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CONCLUSION

Comment a-t-il suffi de moins de dix ans pour anéantir cette minorité huguenote, si nombreuse, sembie-t-il, qu'on peut à peine l'appeler une minorité? La chose vaudrait la peine d'être relatée. Dans un tel récit on verrait lentement périr l'église protestante de Lyon, noyée au milieu des provinces catholiques, livrée au caprice des courtisans félons, proie offerte aux ligueurs pour venger leurs déconvenues et rendre grâces à Dieu de leurs victoires. Le passage à Lyon de Charles IX et de Catherine de Médicis (juin i 564), l'expulsion hors du royaume de Pierre Viret et de son collègue le Neuchâtelois Chaillet (août i 565), la nomination au gouvernement de Lyon du président de Birague, le « marteau des hérétiques » (septembre 1565), la ruée du peuple catholique sur les temples des Terreaux et Paradis, « lesquels furent en moins de rien mis rez pied, rez terre » (mars i 567), l'exil des bourgeois protestants et le pillage des boutiques réformées (fin de 1 567), sont les dates marquantes de l'horrible progression de l'intolérance catholique. Elles préparent l'ignoble carnage du 31 août 1372, les « Vespres lyonnoises », qui suivirent d'une semaine les « Matines Parisiennes». Qiiand les flots rougis de la Saône eurent repris leur couleur normale, l'Eglise protestante de Lyon n'existait plus. La Ligue toute puissante à Lyon l'empêcha pendant vingt ans de renaître.

Ceux qui affirment l'incompatibilité du génie français au xvie siècle avec la pensée huguenote ont besoin de connaître et de méditer ces faits, lis conviendront, après étude, que, au moins dans le cas particulier de Lyon, la Réforme fut plutôt extirpée par les vexations et le glaive, que rejetée par la libre décision et le choix des populations.

Mais du présent travail une conclusion déjà peut être tirée. C'est que la grande cité de la Saône et du Rhône vit se poursuivre dans ses murs, pendant tout le cours du xvf siècle, un

essor réformé des plus puissant. En quelques lignes, retraçons ses origines et ses phases principales.

La Réforme qui, sans conteste, a eu à plusieurs reprises des relations avec l'Allemagne ou la Suisse, napparaît nullement commme une importation étrangère, comme un produit du dehors artificiellement imposé aux esprits français. Elle fut plutôt la conséquence dune longue évolution générale de la pensée, évolution universelle, par conséquent locale aussi. La rapidité de ses premiers succès, l'intelligence immédiate de son essence par ses premiers adeptes — une Marguerite de Navarre, un Maigret, — l'identité de ses mots d'ordre du début avec ceux de l'humanisme en disent long à cet égard.

Si l'on cherche à dégager des premiers textes « évangéliques » l'aspiration centrale qui, plus ou moins consciente d'elle-même, les anime : si l'on veut discerner le caractère qui doit marquer les « temps nouveaux » tant désirés, — c'est à une conception transformée de la nature de la religion qu'il faut en venir.

Du christianisme le moyen âge avait fait une théologie, une hiérarchie, un gouvernement temporel ; du chrétien un homme qui se soumet aux dogmes, aux évêques, aux injonctions papales, sans discussion, sans examen. Mais parallèle à cette tendance qui visait à détruire la vie libre et la personne, une autre impulsion se manifestait. Elle concevait la religion, non plus comme une institution objective, mais comme une disposition subjective, comme la vie nouvelle de l'âme qui, libérée de tout le clinquant qu'on lui donne pour vrai argent, trouve son rang dans l'ordre du monde et oriente sa volonté vers le bien. Longtemps les deux mouvements coururent de front, sans s'opposer : saint Bernard, Gerson, a Kempis, qui représentèrent au moyen âge la seconde tendance avec le plus de force, furent des enfants de l'Eglise absolument et sincèrement soumis. La logique des événements retarde toujours sur la logique des idées. La rupture cependant était inévitable. A l'instant même où ils la consommaient, les « évan-

géliques » pensaient rester de très fidèles catholiques. L'abîme était déjà creusé, quand ils croyaient encore au triomphe complet des opinions qu'ils émettaient par le seul rayonnement dont elles luisaient pour eux.

L'illusion générale sur l'attitude que prendrait l'Eglise au sujet des idées nouvelles valut d'abord à ces dernières un brillant succès : puis, lorsque Rome, dans un sentiment très sûr de l'essence du catholicisme, eut exigé leur reniement, l'armée des novateurs se disloqua entièrement : il n'y eut plus que des proscrits, des déserteurs ou des soumis.

Mais la volonté d'une religion nouvelle était trop puissante déjà, pour mourir par un simple bref papal. Les idées ont plus longue vie que les hommes. Celle dont nous parlons va, sous la pression des circonstances, se préciser seulement et se transformer. Un instant stupéfaits, les évangéliques les plus avancés se sont ressaisis ; ils comprennent que, pour lutter contre une doctrine formulée, une autre doctrine doit être également formulée par antithèse. Calvin écrit Y Institution chrétienne; et, à Lyon même, les « évangéliques » non rentrés dans l'obédience catholique commencent à être appelés des « protestants ».

Pendant plus d'un quart de siècle, la surveillance exercée par le trône et l'autel empêcha le protestantisme lyonnais de lever la tête. Seuls, les supplices lui permettaient de révéler son existence. De nombreux faits de détail, qui nous sont connus, nous obligent cependant à penser que son action fut constante et ses efforts incessants.

Dès que les circonstances politiques furent devenues plus favorables, en quelques mois, la religion réformée fit à Lyon des progrès très rapides et brillants. Elle n'eût pu les réaliser si une aspiration collective très puissante ne lui avait ouvert la voie. Bientôt elle s'empara de Lyon de vive force.

Mais la victoire même renfermait un danger. Etant données ses origines, le protestantisme aurait dû y parer. Constitué en son fond par l'effort de la personnalité pour se dégager de la contrainte sociale, ayant apporté ou renouvelé le sens de

la grandeur et de l'inviolabilité de chaque âme — pourquoi fut-il infidèle à lui-même, pourquoi ses plus grands chefs limitèrent-ils l'empire indéfini de la conscience ? La Réforme avait trouvé dans la notion de personne morale l'assiette de la tolérance ; une conception malencontreuse, qu'elle ne sut pas détruire assez vite, vint gêner sa marche et suspendre pour plusieurs siècles les conséquences légitimes de son principe.

Les époques de l'histoire, comme les hommes, se libèrent très lentement, très péniblement, du passé. Le xvie siècle, en particulier, s'il est une Renaissance, une- aurore, apparaît sous bien des aspects, comme une lutte acharnée, difficile, entre les idées du moyen âge encore formidablement puissantes et les idées de l'avenir, dont le succès à l'époque où nous vivons, s'il est certain, n'est pas encore complet.

De l'héritage médiéval une habitude d'esprit resta, particulièrement tenace : on pense toujours constituer, en traduisant les intuitions religieuses en formules intellectuelles, un système absolument vrai et indéfiniment extensible par voie déductive. Par suite on tient pour l'homme le plus religieux celui qui adhère au plus grand nombre de dogmes reçus, non pas celui qui croit d'une manière indépendante et personnelle, mais de toute son âme. Puisque donc il n'y a pas de salut sans l'acceptation d'un credo, n'est-il pas charitable d'obliger par tous les moyens les hommes à s'y soumettre ?

Ainsi donc, à peine libérés du moyen âge, Réformateurs et Réformés hésitaient déjà à suivre la voie ouverte devant eux et s'efforçaient d'accoupler, dans le type nouveau de religion qu'ils proposaient, les éléments les plus hétérogènes. Il nous est facile de critiquer aujourd'hui leurs tâtonnements, nous qui avons, non seulement le recul de l'histoire, mais encore l'habitude de jouer avec le principe de liberté. Qu'on estime surtout combien difficile il était pour les génies qui découvraient ce principe, d'en fixer les limites et d'en aper. cevoir l'étendue. Vers le même temps, Christophe Colombt abordant dans une petite île des Antilles, croyait simplemen,

reconnaître une dépendance des Indes : il découvrait un monde.

Au cours de notre récit, nous aurions dû mettre mieux en relief la haute tenue morale qui caractérise toute cette histoire. Certes il serait vain de chercher à atténuer les fautes d'un baron des Adrets ou du ministre Jacques Ruffy ; mais l'insistance avec laquelle nous avons vu Viret et Calvin désavouer ces personnages, nous empêche de les solidariser avec le gros des Réformés. Eux exceptés, l'historien qui reprend, trois siècles en arrière, la route suivie par le protestantisme lyonnais, ne rencontre que des figures intéressantes et nobles: Marguerite d'Alençon, au temps de la splendide aurore ; Alexandre Canus et les étudiants de Lausanne, inflexibles sous la tourmente ; Pierre Viret, le gouverneur Soubise, à l'époque toujours délicate des triomphes. A cause d'eux tous, le lecteur me pardonnera de l'avoir trop retenu dans cette lointaine promenade.

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