RUE LE GOFF
Les différentes parties d'une civilisation, a dit Taine, forment entre elles des systèmes liés comme les différentes facultés de Tâme. Non moins que les grands artistes ou les grands poètes, les grands philosophes tiennent de leur sol et de leur race : c'est ainsi que Pythagore et Socrate, Platon et Aristote ont paru de tout temps personnifier de façon éclatante, chacun à sa manière, les côtés les plus élevés du génie hellénique. Mais parmi les écoles postérieures il en est une, l'école stoïcienne, qui semble donner un démenti à la règle : car à première vue, plusieurs de ses traits distinctifs contrastent étrangement avec l'image que nous nous faisons volontiers de l'esprit grec.
Et d'abord, inutile de rappeler que cette école a dû sa renommée pour une bonne part à ses exagérations et à ses paradoxes, tandis que le naturel hellénique est tout équilibre et toute mesure. Que devait penser un Athénien du IV® siècle en s'entendant dire à brûle-pourpoint : « La douleur n'est qu'un mot : la souffrance, si cuisante qu'elle puisse être, ne mérite qu'indifférence et mépris »? On lui avait appris sans doute qu'il est indigne d'un grand cœur
1. Les pages qu'on va lire sont, sauf quelques additions peu importantes, la reproduction d'un mémoire lu devant l'Académie des sciences morales de l'Institut de France, dans les séances des 14, 21 et 28 janvier 1899.
d'être vaincu et comme écrasé par Taffliction : mais qu'il y eût de la honte à se plaindre, même pour les plus infortunés, et que la vertu véritable eût pour première condition une impassibilité absolue, voilà ce que Ton s^était rarement avisé de lui persuader. Au reste , il se souvenait des drames qu'il avait tant de fois applaudis aux Lénéennes et aux Dionysies : il revoyait dans sa pensée Prométhée sur le Caucase, Philoctète à Lemnos, Hécube et Polyxène prisonnières d'Ulysse, et tant d'autres tragiques victimes exhalant leur désolation avec une vivacité éloquente et pathétique. Il n'avait qu'admiration, l'histoire en fait foi, pour ces héros d'Euripide, lesquels, en butte aux fureurs de la passion ou à la colère des Immortels, pleurent, s ^irritent, se lamentent avec une prolixité presque maladive.
Et lorsque les mêmes philosophes lui disaient : « Toute compassion est une lâcheté, une bassesse, une infirmité de notre nature », il se rappelait l'autel élevé à la Pitié sur l'agora d'Athènes, Achille, le bouillant et inexorable Achille, se laissant toucher par les prières du vieux Priam, et son fils Néoptolème oubliant sa mission politique par sympathie pour le malheureux Philoctète. Comment n'eût-il pas tourné le dos aux inventeurs de cette psychologie nouvelle, aussi inexacte qu'inhumaine?
Ce n'est point tout encore, et voici par où l'école nouvelle devait à peu près infailliblement provoquer une surprise mêlée de répulsion. Ne prêche-t-elle pas bien haut une véritable mortification intérieure, le dédain de la fortune et de ses faveurs, l'effort opiniâtrement soutenu, la lutte de l'homme contre lui-même, la guerre sans relâche déclarée à tout ce qui en nous n'est pas docilement soumis au joug de la raison? Or, renoncer à sa nature, briser sa nature, le Grec, ennemi né de toute contrainte aussi bien intérieure qu'extérieure, n'y a jamais songé. L'àTuàôeia lui répugne. 11 réclamerait bien plutôt avec Alcibiade, ou avec le Calliclès du Gorgias, le droit absolu de développer à son
gré toutes ses énergies, de donner carrière à tous ses instincts : c'est au progrès de sa puissance et de son action sociale, non à la trempe rigide de sa vertu qu'il entend mesurer son mérite. Se combattre soi-même, se vaincre soi-même, et cela, s'il le faut, au prix d'une inflexible roideur, voilà un genre de triomphe qu'il n'a jamais ambitionné. L'austérité est étrangère à sa sagesse comme elle répugne à son tempérament. Ce qu'il apprécie, c'est une manière agréable et aisée de traverser la vie, où, sauf exceptions, il accorde au plaisir autant et plus de place qu'au devoir. Renan n'a considéré, c'est vrai, qu'un des aspects de l'histoire quand il nous a montré « un peuple de demidieux éternellement en fête » chez ces Hellènes « à qui il a été donné de remplir le monde de leurs chants, de l'animer de leur gaîté, de le parer de leur grâce et de leur sourire ». Il n'en est pas moins certain que le Grec, selon le mot de Gœthe, s'était fait de l'existence un beau rêve, aimant la joie d'autant plus que, grâce à sa distinction native, il excellait à en jouir sans y compromettre sa dignité. Il y a loin assurément d'Epicure à Pétrone, mais pour s'entourer volontiers des charmes de l'esprit ou de la brillante parure de l'art, la volupté ne régnait pas moins dans la vie privée, entraînant trop souvent à sa suite la légèreté et l'inconstance dans la vie publique. Après comme avant la conquête étrangère, le sol de l'Hellade sera pauvre en Gâtons et en Thraséas. En général, autant le Grec a de vénération pour ses héros, autant il se préoccupe peu de se hausser à leur taille. Ne parlez pas à Simonide d'une vertu parfaite, exempte des moindres défauts : il sait trop bien la distance qui sépare l'idéal du réel. « Je ne chercherai pas, dit-il, ce qui ne peut exister. »
Tout Athénien a la passion des sciences, de la poésie, de l'éloquence et des arts : études inutiles, soins superflus, réplique l'austère et inculte stoïcien. Chrysippe regardait comme perdu (et ses écrits en témoignent) le temps con-
sacré à la recherche de l'élégance et au 'souci de la composition. Le Grec attache du prix aux belles manières, au décorum extérieur : la sévérité stoïcienne dédaigne ce qu'elle traite de ridicule frivolité. Dans l'histoire du Portique, il faut, comme on Ta dit ingénieusement, attendre un Panétius pour que la vertu reprenne une forme humaine et redevienne sympathique en se relâchant de sa rigueur.
En fait, à Athènes, le système créé par Zenon «t développé par Cléanthe et Chrysippe a soulevé tout d'abord une opposition prolongée, dont les poètes de la comédie moyenne et de la comédie nouvelle n'ont pas manqué de se faire l'écho. Un demi-siècle et plus lui a été nécessaire pour se faire une place au soleil à côté et en face du Lycée et de l'Académie.
Au contraire, entre l'idée stoïcienne et le caractère romain les affinités sont multiples et éclatantes : la patrie des Brutus et des Régulus, digne entre toutes d'être le berceau du stoïcisme, devait être le théâtre de sa plus libre expansion. Ne sont-ce pas des stoïciens « avant la lettre » que ces Romains des premiers siècles de la république, race dure au labeur, accoutumée aux privations, ignorante des jouissances de Tesprit aussi bien que de celles du corps ? Naturelle à Rome, l'expression fameuse Fecunda virorum paupertas eût étonné, presque scandalisé un Athénien. Quand Cicéron mettait les plus belles maximes du Portique dans la bouche du Caton ^ qu'il célèbre dans le De senectute^ l'anachronisme, s'il y en a un, n'a choqué et ne pouvait choquer personne : la doctrine et l'homme étaient en parfait accord. Plus tard, le stoïcisme (disons-le à son honneur) ne sera pas seulement professé à Rome, il y sera pratiqué. En même temps qu'il envahit la poésie avec Virgile, Manilius, Lucain et Sénèque, l'histoire avec Tacite, le droit avec les plus éminents jurisconsultes, il pénètre