M. Ghiapelli
doctrine tout ensemble d'une intelligence plus accessible et de dehors plus relevés.
Mais il y a plus. Dans une contrée où la dignité humaine se mesurait aux droits et aux mérites du citoyen, la conquête étrangère devait presque fatalement entraîner les conséquences les plus funestes. Tant qu'à Athènes comme à Sparte Tantique cité resta debout, la grande image de la patrie apparaissait pour justifier et au besoin pour commander le don de soi-même, le dévouement à l'intérêt commun. Tombés sous la domination de la Macédoine, mêlés chaque jour plus étroitement aux barbares qu'ils avaient si longtemps méprisés, les Grecs avaient vu du même coup dans l'ordre politique leur idéal s'évanouir et leur horizon se restreindre. La vie publique n'existant plus, avec la liberté s'était brisé le premier ressort de l'activité sociale |. On était devenu impuissant pour l'action; s'il se rencontrait encore quelques âmes vaillantes, comme elles n'avaient d'autre refuge que l'énergie de la résistance, elles s'enfermaient dans leur conscience ainsi que dans un asile inexpugnable, h'abstine et sustine du stoïcisme répondait admirablement à leur état moral ^.
Arts et poésie, gloire militaire et richesse commerciale, tout était en déclin ; l'éclat du passé ne servait qu'à rendre le présent plus sombre. C'était une consolation telle quelle de mettre cette déchéance inattendue au compte des ordres inéluctables du destin. Jusque-là la fatalité avait été une
1 . On peut appliquer sans réserve aux Grecs de la fin du iv® siècle ce qu'écrit Pline le Jeune [Lettres^ VII, 1 i) des Romains ses contemporains : « Ingénia nostra in posterum quoque hebetata, fracta, contusa sunt ».
2. « Tandis que la foule marche au hasard, le stoïcien, pourvu de cette décision de caractère, de cet équilibre intérieur, de ce concert de volontés et de cette sérénité d'âme qui se sont retirés de la nation, a un but et y marche avec résolution. » (M. Boutroux, La. Grèce vaincue et les premiers stoïciens.)
croyance mythologique ou le dogme personnel d'un penseur isolé; les premiei;*s, les stoïciens en firent un de leurs articles de foi. Si Ton se persuade que les révolutions du monde sont le résultat d'un enchaînement rigoureux, inéluctable de causes et d'effets, il ne reste à l'homme qu'à assister sans trouble, sans émotion, aux événements qui se déroulent sur une scène où il a l'illusion d'être acteur. On bravera la fortune, puisqu'on n'a pas réussi à se l'attacher. Et ainsi, par une contradiction logique dont il y a maint exemple dans l'histoire, le fatalisme aboutissait non à comprimer, mais à surexciter le sentiment individuel.
Sans doute, au même moment, dans les jardins d'Epicure d'autres, aussi nombreux, aussi convaincus, avaient tiré des mêmes prémisses de tout autres conséquences. Qu'en voyant, au temps d'Alexandre et surtout après sa mort, la fortune bouleverser les empires, donner et ôter à l'aventure sceptres et couronnes, ils aient remis au hasard la direction des choses humaines, que le découragement et l'indifférence les aient amenés à réduire la .morale les uns à un minimum de peine et d'effort, les autres à un maximum quelconque de jouissances, nul n'en sera surpris ; aux heures de crise morale de Thumanité, la philosophie du relâchement et l'abandonnement de soi est, hélas! aussi naturelle que celle de la fermeté et de la lutte. Epicuriens et stoïciens se préoccupaient également d'assurer l'indépendance du sage ; seulement ils y tendaient par des chemins bien différents.
Durant des siècles pauvres en grands caractères, alors que la flatterie, la servilité était l'unique voie du succès et de la fortune ^ ce sera l'éternel honneur du Portique d'avoir élevé au-dessus de cette atmosphère, où l'homme
1. Cf. Pline l'ancien [Hisl, nat., XIV, I) : u Tum omnes a maximo bono libérales dictae artes in contrarium cecidere, ac servitute sola profici cœptum. »
vertueux avait peine à respirer, un idéal de courage, de justice et de tempérance. En revanche, les stoïciens même les plus écoutés ont-ils songé jamais à gagner la foule à leurs principes sévères? En tout cas ils n'y ont pas réussi. Dédaigner le mal ou le braver est un mauvais moyen de le guérir. Ils ont eu pleine conscience de la dissolution générale, et comme certains écrivains de notre temps, ils Font dénoncée avec force, parfois avec éloquence ; au fond ils ont protesté contre elle plutôt qu'ils n'ont efficacement réagi. Et voici peut-être la première raison de cette impuissance : les mêmes doctrines qui les avaient rendus capables de souffrir avec courage les avaient rendus incapables de compatissance et de dévouement passionné pour autrui *.
l . « Kein Zweifel kann darûber sein, dass die christliche Ethik vom Geiste der Liebe durchweht wird, von welchem in den Hallen der Stoa kein Hauch zu verspûren ist. » (Dyroff, p. 334.)
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIBIBURS.
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