qu'ilz estoyent du « passé. »
Cet honnête bourgeois compte pour enrichir la cité moins sur l'extension du commerce, des foires et de la banque que sur les patientes économies qui seules constituent les fortunes bien assises. « Je m'esbahiz de l'opinion d'aucuns qui pensent « les deniers des Banquiers estrangers tant Allemans, Italiens « que Espagnols et Portugallois avoir esté et estre cause de la
(i) Registre de rAumône générale, archives de l'hôpital de la Charité, cité encore dans le même article.
(2) Lyon, IS64, in-fol. — Les passages cités ici le sont d'après Péricaud, op. cit., p. 40-42.
« richesse de Lyon. Vray est que où le maniement des deniers « est, il apporte, par nécessité, profit. Mais à qui? n'est-ce pas « à ceux qui lemanyent, qui enfin, souz ombre de mille escuz « de monstre et de bonne parade, pour un an ou deux viennent « à avoir promissions et crédit de dix mille, voire de vingt « mille escuz, et puis laissent une faillite pour mémoire de « leur prudhommie !,.. Du temps de ces braves roys de « France qui portoient les chapperons à borreletz et à cor- « nette,... une damoiselle vestue de fine escarlate rouge ou « violette ne sentoit-elle aussi bien sa femme de bonne mai- « son que nos femmes de court font aujourd'huy avec leurs «. droguetz de soye et leurs estamines de toyle d'ortie ? En ce « temps-là, le marchand estoit aysé à remarquer d'avec le « gentilhomme et le gentilhomme d'avec l'homme de longue « robbe : et tous néantmoins vestuz de draps de laine. Lors « n'estoit question d'un simple bouchier ou artizan lyonnois « portast un acoustrement de trente escuz^de façon... » Et d'où vient maintenant tel désordre, « sinon de la bombance « et supeifluité des draps de soye practiquée et moyennée « à Lyon par les banquiers estrangers, qui, souz cette douce « poyson, ont tiré tous les deniers hors de ce royaume... Et « par ainsi vous, Messieurs de Lyon, ne soyez trop eschauf- « fez après telles denrées : dressez en vostre ville des arts « et traffiques nécessaires à la conservation de vostre républi- « que, et qui induisent les nations estranges à vous venir « rechercher. . . L'homme chrestien se contente d'estre honnes- « tement et simplement vestu : aussi sera la femme d'honneur, « sans estre jalouse de l'attiffet de sa voysine ».
Et du Pinet termine par cette vertueuse péroraison : «Reco- « gnois donc (ô ville de Lyon)ceste main de Dieu et tu seras « heureuse. Ne pense pas que le diable fasse tes foires
(i) Déjà apparaît ici l'idée maîtresse du système et de l'activité de Colbert. Acheter à 1 étranger, c'est faire émigrer le numéraire, donc la richesse, hors du royaume ; en conséquence, pour conserver et accroître la fortune du pays, il est nécessaire de développer toutes les industries à l'intérieur, et si possible d'exporter, - Les étoffes de soie n'étaient point alors fabriquées à Lyon, on les faisait venir d'Italie.
« riches et marchandes : tout ton bien vient de Dieu, etd'iceluy « fault attendre ta prospérité. Jette ton espérance en luy , durant « les traverses que tu sens à présent, et il texaucera... Si tu « chasses hors de toy et vengeances et pilleries, et que tu te « conformes à la doctrine preschée au milieu de toy, tu serviras « d'exemple de bénédiction aux aultres villes de ce royaume et « accroistras ton los et renom de jour en jour. De quoy Dieu « t'en dointla grâce. Amen. » Bien curieuses sont ces idées d'un bourgeois protestant du xvi^ siècle, par le « mélange de vertus bourgeoises et de puritanisme » qui les caractérise (Péricaud).
Les troupes huguenotes qui formaient la garnison de Lyon étaient d'origines très diverses et de composition très mêlée. C'est aux soldats du baron des Adrets qu'il faut apparemment attribuer la plus belle part des dévastations commises dans les églises catholiques : un chef a d'ordinaire les soldats qu'il mérite. Les contingents suisses que le consulat de Lyon avait pris à gages au début de l'été de 1362 avaient sans doute beaucoup couru le monde avant de s'astreindre à la discipline huguenote. S'il y eut dans la petite armée de Soubise des soldats qui firent la campagne, non par métier, mais par dévouement à « la cause », ils durent appartenir aux compagnies provençales et bourguignonnes qui firent leur apparition dans Lyon pendant le siège.
A de nombreux indices on peut voir combien ces dangereux protecteurs étaient craints. Une action religieuse semble avoir été spécialement tentée sur eux. Viret s'y appliqua avec succès. Voici d'autre part quelques extraits d'un petit livre de prières rédigé à l'intention des soldats. Ils montreront l'état d'esprit de l'armée huguenote, ou tout au moins celui qu'on s'efforçait de lui inspirer :
Prières du Matin aux Corps de Garde
Nostre ayde soit au nom de Dieu qui a fait le ciel et la terre, ^men.
Nostre Dieu, nostre Père et nostre Sauveur, puis qu'il ta pieu nous faire la grâce de passer la nuict, pour venir jusques au jour présent : vueille
aussi maintenant nous faire ce bien que nous l'employons tout à ton service. Tellement que nous ne pensions, ne disions et ne façions rien, sinon pour te complaire et obéir à ta bonne volonté' : à fin que par ce moyen toutes noz œuvres soyent à la gloire de ton nom et édification de noz prochains. Et comme il te plait de faire luire ton soleil sur la terre, pour nous esclairer corporellement : vueille aussi par la clarté de ton Esprit illuminer nos entendemens et nos cœurs, pour les diriger en la droite voye de ta justice : nous prenant en ta sainte conduite et protection^ pour tout le temps de nostre vie et nous pardonnant toutes noz fautes passe'es, par ta miséricorde, comme tu as promis à tous ceux qui t'en requerront de bon cœur.
Et nommément, Seigneur, pource que nostre fragilité pourroit estre cause, sans ton aide spéciale, de nous faire facilement abuser des armes que tu nous as mises en la main : nous te supplions très humblement, au nom et en la faveur de nostre Seigneur Jésus-Christ, qu'il te plaise tellement adresser par In vertu de ton S. Esprit et nous et nos mains et noz armes, que suyvant l'enseignement de ta sainte parole, en nous contentans de noz gages et vivans en toute sobriété et modestie, sans noise, mutinerie, batteries, pilleries, blasphèmes, paillardises, ny autres excès, tu nous face la grâce de cheminer en ta crainte, de nous emploier saintement en ceste vocation des armes, à laquelle tu nous as appelez : non point pour lascher la bride à quelque mauvaise affection, mais seulement pour maintenir ton honneur, avecques le service de nostre Roy : soubs le gouvernement de la Royne sa mère, et pour la conservation de nostre patrie en toute bonne conscience.
Et s'il te plait ainsi, Seigneur, qu'il faille venir jusques aux mains, nous protestons en vérité devant toy, grand Dieu des armées, que nous ayme' rions beaucoup mieux vivre en paix, sans avoir les mains sanglantes du sang humain. Mais s'il est ainsi que tu nous vueille faire exécuteur de tes justes jugemens, nous te supplions qu'il te plaise ne nous imputer point la mort de ceux que tu livreras entre noz mains : et faire la grâce à nos chef, capitaines et autres conducteurs, de nous guider par ton saint conseil : et à nous, qu'en leur obéissant franchement sans rébellion et mutination quelconque, nous puissions marcher et combatre en toute force et constance de cœur et de corps, jusques à la dernière goutte de nostre sang, si tu las ainsi déterminé pour obtenir pleine victoire contre tes ennemis et les nostres, par laquelle ton saint nom soit glorifié en nous, tes pouvres Eglises soyent conservées, nostre Roy et son Royaume soyent maintenuz en sauveté et toute asseurance, dessoubz ta sainte protection.
Nous te supplions aussi. Seigneur, qu'il te plaise amener tous pouvres ignorans à la cognoissance de ton saint Evangile et confermer en toutes grâces ceux que tu as desja illuminez. Et que pour ce faire, il te plaise susciter et entretenir tousjours en ton Eglise de bons et fidèles pasteurs.
Donne nous aussi un vraycœur simple et obe'issant à la doctrine, corrections et exhortations qui nous seront faictes en ton nom... (i)
L'histoire religieuse compte peu de textes aussi remarquables dans leur émouvante simplicité.